Culture

«A Brighter Summer Day», un chef-d’œuvre pour l’été

Temps de lecture : 5 min

Fresque historique, histoire d'amour, de musique et de mort, le film d'Edward Yang inédit dans sa version complète est à la fois un sommet de l'invention moderne du cinéma chinois et d'ores et déjà un classique du cinéma mondial.

Lisa Yang et Chang Chen, entre vert paradis des amours de jeunesse et couple fatal. | Carlotta
Lisa Yang et Chang Chen, entre vert paradis des amours de jeunesse et couple fatal. | Carlotta

Distribué pour la première fois dans sa version intégrale qui lui rend enfin justice (une version amputée d’une heure a été distribuée en France en 1992), le quatrième long-métrage d’Edward Yang est un chef-d’œuvre. Rien que ça? Oui, oui.

C’est quoi un chef-d’œuvre ? Il y a trop de réponses à cette question, à laquelle il nous est arrivé d’essayer de répondre, pour entrer ici dans les détails. Disons que, comme L’Aurore, La Règle du jeu, Citizen Kane, Vertigo, La Dolce Vita, À bout de souffle, La Jetée ou Shoah, c’est un film que devrait avoir vu quiconque s’intéresse au cinéma.

Oui mais un Chinois? Exactement, un Chinois. Plus précisément un réalisateur taïwanais, figure majeure du renouvellement du langage cinématographique venu d’Extrême-Orient à partir du début des années 1980. Ce renouvellement est né au sein du mouvement du Nouveau Cinéma Taïwanais tel qu’il s’est développé avec cet auteur et Hou Hsiao-hsien comme figures de proue. Yang signe là le film qui à la fois cristallise et magnifie l’importance de ces apports.

Edward Yang, le futur auteur de Yiyi, a 44 ans en 1991 lorsqu’il termine son quatrième long-métrage. Mais il en a conçu le projet aussitôt après la levée de la Loi martiale en 1987, pour raconter une histoire qui est à la fois celle de sa génération et celle de son pays. Une histoire interdite, qui continuait alors de faire l’objet d’une omerta collective dans le pays.

L'histoire d'un pays, et d'une génération. | Carlotta

Il n’oublie pas que ce fut aussi une période dramatique pour la génération précédente, qui a subi directement la Terreur blanche instaurée par la dictature de Tchang Kaï-chek après sa défaite face à Mao, dans ces années 1950-1960 où le régime a usé systématiquement de l'humiliation et de la torture, sans parler des milliers d’exécutions. Une fois le film achevé, Yang publiera une sorte d’agenda qui en retrace les principales étapes, et qui s’ouvre par la mention: «Ce livre est dédié à mon père et à sa génération. Ils ont beaucoup souffert pour que nous ne souffrions plus».

Sur cette base autobiographique, le cinéaste s’inspire pour le scénario d’un fait divers, le meurtre d’une lycéenne par un de ses condisciples, sur fond d’affrontements entre bandes adolescentes. La presse s’en était alors emparée pour dénoncer la perte des valeurs traditionnelles et stigmatiser l’influence de références étrangères qui sont pourtant celles de l’allié et protecteur américain, mais sous les espèces fort peu respectables du rock’n roll et de la nouvelle culture adolescente.

Un film-labyrinthe

A Brighter Summer Day est une œuvre complexe, dans sa construction narrative et par les thèmes qu’elle mobilise, et pourtant un film d’une grande lisibilité.

Le personnage principal, le lycéen Xiao Si'r, appartient à une famille venue du continent après la défaite des nationalistes en 1949. Mal acceptés par les Taïwanais de souche, ces immigrés vivent dans un des quartiers construits par l’armée pour héberger les soldats, en principe de manière temporaire, en attendant la reconquête. Semi-bidonville, le quartier où est situé A Brighter Summer Day comporte aussi d’anciennes demeures, beaucoup plus cossues, construite par les Japonais au cours de leur longue occupation de l’île.

Les traces de plusieurs périodes historiques superposées. | Carlotta

À ces superpositions politiques, culturelles et générationnelles dans un contexte marqué par les difficultés matérielles, s’ajoute la complexité des relations avec les deux autres milieux dans lesquels s’inscrit la vie de Xiao Si'r: le collège où règne une discipline rigide et obtuse, reproduction en modèle réduit de la dictature du Kuomintang, et la bande, espace d’expression des aspirations à un autre mode de vie pour les adolescents.

Terreur blanche et rock'n roll

Les codes selon lesquels fonctionnent ces groupes adolescents sont en grande partie dessinés par la culture venue des États-Unis (musique rock, jeans, blousons de cuir, cheveux gominés), culture largement vécue comme transgressive aussi bien par les autorités que par les jeunes eux-mêmes.

Le titre (international) du film est extrait des paroles d’une chanson d’Elvis Presley, Are You Lonesome Tonight?, qu’on entend à plusieurs reprises pendant le film de même que plusieurs autres tubes de l’époque.

Le rock'n roll, modèle transgressif pour des jeunes Chinois maltraités par l'histoire. | Carlotta

A Brighter Summer Day est, entre autres, une histoire d'amour. De manière caractéristique, Edward Yang parvient à montrer comme dignes d'estime aussi bien l'exigence d'un amour unique qui engage entièrement que le choix du plaisir et de la liberté du cœur et des sens.

Riche de son infinie ouverture, A Brighter Summer Day met de même en jeu la question du comportement vis-à-vis du pouvoir, du respect de ses propres principes, de la relation à ses amis face à d’autres exigences, ou des rapports entre garçons et filles. Son énergie ne cesse de circuler entre interrogation éthique, valable partout, et ancrage dans un lieu et un temps précis.

Une écriture de lumière et d'ombre

L’évocation de la Terreur blanche atteint une puissance abstraite, fantastique, plus proche de Kafka que de la chronique factuelle. Elle le doit à une inventivité visuelle aux multiples dimensions, mais où se distingue l’utilisation singulière du matériau de base du cinéma: la lumière.

Les ressources émotionelles et plastiques de l'obscurité. | Carlotta

Véritable écriture de lumière, et plus encore d’ombre, A Brighter Summer Day fait de l’obscurité une ressource dramatique d'une puissance exceptionnelle.

Parfois complète (le film comporte plusieurs plans totalement noirs), mais le plus souvent traversée de lueurs, d’éclairs, de reflets incertains, cette obscurité est à la fois la scansion d’un monde plongé dans la nuit de la misère et de la dictature, la traduction sensorielle des «zones d'ombre» des protagonistes, et la réalité d’une vie nocturne intense.

Cette vigueur atteint son paroxysme durant la longue séquence de la nuit du typhon, lorsque la bande de Xiao Si'r mène une sanglante expédition punitive au sabre contre le gang rival.

C’est un talent de plasticien autant que de cinéaste qui permet à Edward Yang de faire de l’opacité zébrée d’éclairs de violence et de cris de cette nuit-là une véritable matière, la même matière qui, grâce à un exceptionnel travail de montage, baigne simultanément l’interrogatoire du père par les sbires du Kuomintang.

Une proximité nouvelle

Une des stratégies de mise en scène d’Edward Yang consiste à ne s’approcher que progressivement de ceux qu’il filme, suscitant ainsi entre le spectateur et eux une proximité nouvelle, qui contribuera à l’émotion avec laquelle on suivra le déroulement des événements qui affecteront ces individus, qui deviennent ainsi un peu plus des «personnes», un peu moins des «personnages» au sens d’êtres de convention romanesque.

Cette distance contribue aussi à un des effets les plus marquants du film: la sensation générale de douceur qui en émane, alors même qu’il est saturé d’événements violents.

La complexité de l'œuvre est nourrie par la multiplicité des histoires secondaires entrelacées autour du récit du destin de Xiao Si'r, comme par l’ambivalence des motivations qui animent les protagonistes.

Rendues accessibles grâce à l'intervention de la World Cinema Foundation présidée par Martin Scorsese, les quatre heures de la version complète du film ne sont pas de trop pour explorer ce véritable labyrinthe dramatique, historique et psychologique, où sans cesse palpite une forme de beauté qui a à voir avec la vie même.

A Brighter Summer Day

d'Edward Yang, avec Chang Chen, Lisa Yang, Chang Kuo-chu

Séances

Durée: 3h56

Sortie le 8 août 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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