Monde

Le «basta» du peuple irakien

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En proie depuis un mois à un mouvement de contestation inédit depuis des décennies, l’Irak –qui n’a pas connu de soulèvement populaire lors des printemps arabes– semble vivre les prémices de son propre printemps.  

Manifestations à Nadjaf contre la détérioration des conditions de vie des Irakiens, le 20 juillet 2018. | Haidar Hamdani /AFP
Manifestations à Nadjaf contre la détérioration des conditions de vie des Irakiens, le 20 juillet 2018. | Haidar Hamdani /AFP

Pris dans le tourbillon des soubresauts régionaux, notamment du conflit syrien et de l’ascension fulgurante du groupe État islamique (EI) qui a occupé –au paroxysme de son expansion– le tiers du pays, l’Irak n’a pas eu son mot au chapitre du malaise socioéconomique qui ronge les populations arabes depuis plus d’un demi-siècle.

Après avoir vécu vingt-quatre ans sous la botte de l’ancien dictateur Saddam Hussein, délogé au forceps en 2003 par une intervention militaire américano-britannique, d’une guerre contre l’Iran (1980-88), d’un embargo économique et militaire international ayant duré douze ans, la population irakienne a dû faire face au chaos politique de l’après Saddam avant d’être prise dans les filets de Daech et des retombées de la guerre en Syrie voisine.

La détérioration des conditions de vie n’a eu de cesse d’enfoncer les seuils au cours de ces quarante ans d’instabilité chronique, alors que l’incurie de l’État et la corruption continuaient de battre des records et le mécontentement social de s’amplifier.

Pays riche, peuple pauvre

Entamé le 8 juillet à Bassorah, province pétrolière du sud, le mouvement s’est propagé dans toute la région méridionale jusqu’à atteindre la capitale Bagdad. Défilant par milliers, munis de haut-parleurs, banderoles et pancartes, les manifestants ont scandé ou affiché plusieurs slogans exprimant leur profond malaise: «Vous avez volé des milliards et été la cause du chômage de millions [de personnes]» , «Daech et le Parlement sont deux faces d’une même pièce», ou encore «Le peuple veut la chute du régime», slogan emblématique des printemps arabes de 2011.

Au cœur de ce malaise, une répartition largement inégale des richesses d’un pays aux ressources pétrolières et gazières abondantes. Avec 4,5 millions de barils de brut par jour, l’Irak est en effet le deuxième producteur mondial de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep).

Et pourtant, les infrastructures et les services publics rivalisent de précarité tandis que le chômage, notamment parmi les jeunes –dont les moins de 24 ans représentent 60% de la populationculmine à plus de 40% selon le Fonds monétaire international (FMI).

Si ce fléau s’est amplifié à la faveur des trois dernières années de guerre contre l’EI, le problème est avant tout structurel: à l’instar de nombreux pays arabes, les richesses colossales de l’Irak sont concentrées aux mains d’une minorité au pouvoir.

Preuve d’une distribution inéquitable des fruits des ressources, l’épicentre du mouvement de contestation actuel se trouve dans la province de Bassorah qui produit 70% du pétrole irakien, mais dont les habitants n'ont pas accès aux services publics de base tels que l'eau courante, l'électricité et la gestion des déchets.

L’autre facteur originel est l’absence de diversification économique: le pétrole représente 89% du budget irakien et 99% des exportations, mais seulement 1% des emplois.

Électricité, eau et sécheresse

Principal catalyseur des manifestations géantes qui se sont emparées du pays, les pénuries d’électricité et d’eau –un comble dans le «pays des deux fleuves» et de l’or noir– se sont imposées au premier plan des revendications sociales.

Avec un réseau électrique vétuste et laissé à l’abandon depuis les années de l’embargo de l’ONU, l’Irak ne produit que 68% de ses besoins en énergie, hors période de fortes chaleurs, misant sur les importations –notamment d’Iran– pour combler ce déficit, ne serait-ce que partiellement.

En parallèle, et dans une tentative de mettre fin au délitement des infrastructures électriques, le gouvernement a adossé un plan de quarante milliards de dollars, sans que cela ne produise toutefois l’effet escompté, une grande partie des montants ayant connu des détournements politiciens.

Les coupures de courant ont été exacerbées par la suspension il y a plus de deux mois par Téhéran de ses exportations d’énergie vers l’Irak, en raison des retards cumulés de paiement par les autorités de Bagdad.

Avec des températures culminant à cinquante degrés, cela a alimenté la grogne sociale, nourrie, en même temps, par une forte sécheresse agricole dans le sud liée à des précipitations exceptionnellement faibles cette année, mais aussi à un projet turc de construction d’un barrage sur le Tigre. Baptisé Ilisu, celui-ci a dérouté une partie conséquente du débit hydraulique profitant aux agriculteurs irakiens.

Résultat: le nombre de bovins a chuté de 30% en un an, sachant qu’environ un demi-million de familles dans les provinces méridionales du pays vivent de l’élevage, soit un Irakien sur dix.

Privilèges exorbitants et corruption

Le ras-le-bol populaire, étouffé depuis l’émergence de l’EI, a fini par éclater au grand jour également en raison de la corruption galopante dans le pays et des privilèges exorbitants accordés aux membres de la classe politique, notamment aux députés. Ces derniers perçoivent un salaire mensuel de plus de 10.000 dollars, en sus de plusieurs avantages en nature, dont le détachement de trente gardes du corps payés par le Trésor, dans un pays où le PIB par habitant, à prix courants, a reculé à 4.500 dollars par an en 2016.

Ces privilèges ont été doublés d’une loi votée in extremis par l’Assemblée sortante, conférant aux élus une allocation retraite à vie de 8.000 dollars –avec dix gardes– à la fin de leur mandat.

Cette réforme a amplifié la colère des manifestants qui dénoncent un «vol» massif de l’argent public, poussant le Premier ministre, Haïdar al-Abadi à saisir la Cour suprême pour geler ses effets.

L’Irak est arrivé au 169e rang parmi 180 pays en termes d’indice de corruption dans le dernier classement de l’ONG Transparency International. Une corruption qui gangrène les institutions étatiques ainsi que l’ensemble du fonctionnement économique et social, et qui a déjà coûté en quinze ans, selon l’aveu du Parlement même, l'équivalent de plus de 200 milliards de dollars, soit plus que la taille de l’économie irakienne.

Le mouvement de contestation actuel en Irak vient s’ajouter aux résultats des élections législatives de mai, durant lesquelles le Premier ministre a été désavoué au profit du chantre de la lutte anti-corruption, Moqtada al-Sadr. La liste présidée par ce religieux chiite charismatique, ancien chef d'une milice ayant combattu la présence américaine dans le pays, a remporté cinquante-quatre sièges, contre quarante-deux pour celle du Premier ministre Haïdar al-Abadi.

Les protestations irakiennes ne sont pas sans rappeler, par ailleurs, les divers mouvements de contestation récents à travers le monde arabe, du Maroc à la Tunisie en passant par la Jordanie, qui attestent de la persistance d'un malaise n'ayant toujours pas été résolu près de huit ans après les printemps arabes.

Signe néanmoins d'un changement d’époque et d’un début d’évolution dans la culture politique collective, les pouvoirs arabes, autrefois intraitables et répressifs face à toute contestation populaire, se plient néanmoins dans une certaine mesure face à ce phénomène, de plus en plus fréquent: démission du Premier ministre jordanien, limogeage du ministre irakien de l’Énergie, etc. Mais le changement de fond, amorcé dans certains pays, reste timide face à l’ampleur des défis, voire quasi-inexistant dans d’autres, comme l’Irak.

Ce «basta» collectif, qui a tardé à émerger, finira-t-il par changer le visage du pays comme cela fut le cas durant les semaines ayant suivi la révolution de 1958 et la destitution dans la rue du système monarchique? Pour l’instant, une chose est sûre: en Irak, c’est désormais le flou qui règne en maître.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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