Égalités / Société

Les avortements dont on ne parle pas

Temps de lecture : 25 min

Plusieurs collaboratrices de Slate.com expliquent leur choix d'avorter, à 15 ans ou à 34 ans, seule ou en couple.

«Nous pourrions mieux comprendre ce qu'est l'avortement, et ce que signifie ce droit, si nous en parlions davantage.»  | Karl Magnuson via Unsplash License by

À l'annonce le mois dernier de la prochaine retraite du juge Anthony Kennedy, magistrat «pivot» sur bien des sujets à la Cour Suprême, il a tout de suite été évident que Roe v. Wade, la décision garantissant le droit à l'avortement des femmes aux États-Unis, pouvait être sérieusement érodée voire révoquée. Avec la nouvelle de ce départ, beaucoup de femmes ont songé à ce qu'une vie sans choix pouvait signifier, maintenant qu'une Amérique post-Roe entrait dans le domaine du possible.

Quelques jours après cette annonce, la journaliste Cindi Leive publiait une tribune dans le New York Times intitulée «Parlons de mon avortement (et du vôtre)». Dans les années 1970 et 1980, y fait-elle remarquer, de nombreuses personnalités parlaient de leur avortement –à la télé ou dans les pages des magazines. Mais au cours des décennies suivantes, l'interruption volontaire de grossesse est devenu un droit que les femmes ont plutôt exercé en silence.

Si les femmes préfèrent ne pas parler de leur avortement, leurs raisons sont évidentes: il s'agit d'une décision personnelle, concernant l'intérieur de leur corps et les conséquences de l'un des actes les plus intimes possibles. Et celles et ceux qui s'opposent à l'avortement peuvent exprimer leurs objections avec véhémence et même violence.

Mais ici, à Slate, nous avons pensé que Leive soulevait un point intéressant: nous pourrions mieux comprendre ce qu'est l'avortement, et ce que signifie ce droit, si nous en parlions davantage. Alors nous avons demandé à certaines de nos collaboratrices d'écrire leurs histoires d'avortement. Elles sont six.

À bien des égards, ces femmes se ressemblent: nous sommes toutes des journalistes, d'un bord ou d'un autre, gravitant dans l'orbite de Slate, capables de raconter nos expériences. Ce qui signifie que ces histoires ne représentent pas tous les avortements. Mais comme le dit Cindi Leive, vous connaissez des femmes qui ne parlent pas de leur avortement. Si vous lisez nos articles ou écoutez nos podcasts, d'une certaine manière, vous nous connaissez. Voici les histoires que nous ne vous avons pas racontées.

Julia Turner

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Rebecca Lavoie: Je suis journaliste, animatrice de podcasts (entre autres) pour Slate et j'ai écrit plusieurs livres d'histoire criminelle. J'ai avorté à 15 ans.

J'étais dans ma première relation d'ordre sexuelle, avec mon deuxième copain –le premier avait rompu avec moi parce que je ne voulais pas coucher avec lui. C'est une raison atroce pour commencer à avoir des relations sexuelles avec quelqu'un, mais c'est souvent comme ça à 15 ans, et c'était d'autant plus vrai pour moi. J'étais inexpérimentée, probablement pas prête, mais j'étais dans cette relation et je l'ai cachée à ma famille. Mes parents n'étaient pas du genre à pouvoir parler de problèmes intimes, et encore moins à entendre: «Vous pourriez m'emmener chez le médecin pour une contraception? Je suis sexuellement active».

«Pour moi, c'était vraiment un choix tombant sous le sens, à la fois pour que mes parents et le reste du monde ne soient pas au courant de ma vie sexuelle, mais aussi pour ne pas devenir mère.»

Rebecca Lavoie

À 15 ans, je suis tombée enceinte et je ne l'ai pas dit. J'ai découvert ma grossesse alors que j'en étais à deux ou trois semaines, comme cela arrive souvent, et j'ai tout de suite su que je voulais avorter. Je me souviens que mon copain et moi n'envisagions même pas d'autres options que l'avortement. C'était évident, et ce que nous voulions tous les deux. Après, s'il ne l'avait pas voulu, cela n'aurait rien changé: c'était mon choix. Pour moi, c'était vraiment un choix tombant sous le sens, un choix pragmatique, à la fois pour que mes parents et le reste du monde ne soient pas au courant de ma vie sexuelle, mais aussi pour ne pas devenir mère –ne pas être «la fille qui a un gosse» de mon lycée. Ne pas avorter ne m'a même pas traversé l'esprit, pas une seconde.

Dans ma région, il y avait une clinique à quelques dizaines de kilomètres. C'était une info qu'on se refilait entre amies. Il fallait de l'argent, environ 400$ en espèces. Je ne sais plus comment on s'est débrouillés pour l'obtenir, mon copain et moi; nous l'avons sans doute emprunté à des amis. Une chose dont je me souviens très clairement, c'est la veille de mon avortement. Depuis plusieurs semaines, j'avais tout le temps la nausée. J'étais chez moi, dans la cuisine, sur le point de partir pour l'école, quand j'ai eu affreusement envie de vomir. J'ai couru vers l'évier de la cuisine. Ma mère s'est tournée vers moi et m'a dit: «Tu es enceinte?». Je lui ai répondu: «Non, non, je suis malade parce que mes règles vont bientôt arriver». Ce qui était évidemment un mensonge. J'étais enceinte et je ne pouvais pas lui en parler. C'était impossible. Mais je savais que l'avortement était prévu pour le lendemain.

Le jour de l’avortement, j'ai séché les cours. Je crois que j'ai fait un mot en imitant la signature de mes parents ou un truc dans le genre. C'est mon copain qui m'a conduite à la clinique. J'ai avorté. Ensuite, je me rappelle qu'il m'a raccompagnée chez moi, que je me suis mise au lit et que j'ai fait une sieste. Le soir, ma mère est rentrée du travail et je lui ai dit: «Tu vois, je te l'avais dit, c'était mes règles, c'est pour ça que j'étais malade hier». Et voilà, terminé, emballé, c'est pesé. À l'époque, je ne pouvais pas avoir d'enfant et je ne me voyais vraiment pas envisager d'autres options. Je n'y ai plus vraiment pensé depuis.

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Dana Stevens: Je suis la critique cinéma de Slate et la co-animatrice du podcast de Slate Culture Gabfest. J'ai avorté à 24 ans.

Bon, cela va être l'une des rares fois où j'en parle depuis vingt-sept ans. Donc les détails seront peut-être un peu flous et mettront du temps avant de revenir à la surface. Mais c'était en 1991. J'avais 24 ans et j'étais en deuxième année d'un cursus qui, je le savais, allait me prendre des années pour le terminer –et il m'en a effectivement fallu quasiment dix.

J'avais un copain et j'étais follement amoureuse de lui, mais c'était le genre de relation super tempétueuse que l'on peut avoir en début de vingtaine. Il était un peu plus vieux que moi, il avait passé les 30 ans. Nous étions ce type de couple qui se sépare quasiment tous les week-ends, avec des disputes spectaculaires. Avec le recul, ce n'était probablement pas une relation très saine, mais elle était importante pour moi à l'époque.

Si je suis tombée enceinte, c'est sans doute à cause d'un mélange de contraception défectueuse et de désinvolture dans son suivi. Je prenais la pilule, mais je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas été attentive à mon corps ce mois-là et je me suis retrouvée enceinte. Si nous avions eu une relation plus mature, on se serait sans doute assis autour d'une table pour se dire: «Bon, qu'est-ce que ça signifie pour nous? Est-ce que l'on aura des enfants un jour? Qu'est-ce que tu en penses?». Je pense qu'une partie de moi était gênée de s'être mise dans cette situation, et voulait rester dans les bonnes grâces de ce mec de huit ans de plus, un type que je me disais ne pas mériter. Je pensais qu'il était trop bien pour moi, que j'avais de la chance d'être dans cette relation. Je n'en ai pas fait toute une histoire exprès.

Je me souviens que mon assurance étudiante ne couvrait pas tous les frais. Je me rappelle d'une consultation éprouvante au centre de santé du campus et d'une réceptionniste qui ne comprenait pas ce que je voulais avec toute ma paperasse. J'essayais de savoir si l'avortement était couvert, devant une salle d'attente remplie de gens. Elle n'arrêtait pas de me demander: «Mais qu'est-ce que c'est?». Et puis j'ai fini par dire très fort: «C'est pour un avortement». À ce moment-là, je n'en n'avais plus rien à faire. Je me suis dit: «Merde, je ne vais pas culpabiliser pour ça».

Aujourd'hui, je me rappelle beaucoup de détails de la procédure qui pourraient sembler poignants. Même s'ils ne me rendent pas particulièrement triste, je vois bien qu'ils le sont. Déjà, mon copain n'était pas avec moi pendant la procédure. Il me l'avait proposé, mais il ne semblait pas non plus y tenir énormément. Je crois que je me suis dit que c'était un truc que je voulais vivre seule. Peut-être un peu par gêne ou par honte, mais aussi parce que je voulais rester mignonne et sexy à ses yeux, continuer à le séduire. C'était un peu comme s'il m'avait accompagnée à un rendez-vous chez le gynéco ou un truc dans le genre. Je ne voulais pas le dégoûter, le faire fuir.

«Ce fut un moment très important dans ma vie, mais pas parce que la décision avait été difficile à prendre, juste parce que c'est un événement crucial dans votre vie reproductive.»

Dana Stevens

Je me rappelle l'assistante qui est entrée dans la chambre et qui m'a pris la main sans rien me demander, un geste qui m'a semblé déplacé. Je ne lui avais pas demandé de me prendre la main, mais c'était aussi bizarre pour moi de la retirer. En fait, je crois que ça me faisait du bien que quelqu'un soit là pour me soutenir, mais je n'ai pas pu la regarder. Regarder une parfaite inconnue qui vous tient la main alors que vous êtes dans cette position si embarrassante, ça m'a semblé complètement décalé.

Alors j'ai regardé de l'autre côté, vers le mur. Il y avait un présentoir à magazines. Sur le premier, le visible, la une disait un truc du style: «Pourquoi l'âge n'a pas de prise sur Cher». Ce qui est rigolo, car vingt-sept ans plus tard, l'âge n'a toujours pas de prise sur Cher. Mais je me souviens de cette triste ironie: songer à la vieillesse invisible de Cher pendant que je me faisais avorter.

Ce fut un moment très important dans ma vie, mais pas parce que la décision avait été difficile à prendre, juste parce que c'est un événement crucial dans votre vie reproductive. Vous avez vos règles à l'adolescence, et ensuite il est possible de vivre cette expérience. Et peut-être avoir un bébé plus tard. Et plus tard encore, il y a la ménopause. Ce sont les jalons de votre existence. Et ça m'a fait également réaliser: «Ah d'accord, c'est réel, en fait. C'est pas juste des sermons sur l'importance de la contraception». Si je n'étais pas allée à cette clinique ce matin-là, ma vie serait totalement différente.

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April Glaser: Je fais partie de la rédaction de Slate, où je m'occupe de la tech. J'avais prévu d'avorter, mais j'ai fait une fausse couche avant. Je devais avoir 24 ou 25 ans.

J'étais à Washington et j'avais couché avec un mec, parce que c'est ainsi que va la vie. C'était un pote et on avait mis un préservatif. Mais ce n'était pas mon copain. Je n'avais pas la moindre intention de sortir avec lui ou même de recoucher avec.

De retour à Philadelphie, je n'ai pas eu mes règles. Je suis allée acheter deux tests de grossesse, juste au cas où. J'adore comment ils vendent ces trucs en packs. Je ne sais pas si c'est parce que les femmes ont ce genre de peur régulièrement ou si c'est parce que lorsqu'un test est positif, vous avez envie de le refaire cinquante fois de suite pour être bien sûre. J'ai acheté le pack de deux, et le test a été positif les deux fois. Ça m'a terrifiée.

J'ai pris le rendez-vous et je me suis tout de suite sentie enceinte –un peu déprimée, un peu bouffie, un peu «putain de règles qui n'arrivent pas». J'étais angoissée comme jamais, parce que je ne voulais simplement pas que ça m'arrive. Je n'avais pas beaucoup d'argent, j'en étais à un point de ma vie professionnelle où je me demandais si j'allais être serveuse jusqu'à la fin de mes jours ou si j'allais avoir une quelconque carrière. Il n'y avait pas d'autre solution que l'avortement, parce que je n'avais pas assez d'argent pour mettre un enfant au monde.

«Lors de la consultation, on m'a dit que j'avais fait une fausse couche. J'ai ressenti un énorme soulagement. Je n'étais plus enceinte: c'était exactement ce que je voulais.»

April Glaser

Mon avortement était prévu à peu près deux semaines après mes tests. Et la veille de mon rendez-vous dans une clinique bon chic bon genre, j'ai commencé à saigner vers six heures du matin. Mes quelques rares amies ou amis, avec qui j'étais vraiment proche, n'étaient pas en ville. J'ai trouvé un centre médical. La femme de l'accueil m'a regardée comme si j'étais démente, en me disant: «On ne s'occupe pas de grossesses ici, et encore moins d'avortements». Je lui ai répondu: «Bon, je suis en train de saigner, c'est une urgence, je ne sais pas quoi faire». Elle m'a dit: «Ben allez aux urgences». Mais je ne voulais pas aller à l'hôpital, parce que j'avais peur de ce que cela signifiait: que ça soit atrocement cher et que l'on me fasse poireauter des heures.

Pour une raison quelconque, je me disais qu'un centre médical ferait l'affaire. Je ne sais pas pourquoi. Alors j'ai trouvé une autre clinique et les gens là-bas m'ont regardée comme si j'étais une malade mentale. Ils me répétaient: «Il faut partir maintenant». J'avais un pantalon de jogging, ma culotte était tâchée de sang. J'ai mis une serviette et je suis finalement allée à l'hôpital Hahnemann de Philadelphie. J'ai passé le triage et j'ai attendu toute seule. Lors de la consultation, on m'a dit que j'avais fait une fausse couche. J'ai ressenti un énorme soulagement. Je n'étais plus enceinte: c'était exactement ce que je voulais. J'étais contente de ne pas avoir à en passer par un avortement, puis on m'a dit que je devais quand même subir la même procédure, à savoir un curetage.

Quant au type qui m'avait engrossée, je lui ai dit peut-être une semaine après tout le bordel aux urgences. Il m'a juste répondu: «Eh bah, ça a l'air horrible»; j'ai dit: «Ouais». Il m'a demandé: «Ça t'a coûté combien?»; j'ai juste sorti: «J'en sais rien, tu n'as qu'à me donner 500 dollars» –soit même pas la moitié de ce que l'hôpital m'avait coûté, mais je ne voulais plus en parler. Je ne voulais plus rien avoir à faire avec ce type et encore moins lui parler de fric. Je voulais passer à autre chose. J'en ai parlé à quelques proche, et voilà. C'était fini, je n'en ai plus jamais parlé depuis.

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Anna Holmes: Je suis directrice de la rédaction du magazine numérique Topic.com et contributrice du podcast de Slate The Waves. J'ai avorté à 18 ans, une seconde fois vers 22 ou 23 ans et une troisième fois vers 26-27 ans.

Je suis tombée enceinte l'été après ma première année de fac. J'étais à l'Université de New York, j'avais un copain. C'est peut-être normal pour les jeunes de 18 ans en début de vie sexuelle, mais nous avions beaucoup de rapports –vraiment beaucoup. Il était venu passer un mois chez moi en Californie, d'où je suis originaire; c'était mes projets pour l'été. C'est là que je suis tombée enceinte. Je l'ai su presque immédiatement, quelques jours après. Il venait de partir. Je me sentais différente. Ça n'a pas du tout été une surprise de faire pipi sur le stick et de découvrir que j'étais enceinte.

J'étais énervée, je l'ai contacté. Il était retourné en Europe, d'où il venait. C'est là qu'il allait passer l'été. Il a pris l'avion et est revenu en Californie. Pour moi, ça voulait dire beaucoup. Il y a eu, je dirais, environ une semaine et demie entre la confirmation de la grossesse et l'avortement. C'est à ce moment qu'il est revenu. Mais il fallait que je le cache à ma mère, avec qui je devais passer cet été-là. En d'autres termes, il ne devait pas rester chez moi, parce qu'elle n'allait pas cesser de me demander: «Mais pourquoi il est revenu d'Autriche? Il venait juste d'y retourner». Je ne veux pas dire son vrai prénom; on n'a qu'à l'appeler Andrew.

Andrew est arrivé dans ma ville natale et a dormi chez l'un de mes amis. Le jour de l'avortement, nous sommes allés tous les trois dans la ville la plus proche, qui était Sacramento, pour que je puisse subir la procédure. Je me souviens juste d'avoir roulé dans la Coccinelle décapotable de mon ami. Nous étions dans la voiture, nos cheveux dans le vent. Ça ressemblait à un moment de liberté et de lâcher-prise, sauf que l'une d'entre nous allait avorter.

«L'expérience n'a pas été traumatisante, parce que je ne me suis pas sentie seule. Bien sûr, c'est un truc solitaire: vous êtes seule au moment d'avorter. Mais j'étais entourée.»

Anna Holmes

Ce dont je me souviens de l'avortement, c'est que j'ai attendu dans la salle d'attente avec mon copain et mon ami. J'ai été appelée. J'avais sans doute une blouse d'hôpital. Je suis probablement passée par une consultation où l'on m'a juste expliqué ce qui allait se passer. Je m'étais documentée sur la procédure, j'ai posé des questions, peut-être pour gérer ma nervosité –mais il faut dire aussi que les trucs médicaux m'intéressent. Je me souviens que l'une des femmes dans la pièce –l'une des infirmières– me tenait la main. Je ne crois pas avoir pleuré. Je crois juste que je me suis figée, raidie et calcifiée à cause de la douleur. Et puis c'était fini.

Ensuite, on m'a donné une culotte avec une super grosse serviette et j'ai été conduite dans une salle de repos. Il y avait, je crois, quatre ou cinq autres jeunes femmes qui venaient elles aussi d'avorter. J'étais peut-être un peu maussade, mais j'étais surtout très très soulagée. Je me rappelle être remontée dans la Coccinelle pour retourner chez moi, à une vingtaine de kilomètres de là –avec des cheveux qui voletaient partout. Mon copain avait les cheveux très longs.

L'expérience n'a pas été traumatisante, parce que je ne me suis pas sentie seule. Bien sûr, c'est un truc solitaire: vous êtes seule au moment d'avorter. Mais j'étais entourée. Mon copain était très présent, très bienveillant. Jamais il n'y a eu de discussion sur le thème: «Bon, qu'est-ce que tu vas faire?»

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Allison Benedikt: Je suis rédactrice en chef de Slate. J'ai avorté quand j'avais 26 ans.

Je suis tombée enceinte pendant ma lune de miel. J'avais laissé ma pilule à Chicago, où je vivais. Nous nous sommes mariés en Californie, puis nous sommes partis en voyage de noces au Mexique. J'ai tout de suite réalisé que j'avais oublié ma pilule. En fait, je ne me souviens pas vraiment y avoir pensé pendant mon mariage, mais c'est obligé. Je me rappelle, dans la station balnéaire mexicaine, m'être dit: «Il ne faut plus que j'y pense. Je vais m'amuser, être insouciante et il ne se passera rien. Il ne se passera rien». Je ne sais pas pourquoi j'ai pu me dire ça, alors que j'avais 26 ans et que j'allais passer une semaine à ne quasiment rien faire d'autre que l'amour.

De retour chez nous, j'ai tout de suite senti que j'étais enceinte. Enfin, c'est l'impression que j'ai aujourd'hui, peut-être que ma mémoire me joue des tours. Je me souviens avoir acheté cinq tests de grossesse. Je les ai probablement tous faits en pleurant, à savoir au fond de moi qu'il allait falloir «se parler» d'ici un jour ou deux.

Mon mari, John, m'a tout de suite dit que la décision m'appartenait, mais comme s'il avait été programmé à le dire, à penser que c'était la meilleure chose à faire. Sauf que je ne voulais pas que la décision m'appartienne à moi toute seule. C'était trop lourd, trop de choses à penser, à porter. Je me souviens avoir beaucoup pleuré, en disant: «Mais je veux vivre l'insouciance des premières années de mariage, je veux qu'on les vive ensemble. Je veux prendre le temps de réfléchir à ce que je veux faire de ma carrière». On a pris la décision deux ou trois jours après. Mais je pense que dès le départ, j'ai su que j'allais avorter.

Je me rappelle avoir appelé ma gynéco. J'étais dans le métro, une main sur l'oreille pour l'entendre, essayer de prendre rendez-vous –ce qui était délirant. Elle m'a dit d'aller au Planning familial. À l'époque, je devais forcément savoir qu'on ne prend pas de rendez-vous chez son gynéco pour avorter. Mais je ne voulais pas ressembler aux filles qui avortent, ce qui me paraît totalement ridicule aujourd'hui.

«En parler m'a permis de comprendre que ma décision était vraiment réfléchie, que je ne pensais vraiment pas faire quelque chose de mal. Il n'y avait rien de répréhensible dans ma décision.»

Allison Benedikt

Je me souviens en avoir parlé à mes parents, à ma sœur, et insister sur le fait que je prenais cette décision en toute connaissance de cause. Je pense que si nous avions gardé cela pour nous, John et moi, le secret serait devenu honteux, et je ne voulais pas en avoir honte. Alors je me suis dit que si j'en parlais avec ma famille, les choses se passeraient mieux, d'une manière plus fluide et ouverte. En parler m'a permis de comprendre que ma décision était vraiment réfléchie, que je ne pensais vraiment pas faire quelque chose de mal. Je n'aurais pas pu leur en parler si je pensais qu'ils allaient me juger. Il n'y avait rien de répréhensible dans ma décision.

Je me rappelle avoir pris le rendez-vous au Planning familial –mais peut-être est-ce John qui les a appelés. Je me souviens m'être garée, être sortie de la voiture, m'avancer vers la clinique où des manifestantes et manifestants faisaient le pied de grue. C'était dans le centre de Chicago, donc il ne devait pas y en avoir tant que ça. Mais j'ai eu l'impression d'être dans un film, d'être la fille qui va avorter et qui passe devant ces gens avec des pancartes qui lui hurlent dessus. C'était surréaliste.

Après la procédure, vous vous asseyez dans un fauteuil relax dans une espèce de salle d'attente avec d'autres femmes. Je suis restée là pendant une heure environ. John est arrivé, il est allé chercher la voiture. Je l'ai attendu dans l'entrée. Sur le chemin de la maison, j'ai eu super envie de vomir, peut-être à cause des médicaments que l'on m'avait donnés. Je ne me souviens plus très bien, mais je crois que l'on a dû se garer en urgence pour que je vomisse dans le caniveau. Ça aussi, ça ressemblait vachement à un film. Le film de l'ado qui va avorter. Sauf que ce n'était pas moi: j'étais adulte, j'allais bien. Je me suis reposée pendant quelques jours et ma vie a continué. J'ai eu trois enfants par la suite.

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Julia Turner: Je suis rédactrice en chef de Slate et j'ai avorté à 34 ans.

Quand je suis tombée enceinte, j'avais vraiment envie d'avoir des enfants avec mon mari. On essayait depuis un certain temps, on était prêts –c'est du moins ce que l'on croyait. Je me souviens d'avoir pensé: «Je crois que je suis prête à avoir un enfant. C'est peut-être encore un peu tôt, mais j'ai 34 ans, c'est le moment. Des jumeaux, par contre, je ne sais pas si nous pourrions gérer».

Je me souviens de l'échographiste à six semaines et quelques de grossesse. Il a regardé mon ventre, m'a dit: «y'a du monde, là dedans», puis il a quitté la pièce. Je me souviens d'avoir été terrifiée. C'est là que ma gynéco est entrée pour dire que j'attendais des triplés.

Je me souviens d'avoir immédiatement ressenti un mélange de peur et de confusion. Ce n'était pas ce que je m'étais imaginé. C'était une autre trajectoire, et je n'étais pas certaine qu'elle soit sans danger. Je ne savais pas si j'allais pouvoir supporter la grossesse, médicalement parlant, et je craignais tout simplement notre avenir hypothétique –celui dans lequel nous allions devenir parents de trois enfants simultanément. J'ai enlevé ma blouse, je me suis rhabillée et je suis allée dans le bureau de l'obstétricienne. Avec mon mari, nous avons parlé de ce que cela signifiait, une triple grossesse.

«J'ai eu l'impression de faire un choix proactif pour la santé des fœtus et pour la mienne. Mais c'était bien un avortement, même si personne n'a dit le mot.»

Julia Turner

Étonnamment, personne n'a prononcé le mot «avortement», peut-être de tout le temps qu'a duré notre processus décisionnel. Tout le monde parlait de «réduction» –ma gynécologue, puis les deux ou trois spécialistes de médecine maternelle et fœtale qu'elle nous a conseillés de consulter. Il était question d'une «réduction embryonnaire» et de son intérêt. De l'avis général, avec force gribouillages sur des blocs-notes et anecdotes sur d'anciennes patientes, il fallait au moins réduire à des jumeaux.

Honnêtement, c'est ce que j'ai tout de suite pensé: est-ce que je pourrais n'en avoir que deux au lieu de trois? Puis j'ai culpabilisé de l'envisager. Mais avoir tous ces gens raisonnables en blouse blanche qui vous disent: «Oui, oui, bien sûr, traitements de l'infertilité, vie moderne, grossesses multiples, c'est courant, blablabla», ça vous absout un peu du poids moral de la décision. J'ai eu l'impression de faire un choix proactif pour la santé des fœtus et pour la mienne. Mais c'était bien un avortement, même si personne n'a dit le mot.

Une fois la décision prise, ils ont fait tout un tas de tests génétiques sur les fœtus pour déterminer la meilleure procédure à suivre, pour garantir les meilleurs résultats médicaux. Il s'est avéré que l'un des fœtus présentait des anomalies génétiques. On nous a expliqué ce qui allait se passer et nous sommes allés chez un spécialiste de Manhattan, un expert de ce type de procédure qui se targuait de super résultas. Je me rappelle une grosse aiguille enfoncée dans mon ventre, mais je n'en suis pas certaine à 100%. Je crois qu'ils ont inséré une substance chimique dans l'un des fœtus. Et voilà.

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Rebecca Lavoie: Je n'ai pas parlé à mes enfants de l'avortement que j'ai subi adolescente, mais peut-être que je devrais et que je le ferai. Je ne sais pas, je n'y ai jamais vraiment pensé. J'aurai peut-être plus de chances de leur dire s'ils se retrouvent dans la situation où leur copine, une amie ou ma belle-fille, par exemple, envisage d'avorter. J'en parlerai sans doute pour qu'ils se sentent moins seuls, moins «uniques», et qu'ils aient moins honte, peut-être.

Anna Holmes: Pour tout dire, j'ai ressenti une certaine fierté d'appliquer mes principes. J'ai été élevée dans le pro-choix. J'allais à des manifestations pour le droit à l'avortement avec ma mère à San Francisco quand j'étais gamine. Mais être pro-choix en théorie et l'être en pratique –sans que je fasse réellement la distinction, d'ailleurs, ce n'est pas si évident. J'ai juste eu le sentiment de respecter mes valeurs, que c'était mon corps et mon droit de le contrôler. Je ne me suis jamais sentie coupable.

Dana Stevens: Si je n'en ai pas fait toute une histoire, c'est vraiment sciemment. Aujourd'hui, même avec le recul –quand je vois avec quelle force je pouvais défendre mes convictions, avec l'obstination un peu débile que l'on peut avoir à 24 ans, je me dis que c'était logique, qu'il fallait que je sois forte, résiliente, que je ne me laisse pas entraîner dans de la vulnérabilité émotionnelle. Et que mes convictions n'auraient pas été aussi fortes si je m'étais plainte ou si j'avais trop analysé le truc.

Julia Turner: Je n'y pense pas très souvent et le fait que ma grossesse se soit bien passée après avoir suivi les conseils des médecins –je suis du genre à me dire «Super, j'ai suivi les bonnes indications et tout s'est bien passé, génial»– y joue pour beaucoup. Il y a certainement une autre version de moi ou une autre personne qui aurait pu se dire: «Bon, je suis née avec un super corps pour des jumeaux, peut-être que j'aurai pu le supporter, peut-être que j'aurais pu faire autrement, et blablabla». Mais non, je n'y pense vraiment pas souvent.

Allison Benedikt: Dans ma voix, vous pouvez sans doute entendre que mes émotions sont contradictoires concernant mon avortement. Je pense qu'à l'époque, ça tombait sous le sens. Je n'emploierais pas le mot «regret», parce que c'est un mot trop chargé dans les débats sur l'avortement. Je suis vraiment contente d'avoir eu ce choix, d'avoir pu le faire, et j'ai une vie merveilleuse. Mais mes sentiments sont un peu différents quand je pense à ce que le fœtus aurait pu devenir. J'ai des enfants. Ils sont magnifiques et formidables, mais le fait d'avoir pu en avoir un autre, cela ne veut pas rien dire pour moi. Après, je pense qu'il n'y a aucun problème à réfléchir, à analyser vos décisions passées; c'est la vie. Être honnête sur ces sentiments ne me fait pas du tout changer d'avis sur l'importance du droit à l'avortement. Pas du tout. Là-dessus, ma position est immuable.

April Glaser: Je suis passée si vite à autre chose et je ne sais même pas si on peut parler d'avortement –de cette fausse-couche / avortement, plutôt. La vie a continué. Je n'y ai jamais repensé parce que, vraiment, je n'avais pas la possibilité de le faire. Je devais le faire et je l'ai fait, point barre. Deux jours plus tard, je me suis dit: «OK, tu as pris deux jours de congé, maintenant tu retournes au boulot».

Anna Holmes: Pour mon second et mon troisième avortement, je suis allée dans des hôpitaux de New York, dans des salles d'opération avec une anesthésie, alors je ne m'en souviens pas. Je me rappelle m'être sentie mal à cause de l'anesthésie au réveil, mais c'est tout. La procédure, dans ces cas-là, a été invisible. Donc mon souvenir d'avortement, c'est vraiment cette première fois, quand j'étais tout à fait consciente et qu'il n'y avait pas d'anesthésie. Mais c'était aussi la première fois. Les deux autres ont été relativement faciles comparés à ce premier avortement, celui qui est réellement resté dans ma mémoire.

Julia Turner: Une chose à laquelle mon expérience me fait penser, c'est que lorsque vous suivez ces débats, vous entendez parler d'avortements médicalement nécessaires ou d'avortements médicalement indiqués pour préserver la vie et la santé de la mère et de l'enfant –entre autres termes et formules employés dans les textes de loi. Je ne sais pas si le mien pourrait rentrer dans ces catégories. Ai-je subi un avortement médical ou un avortement volontaire? Je ne sais pas. J'ai choisi d'avoir un avortement médicalement recommandé. Je ne sais pas comment les décisions ou les options de quelqu'un dans des circonstances similaires aux miennes seraient qualifiées sous différents systèmes juridiques. Ça aussi, c'est confus. Je pense que la question de ce qui est «médicalement indiqué» –médicalement nécessaire, ou pour la vie et la santé de la mère et du fœtus– est aussi médicalement plus complexe que ce que l'on peut vous dire dans les articles qui en parlent. Je me sens très chanceuse aujourd'hui d'être passée par cette voie médicale si particulière et à l'époque, je n'en avais pas du tout conscience.

Dana Stevens: Je ne dirais pas que mes sentiments sur l'avortement, pour ce qui est de ma propre expérience, ont changé. Je n'ai pas vraiment de regrets. Je peux revenir en arrière et songer à ce qui s'est passé sans trop d'émotion, et même avec beaucoup de curiosité pour celle que j'étais, ma manière de gérer les choses à l'époque. Ça aurait pu se passer de manière plus saine si ça m'était arrivé quelques années plus tard ou avec un partenaire différent. Je n'en sais rien. Mais ça n'a pas été le plus grand traumatisme de ma vingtaine, loin de là. Ce type a été l'un des plus grands traumatismes de ma vingtaine, mais pas parce qu'il a été co-reponsable de mon avortement.

«J'ai avorté trois fois. À mon avis, c'est ça la chose la plus difficile à dire: le nombre d'avortements, pas le fait que j'ai avorté.»

Anna Holmes

Anna Holmes: Si j'ai eu du mal à parler d'avortement, c'est parce qu'il n'y en pas eu qu'un. Le premier, d'accord, c'est une erreur. Deux, je ne sais pas, un mélange de malchance et d'erreur. Mais davantage, à mes yeux –et toujours aujourd'hui, d'ailleurs, même si j'ai peut-être un peu tempéré mon jugement, c'est tout simplement de l'irresponsabilité. J'ai avorté trois fois. À mon avis, c'est ça la chose la plus difficile à dire: le nombre d'avortements, pas le fait que j'ai avorté.

Allison Benedikt: Je n'ai pas beaucoup parlé de mon avortement. Il y a eu des moments où j'ai pu y penser, mais les parents de mon mari étant des conservateurs très religieux et pro-vie, nous avons tous les deux hésité à en parler publiquement, parce que nous ne voulons pas endommager notre relation. Et surtout, je ne veux pas me sentir jugée par eux. Je sais qu'ils seront profondément déçus. Je sais aussi qu'ils vont le savoir: ils suivent tout ce que je fais, parce qu'ils m'aiment et qu'ils ont une alerte Google sur mon nom. J'ai un peu peur, mais j'ai aussi l'impression de ne pas en avoir honte. Ils vont devoir passer outre et ils continueront à m'aimer de toute façon.

Rebecca Lavoie: Je n'ai jamais parlé à ma mère de mon avortement et je crois honnêtement que je ne lui en parlerai jamais. Il y a quelques sujets que je ne m'imagine pas du tout aborder avec elle. Aujourd'hui, même si notre relation va très bien, elle reste le genre de personne très dure, qui se met tout de suite à formuler des reproches si vous lui confiez quelque chose de personnel. Dans notre famille, vous ne mentionnez pas une information si vous n'avez pas envie qu'on vous en parle un million de fois après. Si elle lit cet article ou écoute le podcast, je suppose qu'elle va m'en parler, mais ce n'est pas moi qui mettrai le sujet sur la table.

Julia Turner: Je n'en ai quasiment jamais parlé. Je l'ai juste dit à ma famille proche et à quelques amies ou amis. C'est une expérience médicale que j'ai vécue –et qu'ont vécue aussi mes deux enfants. Ma grossesse s'est très bien passée et j'ai eu des jumeaux en parfaite santé. En quelque sorte, c'est aussi quelque chose qui les concerne: ce n'est pas seulement mon histoire. Et raconter cette histoire signifie que je vais devoir leur en parler, alors que j'étais loin d'être sûre de le faire auparavant. Après, ce n'est pas quelque chose dont les gens parlent beaucoup, même avec leurs intimes.

April Glaser: J'ai réalisé que je n'avais pas de problème à en parler parce que... j'ai quasiment tout oublié. Je ne dirais pas que c'est «enterré», car cela voudrait dire qu'il s'agit de quelque chose qui reste caché sous la surface –ce que je conteste. Vraiment, c'est juste un truc auquel je ne pense plus. Je l'ai juste fait. Je n'avais aucun doute à l'époque, je ne pense pas l'avoir mal géré ou autre. Je pense que c'est important de parler de votre expérience au cas où d'autres personnes pourraient bénéficier de cette réalité partagée –savoir qu'elles ne sont pas seules.

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