Culture

Rick Genest, une vie d'écorché vif

Temps de lecture : 6 min

Musicien, acteur et mannequin sorti de l’underground de Montréal dès 2011 grâce à la chanteuse Lady Gaga, le Québécois intégralement tatoué est mort à 32 ans ce 1er août.

Rick Genest lors de la présentation d'un défilé pour le couturier Thierry Mugler, le 19 janvier 2011 à Paris | AFP / François Guillot
Rick Genest lors de la présentation d'un défilé pour le couturier Thierry Mugler, le 19 janvier 2011 à Paris | AFP / François Guillot

En février 2011, le clip du titre «Born This Way» de Lady Gaga cartonne sur Youtube. Ceux qui s’intéressent un petit peu au monde du tatouage ou aux cultures alternatives repèrent un visage, ou plutôt un corps, apparaissant à de nombreuses reprises à l’écran. Une tête tatouée comme un crâne, orbites noires, côtes apparentes, cerveau à l’air libre, insectes qui rongent les membres décharnés… Ce corps, c'est celui de Rick Genest, alias Zombie Boy.

Émerger de l’underground

À l’époque, il a 25 ans, et évolue dans le milieu underground de Montréal (il est originaire de LaSalle), entre squats et petits boulots au black, nettoyeur de pare-brise entre autres. Son corps déjà presque entièrement tatoué lui vaut plus d’un million de fans sur la page Facebook qu’il a créé pour montrer son oeuvre au monde entier.

Un million de fans, ça attire la curiosité, notamment celle de Nicola Formichetti, qui le découvre via le réseau social, mais aussi dans «Le garçon qui avait avalé un ver», un show de freaks auquel le jeune Rick participe. Ce n'est pas la première expérience de Genest: il a déjà eu un petit rôle dans un téléfilm en 2009, Carny de Lou Diamond Phillips. Formichetti, qui le recontre par hasard dans Montréal a alors deux activités principales: il est directeur de la création chez le grand styliste français Thierry Mugler, mais est aussi le styliste attitré de Lady Gaga, star de la pop aux looks improbables. La robe faite en steaks, c’est lui, le soutien-gorge qui crache du feu, aussi.

C'est par lui que Rick Genest entre en relation avec Lady Gaga et se retrouve dans le clip de «Born This Way». Malgré ses années dans l'underground, il se fait vite aux strass: «Je respecte cette industrie, expliquait-il au site américain WWD. J’ai toujours été entouré d’artistes. J’ai toujours adoré évoluer dans les scènes artistiques et dans le monde de la mode, designer des collections et des accessoires, tout ça». Alors, très vite, il défile pour Thierry Mugler, toujours via Nicola Formichetti, qui en fait une de ses muses.


Une moitié de la tête tatouée, puis l’autre

Son physique est largement remarqué. Son allure, il l’a façonnée durant six ans, dès dix-neuf ans - même si son tout premier tatouage date de ses seize ans, époque où il fuit le domicile familial de LaSalle pour s’installer à Montréal.

Son idée est alors de se tatouer entièrement pour donner l'impression que son corps est en décomposition, comme un zombie, en écho au surnom de Zombie Boy, qu'il traîne depuis son adolescence: «J’étais un gamin de la rue, mes camarades m’ont appelé Zombie, à cause de mes quelques tatouages et des t-shirts macabres que je dessinais et portais. J’avais aussi survécu à une opération visant à m’enlever une tumeur au cerveau. Ça me correspondait parfaitement. C'est finalement le magazine Bizarre qui a officialisé ce surnom».

Rick Genest sillonne les salons de Toronto, à Ottawa, mais c’est à Montréal qu’il s’associe avec un artiste, Frank Lewis. Il l'expliquait en 2011 aux Inrockuptibles: «Ça a pris pas mal de temps, parce que tu ne peux pas vraiment faire toute ta tête d'un coup. J'ai commencé par une moitié. Puis l'autre. J'ai ensuite fait ajouter des ombres et des détails. […] Mon intention, c'est de ressembler à un corps en décomposition, mangé par les vers et les cafards. Je ne crois pas que ce soit vraiment l'idée qu'on se fait de la beauté».

Jusqu’aux plateaux de tournages

En équilibre entre le feu des projecteurs et l'underground montréalais, Rick Genest enchaîne les shooting avec des photographes célèbres et tourne dans quelques films: en 2013, il est au casting de 47 Ronin de Carl Rinsch, avec Keanu Reeves dans le rôle principal. Festival de Cannes, tournages à Budapest, séances photo à Amsterdam, Phoenix, Rio, défilé à la fashion week de Paris, collaboration avec Jay Z… Si sa notoriété est bien réelle, elle reste balbutiante.

«Quand je me retourne dans la rue, il y a toujours des gens qui font une tête comme ça [il fait une grimace d'horreur], explique-t-il dans son interview aux Inrockuptibles. J'ai l'habitude, ça ne me dérange pas, je fais mes trucs et je m'en fous.» Sa transformation, Rick Genest l'a pensée. Quand il a décidé de se faire tatouer le corps, il s’est associé à un manager, Colin Singer, qui a fait de Zombie Boy «une marque».

Cependant, il entend parfois parler de lui en des termes peu flatteurs: on lui reproche son absence de vrai talent, il n'aurait qu'un visage reconnaissable entre mille. Ce qui est faux. Car en plus de ses activités en tant que mannequin et acteur, il est aussi musicien. Il chante dans plusieurs formations punk ou hardcore, notamment l’une baptisée… Zombie Boy. Souvent dans un délire indé, toujours avec des amis rodés aux formations qui font pas mal de bruit. Parfois dans des projets plus commerciaux. Et puisqu’il a un pied dans le monde du cinéma, il est également producteur de court-métrages. Bref, les choses vont bien... en apparence.


Projets musicaux avortés

En 2014, il participe à un projet nommé Dermablend, une marque de cosmétique. Il est prévu de maquiller entièrement son corps pour effacer ses tatouages et montrer concrètement qui se cache derrière cette peau en fausse putréfaction.

Puis il fait moins parler de lui. Il continue tout de même à s’épanouir dans la musique, en collaborant avec le musicien anglais KAV en 2013, pour un album et un projet vidéo qui n’ont finalement jamais vu le jour.

Globalement, ses projets musicaux avortent presque tous. On le voit apparaître dans des vidéos, notamment celle de TedxDISRUPT, où il explicite son rapport à la normalité. Passionnant. Mais le phénomène est passé, Rick Genest a moins la cote, même si l’artiste Marc Quinn lui consacre une statue en 2017.


L’hommage de Lady Gaga

Le 1er août, Zombie Boy est retrouvé mort à son domicile de Montréal: il serait tombé de son balcon. La piste du suicide est envisagée dans un premier temps: quelques heures auparavant, il avait laissé un message sur Facebook et Instagram, une image du film d’horreur culte The Ring, suivie d’un poème de sa composition intitulé Damballa (du nom de l’esprit vaudou incarnant la connaissance).

Le Huffington Post l’a traduit de l’anglais:

«Nous entendez-vous hurler sous la voûte étoilée

Âme jetée au fond du puits de pierre

Comme oscillerait une flamme entre deux destinées

Deux mornes voies, mais moins désespérées

Chaque souffle se fige dans l'air glacé

Du seuil immémorial où la chair est pesée

Les étroites portes de la mort

Lieu de flamboyants rites funéraires

Percevez-vous ce désir de folie

Jailli de la moelle de nos os

Prières déposées comme autant de baisers

Austères, pétrifiés

Sur des carcasses métalliques

Dans la clarté lunaire, une libération.»

Lady Gaga, qui a contribué à faire de lui une icône de la mode des années 2010, a de suite réagi sur Twitter: «Le suicide de notre ami Rick Genest, Zombie Boy, est plus que dévastateur. Nous devons travailler encore plus dur pour changer la culture, mettre la santé mentale au premier plan et écraser les stigmates dont on ne peut pas parler. Si vous souffrez, appelez un ami ou votre famille dès aujourd’hui. Nous devons nous sauver mutuellement. »

Des problèmes psychologiques auraient-ils poussé Rick Genest à en finir? Rien ne l'atteste pour l'instant, comme l'a précisé la chanteuse dans un tweet, posté un jour plus tard.

Dans un post sur le compte Instagram de Zombie Boy, son agence de mannequin Dulcedo Management, précise que «la classification de sa mort n’est pas encore déterminée» par la police de Montréal, qui n'a pas encore établi si la chute du jeune homme était accidentelle ou volontaire.

Edit: ajout de la piste accidentelle et du nouveau tweet de Lady Gaga.

Brice Miclet Journaliste

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