Sociéte

Pour du sexe torride, choisissez l'hôtel

Temps de lecture : 8 min

Propreté, anonymat et argent sont les meilleurs amis de la luxure.

Ce n'est pas un simple peignoir blanc et moelleux: c'est un peignoir blanc et moelleux d’hôtel. | Bruno van der Kraan via Unsplash License by

Qui dit hôtel dit sexe. Le sexe à l’hôtel c’est romantique, osé, débridé, sauvage. Le sexe à l’hôtel, c’est sexy. Si vos ébats sont déjà torrides chez vous, ils le seront encore plus à l’hôtel. Et si vous y allez à deux, ce sera encore plus le pied.

Pour l’instant, on ne parlait que de masturbation. Une activité qui, à la maison, a souvent un petit côté hâtif et furtif. À l’hôtel –et je me dois de préciser que dans cet article, le mot «hôtel» est un raccourci pour dire «hôtel qui coûte la peau des fesses»–, c’est une activité à laquelle il convient de s’abandonner avec délices. À la maison, quand on allume la télé c’est pour regarder les infos, le sport ou des documentaires sur les violations des droits humains. Quand on regarde la télé à l’hôtel en revanche, c’est pour regarder des trucs qui rentrent et qui sortent d’autres trucs dans des plans extrêmement rapprochés. Idéalement, pour atteindre la quadrature du cercle, le porno que vous regardez dans votre chambre d’hôtel doit se dérouler dans une chambre d’hôtel.

Chambre d'hôtel qui doit coûter la peau des fesses. | biksonwalder via Pixabay License by

Et que devez-vous porter pour regarder du porno d’hôtel dans votre chambre d’hôtel? Eh bien un peignoir blanc super moelleux, naturellement. Même s’ils sont fréquemment volés, ces peignoirs blancs super moelleux sont antivol dans le sens où, quasiment à l’instant où vous arrivez chez vous avec, ils cessent d'être incroyablement hyper moelleux. Comment font les hôtels pour maintenir leurs peignoirs dans cet état de mollesse permanente? Faire en sorte qu’ils restent blancs, c’est facile; mais qu’ils restent hyper-moelleux? C’est un des mystères de la vie que personne n’a jamais percé. Est-ce qu’il faut utiliser des litres d’adoucissant? Apparemment pas (j’ai essayé). Il ne peut y avoir qu’une réponse possible: c’est parce que ce ne sont pas de simples peignoirs blancs et moelleux. Ce sont des peignoirs blancs et moelleux d’hôtels.

La chambre veut se faire prendre

Et ils ne se contentent pas d’être moelleux, et doux, et blancs: en plus, ils sont propres. Et il y a de grandes chances pour que vous aussi, vous soyez propre sous votre peignoir blanc et moelleux, parce qu’à l’hôtel, tout est toujours propre. La propreté n’est peut-être pas une vertu mais elle est certainement copine avec la luxure. Une chambre d’hôtel appelle au stupre parce qu’elle est propre: les draps sont propres, les toilettes sont propres, tout est propre, et cette propreté est une invitation flagrante à se laisser aller à –quoi d’autre, je vous le demande?– la dépravation. Idéalement, la chambre est propre au point de laisser entendre qu’elle n’a encore jamais servi. Elle supplie qu’on la profane. Si la chambre est, dans un sens, virginale, alors le fait de briser le sceau des savonnettes et d’autres accessoires faits pour être volés relève de la rupture d’hymen. C’est peut-être un tantinet archaïque, mais quand on dit qu’on «prend une chambre», dans ce contexte, c’est agréablement suggestif.

Dans une tentative d’être préservées de l’air, cette chose sale, les chambres d’hôtel urbaines sont presque toujours hermétiquement closes au monde extérieur et vous emmitouflent totalement dans le vrombissement ambiant du luxe nocturne. Peu importe à quel endroit de la planète vous vous trouvez; vous pourriez être n’importe où. Plus exactement, vous pourriez être nulle part. L’hôtel de luxe est l’exemple parfait de ce que le théoricien français Marc Augé appelle le «non-lieu» de la surmodernité. Dans L’étoffe des héros, Tom Wolfe souligne que la caractéristique architecturale du motel –le fait que vous n’ayez pas à «traverser un hall public pour vous rendre dans votre chambre»– a joué un rôle majeur dans «ce qu’on a appelé de façon bien sage la “révolution sexuelle”.»

Motel = discrétion assurée. | Bernard Gagnon via Wikimedia Commons License by

Dans les hôtels internationaux, cependant, la traversée du hall d’entrée –processus dont l’enregistrement à la réception est l’expression rituelle– incarne également le passage d’un lieu à un non-lieu. En vous enregistrant et en donnant votre carte de crédit ou votre passeport, vous renoncez vraiment à votre identité. En devenant un résident temporaire de ce non-lieu, vous devenez une non-personne et vous vous voyez octroyer l’équivalent éthique de l’immunité diplomatique. Vous atteignez une parfaite apesanteur morale. Dans les confins de l’hôtel, vous n’êtes plus monsieur ou madame Machin, vous êtes simplement l’occupant ou l'occupante d’une chambre. Vous n’avez pas d’histoire. Le fait que le portier monte vos affaires signifie que vous êtes, comme on dit, sans bagage. En conséquence (et je me base pour faire cette affirmation sur une absence absolue de preuve médicale), les hommes sont moins susceptibles d’être impuissants dans un hôtel que dans tout autre environnement. Si un homme va dans un motel avec sa maîtresse, il trompe sa femme. Dans un hôtel de luxe, en revanche, il n’y a aucune responsabilité morale. Elle n’est que financière.

Le lit devient le monde

Comme il convient à un environnement aussi hautement amoral, tout y est accessible –pourvu qu'on y mette le prix. Si les hôtels sont synonymes de sexe, alors les deux sont inséparables de l’argent. En gros, plus l’hôtel est cher, plus il est excitant. En d’autres termes, il n’y a quasiment aucune différence entre le bâtiment lui-même et les prostituées qui y exercent leur métier. Dans le bar d’un hôtel très cher, la possibilité de la relation sexuelle est quasiment palpable. Si vous êtes seul ou seule au bar, l’éventualité d’une relation de passage devient de plus en plus concrète à chaque verre hors de prix commandé. Cette impression est si forte que même un verre tardif avec votre partenaire de vingt ans aura un petit goût de coup d’un soir. Il est quasiment certain que le fantasme le plus souvent réalisé dans les bars d’hôtel implique un couple qui fait semblant d’être deux inconnus qui viennent juste de s’aborder, et où l’un des deux est une pute.

La réalité elle aussi est un genre de fantasme historique. Les hôtels de luxe offrent la possibilité de vivre –un moment– comme un ou une libertine du XVIIIe siècle pour qui la vie n’est faite que de plaisirs parce que tout un cortège de serviteurs est là pour nettoyer derrière. Tous les caprices sont possibles. Un hôtel est une zone libre de toute corvée domestique, qui vous laisse libre –NE PAS DÉRANGER– de vous adonner à une sensualité sans limite. Tout ce qui relève de l’ordinaire –même ouvrir le lit–, ce sont d’autres qui le font. Le petit personnel. La conséquence c’est que vos actes n’ont pas de conséquences. Ce que l’auteur britannique Adam Mars-Jones appelle «infliger de légères brutalités à l’établissement» est certainement un privilège dont jouit tout client ou cliente d’un hôtel, mais des brutalités lourdes sont aussi tolérées (tant qu’elles sont compensées financièrement).

Ça peut servir. | Quinn Dombrowski via Flickr License by

La célèbre tendance –presque l’obligation– des stars du rock à démolir leurs chambres d’hôtel n’en est que l’expression paroxystique. Chaque jour est un nouveau départ. Tout ce qui est cassé peut être remplacé. Chaque jour, la chambre et tout ce qu’elle contient sont nettoyés de toute preuve salissante et de toute empreinte incriminante (fait qui, à son tour, alimente le sentiment d’amoralité rampante au cœur de l’expérience hôtelière). Cela a ses dangers, bien entendu. Un effort de volonté est nécessaire pour ne pas succomber à l’illusion que le simple fait d’être dans une chambre d’hôtel est à la fois prophylactique et contraceptif.

À ce stade, une légère réserve est nécessaire, et elle concerne le fait que d’une certaine façon, une chambre d’hôtel est plus érotique qu’une suite. La suite ranime de façon subtile la division entre travail et plaisir, sur laquelle se base l’architecture de la maison. Dans une suite, le lit est séparé de tout le reste, comme un complément, ou une option. Dans une chambre, le lit domine tout le reste, il est incontournable. Aussi grande que soit la chambre, le lit s’étend proportionnellement pour la remplir. Comme le monde extérieur existe à peine, le lit devient le monde («Ce lit est ton centre, et ta sphère ces murs» comme disait John Donne, grand hôtelier devant l’éternel). On fait tout dans ou depuis ce lit: on lit, on écrit, on regarde du porno, on baise, on dort, on téléphone… En gros, le seul moment où on n'est pas étalé façon pieuvre dans le lit, c’est quand on est étalé façon pieuvre dans l’immense baignoire, qui n’est rien d'autre en réalité qu’un lit liquide.

Le miroir géant, chaîne porno virtuelle

Le St Martins Lane Hotel, en plein cœur du quartier londonien de Covent Garden, est exemplaire à tous points de vue. Il est extrêmement, ridiculement cher. Les chambres sont blanches, les draps sont blancs (mais les lampes au-dessus du lit peuvent être réglées pour conférer une discrète lueur violette, jaune ou verdâtre à cette blancheur), les murs sont blancs, les serviettes sont blanches. Tout est si blanc, on dirait que l’ensemble a été conçu pour camoufler de la cocaïne, cette autre composante du trio sexe-hôtel-argent. Si certains styles d’architecture –surtout, évidemment, les tribunaux et autres commissariats– sont intrinsèquement des endroits où le jugement prévaut, c’est là un style d’intérieur qui ne reconnaît d’autre devise morale que l’American Express.

Il va sans dire que les chambres y sont parfaitement dépourvues d’âme (autant attendre d’une carte de crédit qu’elle en ait une). Le fait qu’elles soient également petites se manifeste principalement par son inévitable contraire: l’immensité du lit qui dévore tout le reste. En outre, elles disposent d’un miroir géant qui donne une illusion d’espace. Ah, le miroir! Autre élément évidemment indispensable de l’érotisme hôtelier. Le miroir est une chaîne porno virtuelle dans laquelle les fantasmes du sexe à l’hôtel sont à la fois joués et diffusés, pour le plus grand plaisir des participants ou participantes et des spectateurs ou spectatrices.

La nuit a été courte. | JayMantri via Pixabay License by

«L’intérêt des chambres c’est qu’elles sont à l’intérieur», écrit Don DeLillo dans un célèbre passage de Bruit de fond. «Les gens se comportent d’une certaine manière dans des chambres, d’une autre dans les rues, les parcs et les aéroports. Entrer dans une chambre c’est accepter d’adhérer à un certain genre de comportement. Il s’ensuit qu’il s’agira du genre de comportement généralement adopté dans des chambres.» Certaines chambres, cependant, sont davantage à l’intérieur que d’autres. Les chambres d’hôtel, par exemple. En tant que telles, elles génèrent un sous-ensemble particulier de comportements de chambre que l’on pourrait qualifier de comportement de chambre d’hôtel –autrement connu sous le nom de sexe.

Donc vous voilà, en train de vous comporter de façon parfaitement adaptée dans un environnement extrêmement onéreux, hermétiquement scellé, totalement sécurisé et hautement artificiel. Par la fenêtre dont les carreaux ne sont pas souillés par la moindre trace, vous contemplez la ville insonore qui pourrait être n’importe quelle ville. Personne ne peut vous voir, et même si l’on vous voyait ce n’est pas vous que l’on verrait: tout ce qu’on pourrait distinguer –comme dans une séquence mémorable du film Tokyo Decadence de Ryu Murakami–, ce serait une silhouette qui se détache derrière une fenêtre: une figure de proue, un totem de l’atroce et inhumaine sensualité dépravée des hôtels.

Geoff Dyer

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