Médias / Sociéte

D'où vient votre (éventuel) sentiment de «fatigue compassionnelle»

Temps de lecture : 3 min

Trop d'empathie tue l'empathie.

Jpp | Ayo Ogunseinde via Unsplash CC License by
Jpp | Ayo Ogunseinde via Unsplash CC License by

La compassion est souvent perçue comme un pendant nécessaire à la solidarité, que ce soit pour les interactions humaines quotidiennes ou pour attirer l'attention sur des crises mondiales. Si on ne ressent pas un peu la souffrance des autres, pourquoi les aider? Mais, d'après le baromètre de confiance des médias de 2015, 58% des Français et Françaises trouvent que les médias laissent trop de place aux mauvaises nouvelles. Ils et elles ressentent de la «fatigue compassionnelle».

«Un état d'épuisement et de dysfonctionnement, biologique, psychologique et émotionnel, le résultat d'une exposition prolongée au stress de la compassion», c'est ainsi que le psychologue Charles Figley définit le concept.

Des changements sont visibles dans le comportement, les personnes sont plus facilement effrayées, leur capacité à rester objectives se restreint. Certaines conséquences sont physiques: épuisement, anxiété, difficultés cardiaques; d'autres sont émotionnelles: insensibilité, dépression, perte de buts.

Le personnel soignant surexposé à cette fatigue

Si le terme est relativement nouveau, le sentiment ne l'est pas. Pour l'historien Samuel Moyn «la fatigue compassionnelle est aussi vieille que la compassion». Pourtant, le concept est apparu pour la première fois en 1992, formulé par l'historienne et autrice Carla Joinson. En observant les infirmiers et infirmières des urgences, elle note une «unique forme de burnout qui affecte le personnel soignant». L'une des infirmières, Jackie perd sa patiente préférée et ressent alors «un sentiment persistant d'inutilité et de colère».

Déjà en 1980, le Manuel des troubles mentaux relève que «connaître les traumatismes des autres peut être traumatisant». Du trauma passif en somme. Charles Figley continue d'explorer cette idée dans les années 1990. Il observe le personnel soignant qui, surexposé à la souffrance des malades, peut parfois ressentir le même type de symptômes que les patients et patientes. Il l'explique par l'essence même de la fonction des soignants et soignantes, mais aussi par leur type de personnalité –empathiques– qui mène souvent à s'engager dans les métiers du care (soin). Charles Figley popularise alors l'expression de Carla Joinson et devient l'un des principaux militants pour la prévention contre la fatigue compassionnelle.

Transfert dans les médias

Très peu de temps après l'apparition du concept dans le monde de la santé, la même question se pose dans la sociologie des médias. La surexposition à des images d'horreur de différents reportages peut causer une fermeture émotionnelle, un rejet de l'information. La journaliste, Susan Moeller, publie en 1999 Compassion Fatigue: How the Media Sell Disease, Famine, War and Death (La fatigue compassionnelle: comment les médias vendent la maladie, la famine, la guerre et la mort). Elle y écrit que «les problèmes se floutent, les crises deviennent une crise passagère. Le volume de mauvaises nouvelles conduit l'audience à tomber dans une stupeur de fatigue compassionnelle».

Susan Sontag, essayiste et militante, renchérit en 2003 avec Regarding the Pain of Others, qui se traduit aussi bien par «à propos» et «regarder» la douleur des autres. Elle décrit qu'à force de regarder «un flot d'images qui avait pour habitude de nous choquer et de nous indigner, nous perdons notre capacité à réagir. La compassion, étirée à ses limites, est paralysée».

Un véritable cercle vicieux: quand la guerre et la famine sont toujours d'actualité, elles deviennent ennuyeuses. Pour éviter le désintérêt, il faut trouver un moyen de traiter chaque désastre à un niveau supérieur. Et pour intéresser l'audience au monde, il faut que l'événement soit toujours plus dramatique et plus violent.

En quête de solutions

Dans les années 1990, les Américains et Américaines s'intéressaient plutôt aux catastrophes naturelles, comme les cyclones et tremblements de terre, car ils et elles pouvaient percevoir où était clairement la solution. À l'inverse, la famine qui se prolongeait depuis tant d'année malgré l'aide humanitaire semblait sans issue et donc plus fatiguante à suivre.

L'humain ressent de la compassion parce qu'il est capable de se mettre à la place de l'autre. Pour le psychologue Simon Baron-Cohen, le degré d'empathie pourrait former une courbe, avec à une extrémité les personnes plus compatissantes et à l'autre les psychopathes. La plupart d'entres nous étant au milieu, la fatigue est collective. Surexposé aux informations en continu, l'humain finit par ressentir qu'il ne pourra rien résoudre seul.

Elisabeth Gabbert, contributice pour le Guardian refuse, en revanche, que le terme serve à justifier l'égoïsme: «Et toutes ces années à m'inquiéter, croyant que j'étais quelqu'un d'égoïste alors qu'en fait je souffre de fatigue compassionnelle».

Slate.fr

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