Société

SNCF from inside: comment la direction a battu les grévistes

Temps de lecture : 3 min

La direction a passé des heures à convaincre le personnel avec comme message: «La boîte va tenir debout grâce à vous».

Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, suivi de Frédéric Saint-Geours, président du conseil de surveillance, et de Patrick Jeantet, PDG de SNCF Réseau, sortent d'une réunion à Matignon avec le Premier ministre sur la réorganisation à venir de l'entreprise. | Christophe Archambault / AFP
Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, suivi de Frédéric Saint-Geours, président du conseil de surveillance, et de Patrick Jeantet, PDG de SNCF Réseau, sortent d'une réunion à Matignon avec le Premier ministre sur la réorganisation à venir de l'entreprise. | Christophe Archambault / AFP

En 1995, ce fut le collapse. Lors de la grève de mobilisation contre les réformes des retraites de la SNCF, la grande majorité des trains a été bloquée, déclenchant une pagaille noire dans tous les transports de personnes mais aussi de marchandises. La paralysie de la France forcera le président Chirac à reculer. Quand le Premier ministre Édouard Philippe annonce la réforme, le 26 février, la hantise est grande d’une répétition de ce funeste hiver de 1995.

Et tel est bien évidemment le but des organisations syndicales: vingt-trois ans après, bis repetita. Mais cette fois-ci, la direction de l’entreprise publique va éviter la thrombose par la mise en place d’une organisation inédite dans un esprit de commando. La grève ne bloquera pas la France, voici comment.

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4.000 personnes ont accepté de changer de job

Le premier jour des grèves perlées décidées par les syndicats, le 3 avril, c’est la catastrophe. La participation des conducteurs est très forte, 78%, mais là n’est pas le problème, c’était attendu. Ce qui va coincer est le manque de personnel au poste d’aiguillage de la gare de Lyon qui interdit aux trains qui circulent encore de s’arrêter comme d’habitude dans la gare souterraine et les oblige à stopper sur les quais de surface où le nombre de sorties est très limité. Conséquence: 2.800 personnes descendent du train. Piétinement, embouteillage, cohue, entassement, les gens sautent du quai sur les voies. Outre que tout est filmé en direct et mis sur les réseaux sociaux, annonçant des grèves très perturbatrices pour les voyageurs et voyageuses, le danger d’accident est considérable.

Aussitôt, la direction se mobilise: plus jamais ça. La stratégie adoptée est alors double. D’abord, utiliser la loi Bertrand sur le service minimum de 2007 qui autorise la réaffectation des personnels non-grévistes. Ensuite définir des trains prioritaires, à commencer par les RER. Chaque nuit, l’encadrement est mobilisé pour comptabiliser les trafics et les réservations de billets faites pour le lendemain, sommer ces demandes, décider des trains assurés et de ceux abandonnés.

Puis le matin se passe à affecter les agents, faire revenir les vacanciers et vacancières, prendre des intérimaires pour que tout fonctionne quand même, la conduite des trains, les aiguillages, les gares, etc. Le tout est réalisé dans la salle de crise du nouveau siège, à Saint-Denis, en utilisant tous les moyens de communication d’aujourd’hui. Au total, 4.000 personnes ont accepté, au fil des jours, de changer de job.

La direction a manœuvré magnifiquement

Ce ne fut pas toujours facile. Il a fallu remobiliser les troupes chaque jour par un tchat ouvert à tous et toutes: 8.000 personnes y participent en faisant des remarques et des suggestions dont la direction met un point d’honneur à tenir compte. L’encadrement au départ est indécis. Les cadres ont envie que les choses changent mais sont attachés au service public, craignent la concurrence, hésitent à tourner la page.

La direction passe des heures à les convaincre et les reconvaincre avec comme message: «La boîte va tenir debout grâce à vous». Pour éviter aussi qu’un conducteur ou une conductrice non-gréviste ne cède aux incessantes et fortes pressions des camarades –et à la guerre comme à la guerre, elles visent le «jaune» mais aussi sa famille–, la direction place un cadre dans chaque cabine de pilotage. Pour rassurer, pour converser.

Une autre décision est prise: tout faire manuellement. Alors que tout est informatisé à la SNCF (le train, le voyage, l’affectation des personnels), la direction reprend le pouvoir sur les ordinateurs et fait à la main le plan transport de chaque train.

Cette combinaison de la volonté d’éviter 1995, du pilotage managérial de type commando inédit et de l’utilisation des outils techniques, modernes et anciens, a abouti à ce qu’en effet, la boîte a tenu. Les trains ont circulé, les Françaises et Français ont pu, malgré trente-sept journées de grève, se déplacer quand même en France pour le travail comme pour les loisirs. Le collapse n’a pas eu lieu.

Parallèlement, le travail législatif a été conduit, la loi a été votée par 80% des députés et députées de la majorité, du centre et de la droite. L’introduction de la concurrence, votée en principe sous le gouvernement Valls, mais sans que la maison SNCF puisse en aucune façon s’y préparer, est cette fois-ci actée. Le statut est abandonné pour les entrants et entrantes, la SNCF devient une entreprise publique, elle est massivement désendettée et met en place une réorganisation qui va abaisser ses coûts de 20% en cinq ans. Le gouvernement Philippe n’a pas fléchi, la direction a manœuvré magnifiquement, le taux de mobilisation est passé de 40% à 5%, les syndicats ont perdu.

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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