Politique / Culture

Faut-il une nouvelle nuit du 4 août ?

Temps de lecture : 7 min

La nuit du 4 août est un mythe politique, qui résonne encore quand une affaire Benalla ou Cahuzac surgit.

«Carrosse et chevaux à vendre» «Ils sont passés ces jours de fête» «Je t'en ratisse» | Estampe à l'auteur non identifié, via Gallica CC License by|
«Carrosse et chevaux à vendre» «Ils sont passés ces jours de fête» «Je t'en ratisse» | Estampe à l'auteur non identifié, via Gallica CC License by|

Un spectre hante la société française: celui de la nuit du 4 août. C’est un souvenir, mais aussi un fantasme. Certains et certaines invoquent la nécessité de son retour, à la façon dont d’autres attendent le messie. Quelques-uns ou unes l’évoquent encore avec frissons, y voyant l’origine de tous leurs cauchemars. Bien au-delà des faits survenus lors de la nuit du 4 au 5 août 1789, ce passé sans cesse présent renvoie à une question qui taraude la population française: qu’est-ce que l’égalité?

«La nuit, je mens…»

L’histoire est connue: résumons-la de quelques mots. Le mois de juillet 1789 voit la colère et la panique saisir la population française. Se répandent dans les territoires des rumeurs sur des hordes de brigands dévastant les campagnes, parfois avec l’idée qu’un «complot aristocratique» serait à l’œuvre qui, en créant ce climat de violences, chercherait à mettre au pas le tiers état. Cette «Grande peur», comme on la nomme, déclenche violences et jacqueries anti-seigneuriales dans un contexte certes confus mais qui souligne une prise de conscience politique des masses. À Paris, l’Assemblée nationale constituante interprète ces faits comme un tout: le peuple se soulèverait contre l’ordre vacillant –le débat des historiens et historiennes est plus polysémique dans l’interprétation, pouvant par exemple considérer que c’est l’onde de choc du 14 juillet qui, en se répandant, provoqua un effondrement de l’autorité et du sentiment de sécurité: la Grande peur serait alors autant une angoisse quant à la Révolution qu’une peur révolutionnaire.

Photo du tableau attribué à Jacques-Louis David, datant de 1791, représentant le Serment du Jeu de Paume le 20 juin 1789 | AFP

Comment répondre à la crise? Les membres de l’Assemblée partent de cette question en cette nuit du 4 août. Les propositions fusent jusqu’à aboutir à la «destruction du système féodal» –même si, à ce stade, les droits seigneuriaux pesant sur les terres sont à racheter. Cette nuit demeure dans l’imaginaire politique comme le moment de «l’abolition des privilèges». Une formule d’autant plus puissante que le mot «privilège» résonne en nous dans le sens d’un avantage indu, injustifié et injustifiable, et non dans son sens premier de «loi particulière», c’est-à-dire de statut juridique spécifique. C’est ce sens-ci que purent défendre les contre-révolutionnaires: le règne de l’égalité serait l’abolition de celui des libertés, d’hommes reconnus dans leurs spécificités de corporations, de provinces, etc. C’est peu dire qu’ils perdirent le combat tant politique que culturel.

Le 4 août 1789, aujourd’hui ou demain

Dans nos temps présents, la représentation de la nuit du 4 août fait la quasi-unanimité. Parmi les hommes politiques ayant joué un rôle national ces dernières années, il n’est que Jean-François Copé pour assumer une position hostile quant à ce moment fondateur: lors d’un conflit social de 2009, il fustigea une «ambiance digne de la nuit du 4 août», puis, lors d’un débat sur les échelles de salaires déclara «il y a en France une tentation de la nuit du 4 août dont il faut se débarrasser»; « il règne actuellement une ambiance malsaine de nuit du 4 août », déplora-t-il en 2010 à propos d’une affaire politico-financière de son parti. Dressant le premier bilan annuel du quinquennat de François Hollande, il osait lancer en 2013: «Depuis un an, la majorité de gauche fait la nuit du 4 août tous les jours». Ces propos avaient déclenché la colère de Jean-Luc Mélenchon qui n’avait pas hésité à les rapprocher de déclarations de Goebbels et Mussolini.

Le sentiment du «complot aristocratique» est une braise encore fumante, tant paraît évident que l’ordre républicain n’est pas le même «selon que vous serez puissant ou misérable».

Si cela ne souffre pas d’illogisme de la part d’un tribun revendiquant l'héritage robespierriste, il en est de bien autres bords et traditions philosophiques qui, elles aussi, manient positivement la référence à la fameuse nuit. En particulier, l’usage de la mémoire est ici une projection dans l’avenir: il s’agit de donner de la chair et de l’âme à des propositions politiques, ou tout simplement d’alternance politique, en mobilisant le rêve d’une «nouvelle nuit du 4 août». Candidat à la présidentielle «au nom du tiers état» en 2007, François Bayrou, face au discrédit de la classe politique, la réclame en 2010. Entrant dans sa première campagne présidentielle, Marine Le Pen se présente à son premier meeting en 2011 comme celle dont l’élection abolirait les privilèges d’une élite mondialisée. C’est en 2017, l’ancienne ministre sarkozyste Rama Yade qui y appelle à propos du statut des députés et députées. Et, face à l’insistance de Manuel Valls pour tenter de s’inviter dans le macronisme triomphant, un proche du nouveau président de la République n’hésitait pas l’an passé à souffler: «Je pense qu'il n'a pas bien saisi qu'on vient de vivre une nouvelle nuit du 4 août avec l'élection d'Emmanuel. Les privilèges et les passe-droits, c'est fini».

Tous ces usages vont dans le même sens, quel que soit le camp politique: le désenchantement du rêve républicain serait dû à la constitution d’une caste captatrice des promesses égalitaires de la Révolution. Ce qui fait consensus, ce n’est pas la revendication d’une égalité sociale, mais la contestation d’une inégalité civique. Que l’on rapproche la formule ci-dessus du proche d’Emmanuel Macron au trouble provoqué par l’affaire Benalla. Que l’on songe aux affaires Cahuzac et Thévenoud qui ébranlèrent le mandat de François Hollande, à celles de la nomination avortée du fils du président Sarkozy à la tête de l’EPAD, etc. Au-delà des faits eux-mêmes, c’est bien le sentiment d’une inégalité entre citoyens ou citoyennes qui amplifie la colère. Le sentiment du «complot aristocratique» est une braise encore fumante, tant paraît évident que l’ordre républicain n’est pas le même «selon que vous serez puissant ou misérable».

L’égalité, éternelle nouvelle frontière

Si la question de la nuit du 4 août nous brûle encore, c’est donc qu’elle pose la question de l’égalité. Celle-ci nous taraude d’autant plus que, dans le cadre français, elle est hautement polysémique. C’est le cas dès la Révolution, et chez ses plus ardents combattants. Ainsi Saint-Just professait-il que «l’esprit de l’égalité est que chaque individu soit une portion égale de la souveraineté, c’est-à-dire du tout». Dans un continent européen qui paraît osciller entre post-démocratie capitaliste et démocratie illibérale populiste, la question de l’égalité demeure l’un des plus grands déterminants politiques. Il n’est sans doute pas un hasard que ce fut en 2008, l’année où éclata une crise économique sur la base des fonds spéculatifs, que les sondages enregistrèrent pour la première fois depuis 1981, un engouement supérieur des Français et Françaises pour la valeur d’égalité que pour celle de liberté (57% contre 40%).

Fronton d'une école parisienne | Stéphane de Sakutin / AFP

Dans les gouvernements français, la question égalitaire s’invite jusque dans les intitulés des ministères. Cécile Duflot eut le titre de «ministre de l’Égalité des territoires et du logement». Marlène Schiappa est «secrétaire d’État auprès du Premier ministre chargée de l’Égalité entre les Femmes et les Hommes». Le désamour quant aux politiques tient aussi que l’usage de la majuscule ne dissimule guère la maigreur des actes. Si on entend beaucoup la secrétaire d’État sur toutes sortes de questions sociétales, on ne voit guère les mesures pour concrètement assurer l’égalité salariale effective entre les hommes et les femmes. Ajoutez là-dessus la question de l’usage de son cabinet pour assurer la promotion de l’un de ses ouvrages, et vous retrouvez ce sentiment d’un milieu politique qui change sa vie plutôt que celle de ses administrés et administrées, bref d’odes à la République égalitaire purement formels.

D’aucuns argueront que c’est là du populisme, que les réalités sont lentes à faire évoluer. Mais ce discours ne saurait suffire, tant c’est à raison que l’on a souvent qualifié l’égalité de «passion française». Les débats sur l’école ou sur l’ascenseur social renvoient sans cesse à la question de «l’égalité des chances». Ce fut l’un des ressorts de la campagne d’Emmanuel Macron: son apologie de la «start-up nation» se voulait moins une ode à l’ultra-libéralisme, tel que ce fut perçu souvent à gauche, qu’une manière d’assurer que chacun et chacune pouvait trouver sa place, selon son mérite, quel que soit son rang de naissance. Emmanuel Macron avait exposé que la valeur de la droite était la liberté, celle de la gauche l’égalité, et qu’il voulait les concilier.

Or, si l’affaire Benalla est si retentissante c’est parce qu’elle évoque des «faits du prince» juste après que la cote d’alerte sur le sentiment d’injustice a été atteinte: le 5 juillet dernier un sondage Odoxa indiquait que 71% des personnes sondées estimaient que la politique menée par le président de la République était «injuste», non seulement à gauche (98% des sympathisants La France insoumise), mais aussi à droite (75% des sympathisants Les Républicains et 85% des sympathisants Rassemblement National).

En somme, l’invocation de la nuit du 4 août n’est pas juste un effet du goût immodéré des Français et Françaises pour l’analogie historique –particulièrement net cette année, puisque nous avons passé le mois de mai à comparer le mouvement social à un potentiel nouveau Mai 68, la Coupe du monde à un éventuel nouvel été 1998, et que les jours présents sont objets de comparaisons avec la canicule de 2003. La nuit du 4 août va bien au-delà de son déroulé historique: elle est un mythe politique, c’est-à-dire un objet qui mobilise et oriente les représentations et l’action politiques. On ne sait ce qu’il en sera de l’affaire Benalla à la rentrée. Mais on peut parier que si l’exécutif ne parvient pas à intégrer l’égalité devant la loi et les réformes à son action et à sa narration, les critiques des élites en place devraient s’endurcir à un point pour lui délicat.

Nicolas Lebourg Chercheur en sciences humaines et sociales

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