Culture

«Flesh Memory» ou la «solitude peuplée» d'une camgirl

Temps de lecture : 8 min

Jacky Goldberg livre le portrait filmé d'une femme privée de voir son fils en raison de ses activités de travailleuse du sexe.

Finley Blake à son domicile d'Austin, au Texas / Image tirée du film «Flesh Memory» | Avec l'autorisation de Jacky Goldberg
Finley Blake à son domicile d'Austin, au Texas / Image tirée du film «Flesh Memory» | Avec l'autorisation de Jacky Goldberg

Qu'y a-t-il de l'autre côté de l'écran? C'est, d'une façon ou d'une autre, la question que se posent toutes celles et ceux qui ont exploré au moins une fois des sites comme Chaturbate ou Cam4, sur lesquels des femmes et des hommes –mais principalement des femmes– présentent des shows en direct.

Pour offrir un bref résumé, forcément réducteur, de ce qui se déroule sur ces sites, des garçons et des filles s'y filment en live, généralement depuis leur domicile, en train de s'adonner à des activités sexuelles plus ou moins classiques, généralement en solo mais parfois à plusieurs.

Le public peut participer grâce à une interface de discussion en ligne, envoyer des tokens (jetons) comme on glisserait des billets à l'élastique de sous-vêtements, voire demander des contreparties, à condition d'avoir fait preuve de suffisamment de générosité.

Les sites de cam sont «sans obligation d'achat», comme disent les publicités: on peut y passer ses journées sans débourser le moindre centime, mais il faudra alors se contenter de regarder silencieusement, sans soumettre de requête, tributaire de ce que les autres vont payer et demander.

Qu'est-ce qui différencie ces sites des bons vieux tubes pornographiques? D'abord l'attrait du direct, qui rend l'ensemble imprévisible donc palpitant. Mais aussi et surtout l'aspect intime de la relation qui semble se tisser peu à peu entre les personnes qui se montrent devant la caméra et celles qui les regardent. Une intimité souvent fabriquée de toutes pièces, destinée en grande partie à fidéliser l'auditoire.

Jacky Goldberg, qui vient de présenter son documentaire Flesh Memory au Festival international de cinéma de Marseille, s'est penché sur cet univers. «Que viennent chercher les clients? Certainement pas des prouesses sexuelles: il y a le porno pour ça, et c'est une concurrence inégalable. Non, ils viennent pour l'intimité –ou l'illusion d'intimité. Partager un moment dans la vie d'une jeune fille, ou autre d'ailleurs. On trouve absolument tout sur ces sites, et c'est ça qui est chouette. Certaines filles restent habillées, et ont quand même des clients fidèles. De chaque côté de l'écran, c'est d'abord un moyen de réduire la solitude. Personnellement, je ne porte aucun jugement là-dessus. Pour moi, ce n'est ni triste, ni heureux, c'est comme ça.»

Objet de fascination

Qu'y a-t-il de l'autre côté de l'écran? Même si la question y est omniprésente, ce n'est pas vraiment par ce chemin que Jacky Goldberg en est arrivé à réaliser Flesh Memory. C'est avant tout l'histoire d'une rencontre: celle de Finley Blake, une jeune femme rencontrée en 2005 dans une salle de concert new-yorkaise.

À l'époque, Finley –dont ce n'est pas le vrai nom– avait 22 ans et vendait des chaussures à Brooklyn. Elle ne lui avait laissé pour contact qu'une adresse MySpace.

Finley est rapidement devenue un objet de fascination pour Jacky Goldberg. Sur la page Kickstarter de Flesh Memory, où il récolte actuellement des fonds pour pouvoir payer a posteriori son équipe technique et ses prestataires, il raconte avoir lu avec avidité le blog tenu par Finley: «Une sorte de carnet intime fascinant, perlé de micro-récits fantasmatiques, livré aux regards de tous», écrit-il.

Profondément marqué par cette lecture, Goldberg s'en inspire pour écrire et réaliser Far from Manhattan, un court-métrage sur une jeune femme vivant seule dans son appartement de New York et dont le quotidien finit par être perturbé par un intrus un peu fantomatique.

Jacky Goldberg ne s'en cache pas: l'héroïne de ce film de fiction, incarnée par Cassandre Ortiz, est un double de Finley –à laquelle il en a envoyé une copie, sans qu'elle ne réponde.

Après quelques années sans contact direct, mais sans tout à fait se perdre de vue, Finley Blake a recontacté Jacky Goldberg. De fil en aiguille, la discussion a mené à une rencontre en chair et en os, près de dix ans après la première. Délaissant de plus en plus Paris pour les États-Unis, le journaliste des Inrockuptibles a fini par aller rendre visite à celle qui s'était installée à Austin (Texas), où elle était devenue camgirl.

Entre ces deux rencontres, Finley semblait avoir vécu mille vies. Elle avait eu un enfant, Ethan, né en 2009. Et c'est d'ailleurs à la fin de sa grossesse que les médecins lui avaient diagnostiqué un cancer extrêmement avancé (stade 3B), dont elle est parvenue à s'extirper de justesse.

La juste forme

Assez vite, il est devenu clair pour Jacky Goldberg qu'il allait faire un film sur Finley Blake, cette fois de façon directe. Après de multiples rencontres en 2015 et 2016, Flesh Memory a commencé à être filmé en 2016, en plusieurs sessions.

Il a fallu deux ans à Jacky Goldberg pour terminer son film, notamment parce qu'il continuait en parallèle à mener sa carrière de journaliste et de critique de cinéma. Cela lui a également laissé du temps pour trouver la forme idéale à donner à son film.

«J'ai filmé une trentaine d'heures en tout. Ce n'est pas énorme, et pourtant le montage a été très long. Je suis facilement arrivé à un film d'environ 90 minutes, puis j'ai beaucoup tâtonné –par intermittence, bien sûr. J'en suis finalement arrivé à cette version d'une heure, en ayant enfin l'impression que je ne pouvais pas pousser la matière plus loin. Ça tient à l'aspect non-linéaire, puzzle du film: sur le papier, chaque scène peut être n'importe où. Mais en fait, il n'y a qu'une bonne disposition.»

Flesh Memory dure une heure pile. Sans flagornerie, l'objet est tout à fait abouti –même si l'on resignerait volontiers pour trois quarts d'heure supplémentaires. Jacky Goldberg semble effectivement avoir trouvé la forme idéale.

On ne sort jamais de la maison de Finley Blake, qui vit dans un isolement apparaissant à la fois comme une contrainte et une volonté. Seul son fils Ethan semble être autorisé à passer le pas de la porte. On voit passer quelques livreurs, de pizza ou de colis, et puis c'est tout.

Avec l'autorisation de Jacky Goldberg

Finley Blake vit dans une bulle, avec internet comme fenêtre sur le monde et comme outil de travail, le téléphone pour subir les conversations pesantes avec sa mère, les SMS pour communiquer avec un fils que son ex-mari veut l'empêcher de voir.

«J'ai accentué sa solitude, mais je ne l'ai pas inventée. Son isolement, elle l'a choisi et en même temps, elle le subit. Physiquement, psychiquement, c'est inextricable. Mais j'ai remarqué qu'elle s'était davantage ouverte au monde après le tournage. Ça lui a fait prendre conscience, ça et le conflit sur la garde de son fils, qu'elle ne pouvait pas rester aussi enfermée.»

Vie de freelance

Le film se déroule à un moment-clé de l'existence de Finley en tant que mère: elle attend le résultat d'un jugement, suite à la demande effectuée par Jake, le père d'Ethan, de la priver de ses droits parentaux.

Principale raison invoquée: son job de travailleuse du sexe. Outre les séances de cam, il y a aussi les vidéos tournées pour ses fans les plus généreux et les sessions de téléphone rose. Dans le film, on apprend que Jake multiplie les campagnes de diffamation et de slutshaming à l'encontre de Finley sur internet, et notamment sur les réseaux sociaux.

De fait, Flesh Memory s'ouvre sur une scène de tendre complicité entre Finley et Ethan, 9 ans, et puis plus rien. Pendant le reste du film, lorsqu'elle ne travaille pas, elle patiente. Les échanges de SMS avec Ethan ne suffisent plus, mais Finley Blake serre les dents. Elle attend que la justice rende son verdict, convaincue d'être une bonne mère –ce qui semble être la réalité– et victime des foudres d'un homme plus soucieux de la faire souffrir que d'offrir à leur fils le maximum de bien-être.

Finley pratique un métier de services qui n'est pas si différent des autres, à ceci près que son corps et sa voix sont ses principaux outils de travail. Hormis un assez long plan fixe sur un échange téléphonique entre elle et l'un de ses clients, Jacky Goldberg ne montre que de brefs extraits de son job. Aucune complaisance. Il n'y aurait guère d'intérêt à filmer depuis l'intérieur ce que chaque personne âgée de plus de 18 ans a le loisir de regarder à n'importe quel moment.

En revanche, le film montre bien cette superposition entre domicile et lieu de travail, donc entre vie personnelle et vie professionnelle. Faire jouir un type par téléphone depuis le canapé du salon, utiliser son lit comme une scène de spectacle, ne pas oublier d'installer sa caméra avant d'aller prendre son bain.

Nul doute que Finley Blake procèderait différemment si son fils était à ses côtés au quotidien. Mais on peut néanmoins comprendre que cela soit un sujet d'inquiétude pour celles et ceux qui se soucient qu'Ethan grandisse dans de bonnes conditions.

Avec l'autorisation de Jacky Goldberg

Comme beaucoup de camgirls, Finley partage son quotidien et ses passions avec son public. Dans Flesh Memory, on la voit brièvement en train d'échanger avec un abonné sur son principal hobby du moment, la conception de parfum, dont elle semble vouloir faire un jour commerce.

Le film ne décrit le job de camgirl ni comme une transition destinée à préparer d'autres projets, ni comme une fin en soi. Il semble d'ailleurs que Finley Blake ne soit pas le genre de personne qui planifie sur le long terme. «Ça déçoit beaucoup quand je le dis, mais tant pis: les parfums, c'était une lubie, à laquelle elle a vite renoncé», m'apprend d'ailleurs Jacky Goldberg.

La fiction et le réel

Flesh Memory est un portrait plus qu'un documentaire: «Il y a une part non négligeable de fiction, même si tout part du réel.» Certaines scènes avaient été écrites très précisément avant d'être tournées, tandis que d'autres se basaient sur un canevas fixé par le réalisateur, toujours en accord avec son héroïne.

«Je ne lui ai rien volé: elle a validé mes choix à chaque étape, de l'écriture au montage. Mais ce sont bien des choix. Je dirais que Finley rejoue sa propre vie, passée au tamis de mes obsessions. Je revendique cette méthode hybride, parce que je ne crois pas au réel immanent. Surtout quand on filme quelqu'un qui passe son temps à se mettre en scène devant une caméra.»

Le film n'essaie jamais de se faire passer pour un total documentaire. Certaines séquences semblent clairement très écrites, mais l'ensemble est si parfaitement équilibré qu'il finit par être difficile de les distinguer du reste. «J'ai d'ailleurs remarqué que quand certains spectateurs me disent que certaines scènes sont écrites et que ça se voit, et que je leur demande lesquelles, ils me citent systématiquement celles qui étaient précisément les plus documentaires. Et vice-versa: ce qui leur paraît naturel a souvent été écrit.»

Qu'y a-t-il de l'autre côté de l'écran? Des hommes et surtout des femmes qui essaient de gagner leur vie, de se livrer sans dépasser leur ligne blanche personnelle, de s'épanouir dans ce domaine en particulier et dans l'existence en général.

Le cinéma ne s'était pas encore emparé de cette question, ou si peu. Flesh Memory le fait avec une conviction teintée d'exigence, pleine de respect et d'admiration pour la femme qu'il suit de part en part.

Aujourd'hui, parce qu'elle est sans cesse en mouvement, Finley Blake songe à explorer d'autres horizons. Elle a quasiment arrêté les cams et essaie de devenir community manager. «Une autre forme de solitude peuplée», comme le fait remarquer Jacky Goldberg.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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