Sports / Économie

«L’Odeur du Gaz» montre un antagonisme fort entre le foot BeIN et le foot merguez-Heineken

Temps de lecture : 6 min

Réalisateur corse, Jean-Louis Tognetti a filmé l’intégralité de la saison 2015/2016 du Gazélec Football Club Ajaccio, alors promu en Ligue 1.

Image du documentaire L'Odeur du Gaz réalisé par Jean-Louis Tognetti.
Image du documentaire L'Odeur du Gaz réalisé par Jean-Louis Tognetti.

«Il y a dans le football moderne des enceintes bien plus grandes et majestueuses que la tienne. Des stades, portant le nom de grandes entreprises, qui n'ont que peu d'odeur, sinon celle du neuf. Des lieux qui se ressemblent tous, des lieux sans souvenirs et qui n'ont, au final, pas grand-chose à raconter. Alors que toi quand ils t'ont vu débarquer, tout le monde a parlé de toi.»

Ce «toi», auquel le réalisateur Jean-Louis Tognetti s’adresse comme à un ami dans son film, c’est le stade Ange-Casanova. Une enceinte de seulement 8.000 places, au cœur de la zone commerciale de Mezzavia, au nord d’Ajaccio, construite le temps d’un été en 1960 par les joueurs, supporters et agents d’EDF/GDF. Trois ans plus tôt, ces derniers baptisaient le club «Gazélec Club Foot», nom fréquemment donné aux clubs corpos des employés du gaz et de l’électricité.

«Faire un film sur ce stade, c’est une envie lointaine, confie Jean-Louis Tognetti depuis Lama, village corse dont le festival de cinéma diffuse l’œuvre ce jeudi 2 août. Je suis d’Ajaccio et j’y vais depuis que je suis petit. Il se passait toujours quelque chose en tribunes. Je me suis dit que s'ils montaient en Ligue 1, il fallait absolument poser la caméra et filmer ces gens, qui avaient plutôt l’habitude de voir le Gaz en CFA.»

Jacques Tati et le football populaire

Inspiré de Jacques Tati et de son Forza Bastia, documentaire sur la finale aller de Coupe de l’UEFA disputée par le club voisin du SC Bastia en 1978, Tognetti capture à travers une sélection de scènes non scriptées l’essence de la vie d’un club «à la structure clairement amateure».

Hissé dans une Ligue 1 sur laquelle règne le PSG version qatarie, le «Gaz» ressemble à un club de Coupe de France, tombé là par erreur. «Il y avait une confrontation, reprend le documentariste. Ça ressemblait à la métaphore d’un football professionnel dans lequel l’argent a plus d’importance que la valeur travail.»

Plus qu’un film sur son club, L’Odeur du Gaz est un manifeste pour le football populaire, conception d’un sport à l’ancienne, dépourvu de fioritures, pas forcément sexy, ni glamour, mais toujours authentique. Sur le terrain, le GFCA n’a pas vraiment le niveau Ligue 1. Pourtant, le film montre des moments de joie intense, qu’on lit sur les visages et dans les regards de gamins des supporters, extatiques. Ces tranches de vie sont rythmées par du David Bowie et le meilleur de la musique corse, notamment «Attila», titre des Chjami Aghjalesi qui emballe le cœur et trempe les yeux.

Ce foot populaire, surtout, reste financièrement accessible au plus grand nombre. «Le football populaire attire toute une ville derrière une équipe, définit Tognetti. On peut emmener toute sa famille au stade sans que ça coûte 500 euros. Il y a de la débrouille, les gens font avec ce qu’ils ont. Dans le film, tu vois un type qui fume une clope allumer un générateur pour faire marcher la buvette.» Le foot populaire est un restaurant de quartier, où l’on mange une cuisine honnête, servie sans chichis, et d’où on sort le ventre bien rempli sans dépenser des sommes folles. S'il manque quelques centimes, le patron, qui offre le café et le digestif, pourra laisser filer. Si on lui demande de réceptionner un trousseau de clefs et surveiller un sac, il le fera.

Ces comportements, tout un tas de règles et de polices d’assurance les proscrivent dans des restaurants plus guindés et dans les chaînes. Suivant la métaphore, l’antithèse du football populaire, le football moderne ou «foot business» se situe quelque part entre les deux. «Le football moderne voit les supporters comme des consommateurs, estime Tognetti. Il se concentre sur la valeur marchande du sport. Des États, des oligarques, des milliardaires investissent parce que c’est devenu lucratif. Si un investissement est fait, on attend un retour dessus. Ça influence l’organisation du foot.»

Comme le résume le producteur Gérôme Bouda, le film «vise à démontrer l’existence d’un antagonisme fort entre le football BeIN et le football merguez-Heineken». Selon lui, «la machine du football professionnel est le fossoyeur de l'authenticité du football populaire». Comme Amazon fait fermer des librairies, comme les petites épiceries de centre-ville sont englouties par les centres commerciaux, le foot business écrase et étouffe le football populaire.

Le polissage du produit football

Loin de Mezzavia, de par une sorte de gentrification des stades, la machine capitaliste adaptée au football vire les fans historiques de leurs sièges, les remplaçant par des clients plus aisés. «Quand le Qatar a racheté Paris, les supporters ont été mis à la porte, rappelle le réalisateur. Ils n’avaient plus besoin d’eux pour remplir le stade. Il y a toujours un cabinet d’avocats qui acceptera de payer ce spectacle très cher, parce qu’on leur a vendu que les meilleurs joueurs du monde sont sur la pelouse. En Angleterre, les stades restent pleins parce que des tour operators asiatiques amènent des gens se payer un week-end à Manchester. Comme ils se paient Eurodisney.»

Le football est devenu un produit et, comme tout produit, il recherche la perfection. Avant l’avènement du football moderne, les instances du football se moquaient bien qu’on craque un fumigène en tribune. Si l’usage d’engins pyrotechniques ou de bombes agricoles, communes dans les stades corses, est formellement interdit par la LFP, c’est moins pour protéger les fans que pour polir ce qu’on appelle sans honte la «vitrine» du foot français.

«Le business n’a pas besoin que les gens se mettent à protester contre quelque chose en tribune»

Une vitrine qui doit être sans fêlure, ni tache, bien lustrée, histoire de donner envie d’acheter le produit qu’on a présenté à travers. Tout doit être contrôlé, maîtrisé. «Or, dans le football populaire, il y a quelque chose d’imprévisible, développe Tognetti. C’est poétique, mais le business n’a pas besoin que les gens se mettent à protester contre quelque chose en tribune. Ça peut donner, selon eux, une mauvaise image. Des clubs sont pénalisés par la LFP quand on voit des tribunes vides à l’écran. Les gens ont seulement décidé de s’asseoir plus haut, mais ça ne rentre pas dans le cadrage. S'il y a l’illusion que les gens ne se déplacent pas, le spectacle ne doit pas être si bon.»

Comme la Fifa, la LFP n’accepte pas les messages à caractère politique. Les chaînes de télé fustigent aussi les insultes qui peuvent pleuvoir des travées populaires. Le football est devenu un sport bourgeois, polissé, où il faut bien se tenir. Entre fraudes fiscales, corruption et matchs truqués, les bourgeois du football, eux aussi, ne se comportent pas toujours à merveille. Mais on en parle moins.

Dream Bigger

Avant même le début du championnat, le GFC Ajaccio est condamné à descendre. Mais à l’avant-dernière journée, le plus bas budget de Ligue 1 n’est pas encore mort. Dans le film, Tognetti narre: «Comme une ironie, c'est le club de Paris qui clôture cette saison à Mezzavia. Un club sous contrôle d'un État, le Qatar, avec un budget à plus d'un demi-milliard d'euros. L'incarnation du chemin pris par le football moderne, avec des clubs gérés comme des multinationales. Un football à des années lumières de celui de Fanfan Tagliaglioli, président d'honneur du Gaz, qui depuis près de cinquante ans consacre sa vie au club. Et pour ce match crucial dans la course au maintien, c'est dans notre anti-reflet, dans l'écart abyssal et ubuesque des chiffres qui nous séparent d'eux, qu’il nous fallait regarder».

Facilement, le PSG l’emporte 4 à 0. Le Gaz et ses supporters «qui refusent d’être transformés en consommateurs» retournent en Ligue 2. Le club y évolue toujours. Le film se conclue par une fête bon enfant, où les fans ajacciens organisent un tournoi et rentrent sur le terrain au son de l’hymne de la Ligue des Champions. Supporters de Paris et du GFCA ont le même rêve. Les uns supportent seulement un club qui a plus les moyens de le rendre réel que d’autres. Mais qui sont ceux que le football rend le plus heureux?

L’Odeur du Gaz a été produit par Allindì (Maria-Francesca Valentini et Gérôme Bouda) et Stella productions.

Thomas Andrei Journaliste

Newsletters

Le fiasco du premier match de Ligue des champions annonce-t-il le futur du foot à la télé?

Le fiasco du premier match de Ligue des champions annonce-t-il le futur du foot à la télé?

Le modèle est défaillant et les risques de crise systémique bien possibles.

Les vêtements ou baskets Nike interdites sur certains lieux de travail aux États-Unis

Les vêtements ou baskets Nike interdites sur certains lieux de travail aux États-Unis

Après la campagne mettant en vedette Colin Kaepernick, des organisations proscrivent le port cette marque.

Serena Williams prouve que la révolution féministe du sport n’a pas encore eu lieu

Serena Williams prouve que la révolution féministe du sport n’a pas encore eu lieu

Quand on entend la plus grande joueuse de tennis affirmer vouloir «défendre les droits des femmes», on se réjouit que les sportives puissent (enfin!) être féministes. Mais Serena Williams semble surtout être l’exception qui confirme la règle. Et encore...

Newsletters