Sciences

Peut-on vraiment changer d'avis?

Temps de lecture : 19 min

Voyage au pays des apostats.

Notre boussole idéologique peut nous faire perdre le nord. | Jamie Street via Unsplash License by

Depuis que je l'ai découverte en 2010 dans un documentaire sur CNN, l'histoire d'Ola et de Pawel n'en finit pas de me turlupiner. Dans les années 1990, alors âgé d'une petite vingtaine d'années, ce couple de néo-nazis polonais s'était déterré des origines juives.

Le film narrait leur parcours en forme de rédemption dans la communauté orthodoxe de Varsovie, là où quelques années plus tôt, Pawel allait régulièrement ratonner avec ses petits potes au crâne rasé. Au moment du tournage, il s'apprêtait à devenir boucher dans un abattoir casher et sa femme Ola, avec sa longue jupe et ses cheveux camouflés, veillait au respect des préceptes hébraïques dans les cuisines d'une synagogue.

«Le fait qu'ils aient été skinheads ne fait qu'accroître le respect que j'éprouve pour eux, expliquait sur CNN Michael Schudrich, grand rabbin de Pologne et mentor de Pawel dans sa (re)conversion. Ils ont compris que ce n'était pas le bon chemin. Plutôt que de la fuir, ils ont accepté l'idée de faire partie de ces gens qu'ils avaient l'habitude de détester. Où ils en sont aujourd'hui n'a rien à voir à ce qu'ils étaient dix ans auparavant. L'être humain a cette capacité d'évolution extraordinaire –et parfois pour devenir meilleur.»

Difficile de nier qu'Ola et Pawel soient devenus «meilleurs» en abdiquant leur foi néo-nazie, mais n'avaient-ils pour autant réellement «rien à voir» avec ceux qu'ils étaient? Je n'en étais pas si sûre, notamment en voyant le zèle qu'ils déployaient pour leur communauté religieuse –une énergie tout à fait comparable à celle qu'ils pensaient investir pour leur communauté nationale, à l'époque où ils étaient fanatiques du suprémacisme blanc.

D'où la question qui continue à me trotter dans la tête: est-il possible de vraiment changer d'avis? N'y-a-t-il pas toujours une cohérence, un socle, une stabilité quelconque dans nos revirements idéologiques?

Cet article n'a pas la prétention d'y répondre, mais de montrer qu'il peut effectivement exister ce genre de «points d'ancrage» dans des parcours, des cheminements qui pourraient nous sembler à première vue contradictoires, voire chaotiques. Comme il existe également pas mal de points communs entre les apostats que j'ai interrogés, qu'ils soient ex-mystique de la fin des temps devenu figure de proue du rationalisme scientifique, ancien activiste d'extrême gauche désormais dégoûté par le militantisme, écologiste passé de la haine de l'atome et des OGM à leur promotion opiniâtre ou féministe revenue du radicalisme.

Autant d'expériences incitant à réfléchir sur la structure peut-être par trop répétitive de nos propres convictions et sur les entraves souvent invisibles susceptibles de paralyser notre liberté de penser –comme aurait pu le dire l'écrivain-voyageur Nicolas Bouvier dans L’usage du monde: «Toutes les manières de voir le monde sont bonnes, pourvu qu’on en revienne.»

«On peut croire des choses folles sans être fou»

Difficile d'imaginer l'auteur de La démocratie des crédules en gogo gobeur de fariboles millénaristes et autres chimères d'outre-monde. C'est pourtant ce que fut Gérald Bronner une grande partie de son adolescence.

«Je viens d’un milieu très modeste et non-religieux, ces croyances n’étaient donc pas une sorte d’héritage familial, explique le sociologue. Je crois que c’est d’abord l’espoir qu’il existe une réalité plus amusante que celle que nous vivons qui m’a fait trouver désirables des mondes alternatifs. J’ai joué aux jeux de rôles, lu Tolkien, Lovecraft, Jean Ray, etc., puis une série de coïncidences […] m’ont conduit peu à peu vers une farandole de croyances où se mêlaient New Age, pensée magique et religieuse, archéologie mystérieuse… –tout ce qui peut exister dans l’empire des croyances, ou presque. J’étais une sorte d’entonnoir de crédulité.»

Mais malgré le fossé béant que l'on pourrait mesurer entre son passé fantasque et son présent rationaliste, Bronner n'est pas sans jeter quelques ponts entre les différentes phases de son existence. «Je retiens de cette période, car je n’avais pas perdu la tête, qu’on peut croire des choses folles sans être fou, pose-t-il. En fait, il y a toujours quelque chose de très logique là-derrière, au moins subjectivement.»

Et c'est d'ailleurs à la traque des raisons de la déraison que Bronner attribue son cheminement vers la salubrité cognitive. «Je pense m’en être sorti grâce à la sociologie, précise-t-il. Lorsque j’étais étudiant, je n’avais pas encore fait ma déclaration d’indépendance mentale, mais le fait de commencer mes premières recherches sur la croyance (j’ai écrit un mémoire d’étude de deuxième cycle sur la superstition) m’a fait prendre conscience des processus qui régissaient mes propres croyances. Je suppose que j’ai bien travaillé, puisque je suis devenu rationaliste convaincu!»

Un autre de ces changements sans changer peut se retrouver chez Mark Lynas. Voici encore quelques années, ce journaliste et militant écologiste passait ses journées à arracher des plants d'OGM et à maudire le nucléaire. Aujourd'hui, il multiplie les livres, les conférences et les articles pour convaincre le monde des intérêts de la biotechnologie agricole et défendre la fission atomique comme l'une des énergies les plus vertes qui soient. «Je n'ai pas changé d'avis sur l'écologie, affirme-t-il. Je reste un défenseur acharné de la cause environnementale.»

«Vous ne pouvez pas défendre la science dans un domaine et la nier dans un autre.»

Mark Lynas, journaliste et militant écologiste

Alors pourquoi est-il désormais en bisbille avec Greenpeace, lui qui en aura longtemps été l'un des plus zélés compagnons de route? Parce qu'il voudrait «voir un mouvement écologiste capable de changer de position quand les faits évoluent». Des verts qui ne vireraient pas au rouge lorsque la science les contredit et, pire, qui ne tordraient pas les faits au pied-de-biche pour qu'ils cadrent coûte que coûte avec leur doctrine. Aujourd'hui, ce qu'appelle Lynas de ses vœux, ce sont des écolos considérant «sérieusement la science comme guide, au lieu de sélectionner uniquement les données qui vont dans le sens de leur position idéologique».

«Depuis longtemps, il est évident que l'opposition écologiste au nucléaire a nui au climat, en conservant les énergies fossiles alors que la fission nucléaire et ses émissions nulles étaient entravées. Ce qui s'applique aussi aux OGM, poursuit-il. Si j'ai changé d'avis, c'est parce que j'ai réalisé que le consensus scientifique sur l'innocuité des OGM était aussi solide que le consensus scientifique sur la réalité du changement climatique anthropique. Vous ne pouvez pas défendre la science dans un domaine et la nier dans un autre. C'est de l'incohérence, cela trahit les principes scientifiques et discrédite votre propre engagement vis-à-vis de la vérité. En tant que journaliste scientifique et militant écologiste, je ne pouvais pas continuer à défendre la science sur le plan du climat et la renier sur celui des OGM.»

«Le rocher s'est effrité»

Par définition, c'est dans les milieux «engagés» que les bifurcations philosophiques sont les plus spectaculaires –mais aussi les plus périlleuses. Lorsque votre communauté s'organise autour de croyances très fortes, les adeptes qui semblent chavirer se doivent de recevoir un châtiment, sous peine de donner de mauvaises idées aux autres et de précipiter l'implosion du groupe.

C'est ce dont témoigne S., ancien leader de l'extrême gauche universitaire de 2007 à 2014, qui aujourd'hui ne croit «plus au militantisme […], parce qu'à défendre la liberté fantasmée d'autres qui n'existent en définitive pas vraiment, j'ai perdu tout ce à quoi je tenais, jusqu'à l'estime de moi-même […]. Tout ce que j'ai fait s'est retourné contre moi, alors que j'avais les meilleures intentions du monde».

Après des mois de cabales, de harcèlement physique et virtuel, et plus généralement de désenchantement, l'homme de 33 ans préfère rester anonyme. Mais on peut espérer une utilité à son histoire: montrer que les milieux politiques n'ont rien à envier aux autres communautés quand il s'agit de sanctionner les personnes s'écartant du «droit chemin».

«Je suis arrivé à l'université sur le tard, à 22 ans, avec un bagage qui me rendait de prime abord très critique envers le militantisme contemporain, que je trouvais trop timoré et dans lequel je n'avais pas envie de m'investir, car je ne croyais pas dans ses possibilités de réussite, commence-t-il. Au début de ma seconde année, en 2007, l'université fut bloquée. Je m'y rendais en traînant les pieds, mais la passion assortie au réalisme de certains intervenants allait me faire changer d'idée, et décider de rentrer dans leur groupe. J'espérais que ma présence apporterait un plus.»

L'énergie qu'il a déployée jusqu'alors dans l'écriture romanesque et poétique, ainsi qu'une «sociabilité tournée vers les jeunes créatifs de [s]on âge […], avec ce que cela suppose de romantisation de l’objectif rêvé», S. décide de l'investir dans «six années de militantisme».

«Je ne faisais partie d'aucune organisation, poursuit-il. Le but était de défendre le modèle d'une université publique, laïque, gratuite, sans sélection, sans mainmise des entreprises privées. Au début, c'était sympa: il y avait des actions, du monde, tout était nouveau, baigné dans une urgence bricoleuse. On expérimentait des formes de contestation qui étaient inédites pour nous. Une commission s'était montée pour réfléchir à de nouvelles formes d'action, de slogans: on pouvait s'investir, la musique était bonne et le vendeur de merguez nous faisait crédit.»

S. en vient à ressentir un très fort «sentiment de solidarité» pour ses «camarades» –«nous utilisions presque tous cette expression avec une ironie sonore», tient-il à préciser, qui se noue «autour de cette création d'un dispositif permanent de refus. Nous étions un rocher rigolard».

À cette époque-là, son optimisme est réel. «La méfiance dominait envers certains pour leur stalinisme soupçonné, mais la majorité affichait une radieuse absence de carriérisme: c'est ici que j'ai croisé certaines des personnes les plus humainement valables de ma vie, et cela méritait l'effort de passer des dizaines de jours sous la pluie à maintenir un blocage et les milliers d'heures de comité de mob', réunions, actions et lectures rébarbatives qui auraient à suivre. On avait perdu en 2007, alors autant se donner les chance de gagner plus tard.» Mais la réalité ne cadre pas avec son insouciance idéaliste et le lait commence à tourner.

«J'étais confronté à la complexité du réel et commençais à voir le monde comme un équilibre de contre-pouvoirs égoïstes.»

S., ancien leader de l'extrême gauche universitaire

«Le mouvement universitaire de janvier-mai 2009 fut celui de la réapparition du discours féministe.» Quand bien même S. ne voit pas «ce que cela avait à faire là, dans une fac déjà à 80% féminine, le souci de la convergence des luttes» le fait taire. «D'autant que ce retour n'était pas envahissant, même si je sentais une baisse d'intensité des modes d'action acceptés. Sur le piquet de grève, c'était plutôt du 50/50, niveau répartition des sexes. On a encore perdu en 2009; presque aucune de nos revendications n'a abouti, que ce soit au plan national ou local.»

Autre signe de temps troublés: «On ne se marrait plus. Au fil des années, les bisounours ont déserté, le rocher s'est effrité. Il ne restait plus de quoi envisager de continuer les modes d'action directe». Il décide alors de «passer du militantisme autonome au syndicalisme auto-géré» et fonde «un syndicat local pour l'élection universitaire à venir. Arrivé là, ceux avec lesquels je routinais n'avaient plus rien à voir avec les belles figures de rebelles de 2007».

De fait, S. se sent assiégé «d'étudiantes au look de secrétaires désagréables et stressées qui me battaient froid: j'étais arrivé dans le milieu des bureaucrates». Sauf que dans ce «poste de pouvoir où tout semblait possible, plus rien ne le devenait: j'étais confronté à la complexité du réel et commençais à voir le monde comme un équilibre de contre-pouvoirs égoïstes, où chacun prend le moins de risque possible et cherche à pratiquer le moindre effort, qu'il s'agisse de la direction universitaire, des administratifs, des étudiants ou des profs censés défendre l'un ou l'autre parti».

Mécanismes tribaux de la conviction

Comme pour se protéger encore un peu des désillusions, S. s'investit «plus que de raison», sans compter les coups qu'il reçoit. «Je siégeais avec une organisation majoritaire et je n'ai rien dit quand ils ont fracturé ma boîte aux lettres pour voler des bulletins de vote; je me faisais menacer de violences physiques par la cheftaine d'un syndicat étudiant et j'en riais; certains secrétaires ou profs me refusaient dans leurs cours ou bureau, et je passais outre.»

Il équilibre les coûts et les bénéfices sans comprendre que la marche vers son ostracisation est déjà bien avancée. «J'avais parfaitement intégré dès le début que la popularité que j'aurais auprès de certains m'attirerait au moins autant d'inimitié. Mais “la révolution n'est pas un dîner de gala”, n'est-ce pas? Seulement, il n'y avait pas de révolution.»

S. commence «à sentir la solitude, sans pouvoir expliquer d'où elle vient. Au début, je soupçonnais la multiplicité des actions coups de poing qui, sur six années cumulées, avaient peut-être dérangé la quasi-intégralité de mon entourage universitaire à un moment ou un autre. C'était prêter à mes camarades un sens de la justice qui ne leur était pas familier».

Le coup de grâce arrive peu après, quand S. apprend que «l'une des deux filles de l'organisation majoritaire avec lesquelles je militais depuis 2012 m'accusait d'une agression sexuelle verbale qui se serait déroulée lors de notre première rencontre. Ne comprenant pas au début la gravité de ces accusations, j'ai nié et voulu passer à autre chose. Mais cette accusation m'enleva des listes électorales, donc de mes mandats, et donc de mon activité. Je quittais l'université, mes études, tout ce que j'avais essayé de construire durant ces six années».

Et c'est là que S. entre dans ce qu'il qualifie de «processus de dévitalisation». Il débute «une dépression qui ne s'est pas arrêtée depuis»; sa copine le quitte «après trois années en couple», ses amis cessent de lui écrire. «Après quelques jours d’absence à l'université, le syndicat avec qui je partageais un local militant annonçait par texto mon expulsion.» S. jette alors définitivement l'éponge.

«Nous construisons nos visions du monde et notre sentiment de soi conformément à nos affiliations à des groupes culturels et “tribaux”.»

Mark Lynas, journaliste et militant écologiste

Dès le départ, on voit que S. entre à reculons dans l'action militante: intellectuellement parlant, elle ne le satisfait pas, il n'y croit pas. Ce sont les gens qu'il y rencontre qui le font changer d'avis, jusqu'à ce que ce même entourage, au gré de ses mutations, le fasse définitivement déchanter.

Devenir un individu, avec le lot de solitude et de liens brisés que cela comporte, n'est pas chose facile lorsque l'on vibre d'absolu et de grandes causes collectives, adorées justement parce qu'elles nous dépassent. Mais ce sont également tous les mécanismes proprement tribaux de la conviction qui sont ici mis en lumière. La plupart du temps, ce n'est pas la force d'une idée qui nous convainc, mais les attaches qu'elle nous permet de nouer en la défendant. Le clan qui nous tient chaud, le «plus grand que soi» dans lequel elle nous insère et qui, sans grand paradoxe, nous console de notre si triviale finitude.

«Il est vrai que les faits et la raison ne sont généralement pas suffisants pour faire changer quelqu'un d'avis, confirme Mark Lynas. En tant qu'être humains, nous sommes des créatures extrêmement sociales et nous construisons nos visions du monde et notre sentiment de soi conformément à nos affiliations à des groupes culturels et “tribaux”. Ce qui importe le plus pour la plupart des gens, c'est ce que pensent d'autres gens en qui ils ont confiance et auxquels ils s'identifient, et c'est aussi le maintien de leur réputation dans leur groupe. Cela a été particulièrement vrai pour moi, qui ai transformé mon allégeance au mouvement écologiste à une autre envers la communauté scientifique –et c'est surtout pour cette raison que je ne voulais plus travestir la science. Je suis aussi humain!»

«Je me suis surprise en flagrant délit de défaut de rigueur»

Reste que des faits peuvent être un déclencheur de conversion, un début, un grain de sable, une ouverture de nouvelles perspectives, qui petit à petit remettront en question le confort du nid où l'on avait ses habitudes.

Isabelle Marlier est une anthropologue qui, après des années d'immersion volontaire dans le féminisme radical, en est désormais sortie et le regarde d'un œil plus que critique. Elle ne témoigne d'aucune «épiphanie», d'aucun revirement du jour au lendemain après avoir gobé une quelconque «pilule rouge», mais plutôt d'un cheminement progressif, incrémental.

«Je pense que la première secousse sérieuse est venue de Christina Hoff Sommers, en 2016. Je collectais de la documentation sur l’écart salarial pour une analyse consacrée aux femmes dans l’enseignement supérieur, majoritaires comme étudiantes et minoritaires comme profs ordinaires, recteurs d’université, etc. Je suis tombée sur une vidéo YouTube où elle contestait la méthode de calcul du wage gap et mettait l’accent sur les choix de filière et de vie différenciés selon les sexes. Je me suis dit, en gros: “C’est quoi cette blondasse blanche bourgeoise qui roule pour les multinationales dirigées par des hommes?”. J’étais plutôt intersectionnelle, butlero-delphyste, donc néomarxiste et anticapitaliste, encore que l’anticapitalisme précédait de loin ma radicalisation féministe plutôt récente (j’ai été formée en sciences humaines à l’université, où j’ai appris à voir l’Occident –colonialiste, impérialiste, capitaliste, raciste, etc.– comme responsable de tous les maux passés et présents dans la Voie lactée). J’ai mis sa démonstration, troublante et sourcée, de côté et j’ai plutôt recherché des infos qui allaient dans le sens de la position “féministe”, mais avec un début de mauvaise conscience.»

Parallèlement à l'étude académique des mouvements masculinistes, l'anthropologue temporise son papier sur l'écart salarial, «pour le laisser reposer et [s]e lance[r] sur un thème parent pour lequel [elle] dispose d’une masse de données: le sexisme dans les jouets, jeux et bouquins jeunesse».

«Je trouvais les objections qui m’étaient faites très pertinentes, et en même temps, je refusais obstinément de battre en retraite.»

Isabelle Marlier, anthropologue

Aujourd’hui, avec le recul, Marlier assimile cette analyse à son «chant du cygne de néoféministe. [Le papier] a quelque chose de désespéré dans la borgne attitude, on dirait un défilé de blindés». «[Il] a fait l’objet de nombreuses critiques de la part de l’équipe chargée de le publier, précise-t-elle. Je dois le défendre, convaincre, soutenir mes sources, parmi lesquelles Thiers-Vidal, Kimmel, Welzer-Lang, Stoltenberg, abondamment cités –le fait que des hommes cautionnent les thèses féministes m’apparaissait comme une preuve supplémentaire de leur validité […]. Je trouvais les objections qui m’étaient faites très pertinentes, et en même temps, je refusais obstinément de battre en retraite: la dissonance cognitive battait son plein. Le truc a été publié avec quelques aménagements [...], mais cet épisode m’a humiliée en tant que professionnelle. Je me suis surprise en flagrant délit de défaut de rigueur, ce qui m’a fait horreur et longtemps hantée.»

Presque un an plus tard, vu que l’analyse ne peut être retirée, la chercheuse obtient que son article soit introduit par un préambule, dont voici des extraits:

«De 2011 à 2016, j’ai beaucoup navigué dans les eaux du féminisme troisième vague, dont j’ai épousé la grille d’interprétation, les concepts et les objectifs.

Cette immersion toxique a eu un impact déplorable sur mes compétences intellectuelles, car j’ai souvent sacrifié la rigueur scientifique à de nombreux biais cognitifs, au premier rang desquels le biais de confirmation, qui consiste à glisser sous le tapis les données contraires à ses présupposés et à accorder une importance démesurée à celles qui les fortifient. Une stratégie au mieux paresseuse, au pire frauduleuse, que j’identifie désormais dans une pléthore d’écrits et de discours “féministes” (pour ne pas renoncer à l’appellation historique, je mets le terme entre guillemets quand il est dévoyé) [...].

Les faits historiques et contemporains sont autrement plus complexes, ainsi que les recherches en génétique, en neurosciences et en psychologie évolutionnaire nous en instruisent tous les jours [...].

Depuis cette prise de conscience, cette apostasie quasiment [...], il m’importe de signaler les erreurs, errances et mensonges que le “féminisme” propage incessamment sur les ondes et les écrans, au nom d’un héritage historique qu’il trahit et d’une égalité entre les sexes qu’il compromet.

À mauvais diagnostics, mauvais remèdes: le féminisme du XXIe siècle sera scientifique ou ne sera pas.»

«Désapprendre est très chiant»

À l'instar de Lynas, Marlier est parfaitement consciente du caractère proprement humain de son aveuglement et de son entrée, là aussi tout à fait progressive, dans le féminisme radical.

«Ce sont notamment des événements et du vécu personnels / intimes qui ont permis mon adhésion intellectuelle à des thèses telles que celles du patriarcat, explique-t-elle. Ma souffrance et mes interrogations suite à des relations douloureuses y ont trouvé du sens. À défaut d’autres explications que celles du féminisme mainstream, dont les thèses sont plus accessibles et relayées que les études de sociobiologie, de psycho évolutionnaire ou des neurosciences [...], et par manque de formation scientifique [...], on tombe facilement dans le panneau. On entre via quelques canaux parlants qui font écho, et puis on adhère progressivement à des morceaux plus gros.»

Et «de même qu’il faut du temps pour se radicaliser, ajoute Marlier, il faut du temps pour s’émanciper d’une idéologie tissée aussi serré. [...] Il faut comprendre qu’on fait fausse route pour de vrai, et peut-être depuis longtemps».

«J’ai pris mes distances, ou rompu, avec des références amicales ou académiques, avec des pans de bibliothèque, avec de fausses prémisses, avec des structures argumentatives, avec des représentations du monde et leurs tenants. Ce n’était pas une déconstruction rapide et organisée, mais lente et chaotique. Désapprendre est très chiant [...]. Mes anciennes croyances sont comme des membres fantômes, je les sens souvent bouger. Je dois sans cesse me repositionner, à mesure que je suis confrontée à de nouvelles données. Quand j’étais néoféministe, le monde avait deux dimensions et devenait de plus en plus étriqué et malveillant [...]; depuis que j’en sors, j’ai l’impression d’approfondir autant que d’élargir en permanence mon champ de vision. Et je me sens beaucoup plus en sécurité, plus stable émotionnellement, plus libre, mieux campée.»

Un relativiste vous dirait que Marlier, comme Bronner, Lynas ou S. sont aujourd'hui aussi ensorcelés qu'ils ne l'étaient auparavant –qu'ils sont simplement sous le charme d'autres sortilèges, qu'ils macèrent dans la tiédeur d'autres troupeaux. Je ne suis pas relativiste, et le degré plus ou moins fort de désenchantement dont ils font tous mention lorsqu'ils racontent leur long et souvent douloureux cheminement en atteste: en fin de compte, s'extraire de ténèbres idéologiques n'a pas grand chose de folichon.

L'esprit critique, la pensée libre et méthodique –quelles que soient les formules que l'on emploie pour désigner une seule et même réalité– demeurent une maladie rare que d'aucuns chopent plus ou moins par hasard et qui, aux yeux de beaucoup, vous fera passer pour un ou une pestiférée.

Comme le dit Bronner, la recherche de la vérité –là encore, quels que soient les mots que l'on emploie pour la désigner, avec ses lourdeurs, ses errements et ses désabusements, fait souvent bien pâle figure face à la «jouissance psychique» d'un certain nombre de narrations affolant le système de récompense d'un cerveau qui n'est fondamentalement pas fait pour lire le monde tel qu'il est.

La lucidité est sans doute l'un des principaux points de convergence entre les apostats que j'ai interrogés. Et c'est aussi ce qui les différencie probablement le plus d'Ola et de Pawel, qui n'ont finalement pas tant changé d'avis que d'atours de leur envie de clan.

«L'important, ce n'est pas ce que vous pensez, mais comment vous pensez»

George Orwell fait partie des hérétiques pour lesquels j'aurais payé cher une interview. Engagé auprès du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM) pendant la guerre d'Espagne, cette expérience sera l'une des «secousses», pour reprendre la formule d'Isabelle Marlier, qui contribuera à en faire l'un des analystes du totalitarisme les plus fins du XXe siècle.

Orwell est malheureusement mort en 1950, soit bien avant que germe l'idée de cet article. On pourra un peu s'en consoler par l'immortalité de son œuvre, et notamment de son projet de préface [ici traduite en français] à la Ferme des animaux. Dans cette dernière, écrite en 1945 et exhumée par le Times Literary Supplement en septembre 1972, Orwell dénonce en particulier la «servilité» de l'intelligentsia britannique vis-à-vis de la propagande soviétique. Une servilité qui aura contribué aux difficultés de publication –et donc à la censure effective– de son petit roman satire du stalinisme, aujourd'hui considéré comme l'un des chefs d’œuvre de son auteur, et plus généralement de la littérature.

Dans cette servilité, némésis de «la liberté de pensée et d'expression», Orwell voit l'un des «symptôme[s] de l'affaiblissement général de la tradition libérale occidentale», qui explique pourquoi, dans le Royaume-Uni d'Orwell qui n'est pas sans faire écho à notre monde et notre époque, ce sont «les libéraux qui ont peur de la liberté, et les intellectuels qui sont prêts à toutes les vilenies contre la pensée».

«La tolérance et l'honnêteté sont profondément enracinées en Angleterre, écrit Orwell, mais elles ne sont pas pour autant indestructibles, et leur survie demande entre autres qu'on y consacre un effort conscient.»

«Le véritable ennemi, c'est l'esprit réduit à l'état de gramophone.»

George Orwell

Parmi ces efforts, traquer les tournures d'esprit fonctionnant comme des tourne-disques est essentiel. «D'après tout ce que je sais, il se peut que, lorsque ce livre sera publié, mon jugement sur le régime soviétique soit devenu l'opinion généralement admise. Mais à quoi cela servira-t-il? Le remplacement d'une orthodoxie par une autre n'est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c'est l'esprit réduit à l'état de gramophone, et cela reste vrai que l'on soit d'accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.»

Éminent lecteur d'Orwell, et lui-même libre-penseur de premier plan, Christopher Hitchens explicite dans sa biographie Why Orwell Matters cette mise en garde contre la pensée rotative, soit probablement l'un des enseignements les plus primordiaux de l'auteur de La ferme des animaux: «Ce qu'il illustre, par son engagement vis-à-vis du langage comme partenaire de la vérité, c'est que les “opinions” n'ont pas vraiment d'importance. L'important, ce n'est pas ce que vous pensez, mais comment vous pensez.»

Et vous alors, s'il vous est arrivé de bifurquer dans vos croyances et vos idées, avez-vous réellement changé de perspective, ou simplement changé de disque?

Peggy Sastre Auteur et traductrice

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