Santé / Société

Privatisation de la FDJ: la France court là où l’Italie et l’Australie font marche arrière

Temps de lecture : 11 min

Plus d’un million de personnes sont en France en situation de grande dépendance vis-à-vis des jeux d’argent et de hasard. Pour le plus grand bénéfice de l’État. Et demain, des actionnaires de la FDJ?

Une grille de Loto froissée. | Joël Saget / AFP

C’est un paradoxe étatique aux vieux accents jésuites. En France, les jeux d’argent et de hasard «sont soumis à une interdiction générale de principe». Ils sont interdits en raison des risques qu’ils comportent. D’abord pour l’ordre public (en favorisant la fraude voire des activités criminelles). Ensuite pour l’ordre social et la protection de la santé (compte tenu des risques d’addiction et de surendettement). Mais cette sage prohibition est, en même temps, «assortie d’exceptions strictement définies par le législateur». Et en pratique la France en autorise une gamme qui ne cesse, au fin du temps, de s’élargir.

Tel est le préambule du dernier rapport de la Cour des comptes consacré à ces «jeux» –des jeux qui prennent une place de plus en plus large dans le champ des addictions. Des jeux qui, «en ligne», sont ouverts à la concurrence depuis une loi du 12 mai 2010. Pour autant, le monopole de la Française des jeux (FDJ) a été maintenu sur les jeux de grattage et de tirage, ainsi que sur les paris sportifs «en dur». Le monopole des sociétés de courses (et notamment du Pari mutuel urbain (PMU) a également été maintenu sur les paris hippiques «en dur». Et dans le même esprit protectionniste, les casinos ont conservé leur monopole, les jeux de casinos n’étant autorisés qu’«en dur».

On pourrait ainsi imaginer que la régulation républicaine est parfaitement assurée. On aurait tort.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ludiques

«La France n’a pas de politique des jeux bien claire, résumaient les magistrats de la Cour des comptes à l'occasion de la publication du rapport sur la régulation des jeux d'argent et de hasard en octobre 2016. Elle vit depuis le XIXe siècle sous un régime de prohibition de principe dont le Conseil constitutionnel a pu rappeler en 2010 qu’il n’était pas un principe fondamental. Une prohibition totale se heurterait aux règles européennes de libre prestation de services qui, même si elles admettent une dérogation pour les jeux d’argent et de hasard, l’enserrent de tant de conditions qu’elles obligent les États membres à des ouvertures plus ou moins larges à la concurrence. [...]

74% des Français âgés de 15 à 75 ans déclarent avoir joué au moins une fois à un jeu d’argent et de hasard au cours de leur vie et 56,2% au moins une fois au cours de l’année écoulée. Le phénomène concerne donc près de 40 millions de personnes, dont près de 30 millions au cours d’une année. L'industrie du jeu, sur l’année 2015, totalise près de 45 Md€ de mises des joueurs, les opérateurs dégagent un produit brut des jeux de 9,64 Md€ et les recettes publiques tirées des prélèvements sur les jeux s’élèvent à 5,4 Md€.»

Face à ces chiffres, la Cour des comptes dénonce, clairement, «une prévention du jeu excessif ou pathologique et une protection des mineurs encore lacunaires». De fait, ces jeux d’argent et de hasard ne sont pas «des jeux comme les autres». Ils peuvent être à l’origine d’une addiction-dépendance à bien des égards similaire à celles induites par le tabac, l’alcool ou les substances addictives illicites. Avec son cortège de plaisirs immédiats et d’esclavage en puissance.

Au casino de Johannesburg, Afrique du Sud. | Keenan Constance via Unsplash License by

Pour l’heure, la FDJ (détenue à 72% par l'État) vient d’annoncer une hausse de 5,3% des mises au premier semestre 2018 (à 7,9 milliards d'euros) –et ce grâce notamment au succès des paris sportifs liés à la Coupe du monde de football. Une annonce faite en vue de sa privatisation imminente. La Loterie, activité centrale du groupe coiffant les jeux de tirage et de grattage, a vu ses mises semestrielles totaliser 6,3 milliards d'euros, contre 6,2 milliards un an auparavant. Les paris sportifs ont quant à eux généré 1,6 milliard d'euros –une augmentation de 25% sur un an. Le semestre enregistre également une nette croissance des mises numérisées (les paris effectués en ligne, mais aussi ceux faits par le biais d'un service numérique dans un point de vente physique), qui s'élèvent à 1,2 milliard d'euros, contre 0,8 milliard un an plus tôt. «C'est un indicateur de transformation stratégique très important. Notre objectif à horizon 2020 est d'avoir 20% de mises numérisées, et aujourd'hui nous en sommes à 15%», précisait récemment à l’AFP Stéphane Pallez, PDG de la FDJ.

Tout irait ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes ludiques et débridés du jeu et de l’argent. Ce serait compter sans l’Observatoire des Jeux (ODJ) qui vient de rendre publique une analyse inquiétante de la réalité économique et sociologique des jeux d’argent en ligne: «Les pratiques de jeux d’argent sur internet en France en 2017».

Plus de dépenses en ligne, plus de problèmes

Cette enquête nationale «eGames France 2017» s’inscrit dans un projet international coordonné par l’ODJ qui rassemble des enquêtes équivalentes menées en Allemagne, Italie, Suisse, Pologne et au Québec. Auto-administrée sur internet, elle a été menée auprès de 6.200 pratiquantes et pratiquants de jeux d’argent en ligne représentatifs des internautes français.

«Au moment de l’enquête, les dépenses sur internet, en constante progression depuis 2010, représentaient 10% de l’ensemble des dépenses de jeux d’argent des Français. La population des joueurs en ligne est plutôt masculine, diplômée et composée d’individus appartenant à des catégories sociales légèrement supérieures par rapport à la population française des internautes. Les pratiques sont concentrées sur les jeux pour lesquels il existe une offre légale [il existe quinze opérateurs agréés], notamment les jeux de loterie qui sont les plus pratiqués sur internet. Toutefois, près de 2 joueurs en ligne sur 10 pratiquent des jeux sur une offre qui n’est pas légale ou régulée (machines à sous, jeux de casino, paris financiers ou paris sur e-sport). Si on ajoute à ces activités non régulées la pratique d’une activité régulée mais utilisant au moins un site non agréé, on dénombre 3 joueurs sur 10 ayant une “pratique de jeu non régulée”.»

Addiction aux jeux en ligne. | lechenie-narkomanii via Pixabay License by

Cette enquête met aussi en évidence le fait que la fréquence et les niveaux de dépense sont plus intensifs et plus problématiques que ceux observées via les «supports traditionnels».

«Deux joueurs en ligne sur dix sont engagés dans des pratiques leur causant des problèmes plus ou moins graves: 9,4% sont classés comme joueurs à risque modéré et 13,0% comme des joueurs excessifs, en grande difficulté avec leurs pratiques de jeu. [...] Être un homme, jeune, diplômé, être actif, chômeur ou étudiant, avoir de faibles revenus sont des caractéristiques sociodémographiques liées à une plus forte proportion de jeu problématique.»

L’ODJ constate que les pratiques sur internet s’intensifient et que les problèmes liés à ces pratiques s’accroissent. «Ces constats démontrent d’une part la nécessité de réfléchir à la mise en place de stratégies de prévention du jeu problématique effectives et efficaces pour les pratiques dans le champ régulé, prévient l'organisme. Concernant les pratiques hors de l’offre légale, face à l’extrême nocivité de certains de ces jeux, la question d’une éventuelle extension du champ des activités régulées doit être examinée avec prudence.»

C’est dans ce contexte que survient la décision gouvernementale de privatisation de la FDJ: une ouverture du capital associée à un «cadre de régulation approprié» (sic).

Des conséquences proches de l'addiction à l'alcool et aux drogues

Ce projet de loi suscite de vives inquiétudes chez les spécialistes de l’addiction en général, et tout particulièrement chez celles et ceux qui sont confrontés aux pathologies induites par les jeux d’argent comme l’expliquait, dès le mois de mars, la Fédération Addiction. Elle réclamait alors «un nécessaire débat public» face aux perspectives d’une augmentation des incitations auprès des détaillants –et ce «pour les amener à vendre plus de jeux afin “d’équilibrer” le manque à gagner dû à la hausse du prix du tabac».

«Changer le modèle économique de l’offre de jeu en passant d’une conception extensive à une conception intensive n’est pas sans conséquences: l’Italie et l’Australie, après avoir expérimenté une politique libéraliste avec la privatisation, font aujourd’hui marche arrière», soulignent les spécialistes de la fédération.

«Son coût social est proche de celui de l’alcool et des drogues illicites et ses répercussions en termes de dommages sociaux, familiaux, économiques et professionnels sont importantes»

«Aujourd’hui, le jeu est considéré comme un loisir pour un Français sur deux. Un loisir toutefois pas comme les autres, l’Observatoire des Jeux estime à 1,2 million le nombre de joueurs pouvant être problématiques. En France, les études récentes portant sur le jeu de hasard et d’argent mettent en exergue une hausse croissante des pratiques et du budget consacré par les Français, même pour les mineurs à qui ils sont pourtant interdits. Ce phénomène est notamment accentué par le développement du secteur du jeu via le numérique.»

Pour la Fédération Addiction, la dépendance au jeu, reconnue depuis 2014, doit être considérée au même titre que les autres formes de dépendance. Selon elle, «son coût social est proche de celui de l’alcool et des drogues illicites et ses répercussions en termes de dommages sociaux, familiaux, économiques et professionnels sont importantes». Elle observe que «de plus en plus de joueurs problématiques sont accompagnés au sein des Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA. Pour autant, les joueurs en difficulté ont encore trop peu recours au système de soin, ou trop tard, bien souvent quand les dommages sont installés.

Parmi les cibles des spécialistes de la prise en charge de cette addiction: «Cash, numéro 1 des tickets à gratter».

Conflits d'intérêts

«Cash, c’est “plus d’une chance sur quatre de gagner” et des sommes allant jusqu’à 500.000 euros. Il y a ces chiffres mis volontiers en avant, et d’autres moins attrayants, résumait il y a peu Libération. Comme celui-ci: entre 2012 et 2016, la part des personnes qui ont sollicité de l’aide pour combattre leur addiction est passée de 19,8% à 46% rien que pour ce jeu. Ces données, fournies par Armelle Achour, présidente de l’association SOS joueurs, sont issues du livre Régulation et jeux d’argent et de hasard publié en avril, deux mois avant l’annonce de la privatisation de la Française des jeux, prévue au mieux début 2019.»

«Le passage d’un jeu loisir à un jeu excessif commence à se faire à partir du moment où le budget jeu a des conséquences sur le budget nécessaire à la vie, ce qui explique la vulnérabilité des personnes qui ont très peu de revenus. Le jeu occulte tout le reste de l’existence», analyse pour sa part le Dr Marc Valleur, psychiatre au centre Marmottan (Paris) et spécialisé dans la prise en charge des pratiques addictives. «Il y a deux grands profils de joueurs pathologiques: les gens impulsifs, qui aiment prendre des risques, franchir les lignes jaunes, et des joueurs par automédication. Ce sont des gens déprimés, anxieux, qui vivent des situations difficiles et qui jouent pour fuir la réalité.»

Mes gains: 24$ et un nouveau ticket. | Shoshanah via Flickr License by

Rien n’est simple, ici, comme dans toutes les situations schizophréniques où l’État contrôle et tire profit de la commercialisation de substances (tabac, alcool) ou de pratiques addictives dont les dangers ne sont plus à démontrer. Des situations étatiques de conflits d’intérêts. «L’État régule mais finance également la recherche et le soin, quand ce n’est pas directement la FDJ qui s’en charge, dévoile ainsi Libération. L’association SOS joueurs par exemple, reçoit des subventions de l’entreprise depuis 2001 –sans que l’on sache précisément combien, l’association n’ayant jamais répondu à nos sollicitations. C’est aussi le cas du CHU de Nantes et son service addictologie, l’un des plus importants de France, qui produit également des études.»

Dans un récent entretien au Figaro, Stéphane Pallez, PDG de la FDJ, donnait sa vision, idyllique, de la situation: «Le jeu est une activité ludique qui crée du lien social. FDJ est par nature une “entreprise à missions”. Entreprise régulée qui agit dans le cadre de droits exclusifs, elle propose des jeux récréatifs et intègre la gestion des risques liés à cette activité. Elle a un impact très fort sur les emplois dans les territoires puisque nos jeux sont commercialisés par le plus grand réseau français de distribution de proximité formé par les bars-tabacs et les distributeurs de presse. [...] Depuis toujours, FDJ finance les œuvres sociales des anciens combattants qui sont aujourd’hui nos actionnaires. Elle finance le sport pour tous et accompagne des athlètes de haut niveau. Elle va participer aussi, à partir de cette année, à la sauvegarde du patrimoine français

La privatisation de la FDJ va-t-elle, mécaniquement comme en Italie et en Australie, amplifier la prévalence des conséquences pathologiques? Ils sont nombreux et nombreuses à le redouter.

Une chance de clarifier les rôles?

Dans Le Monde, Régis Juanico, député Nouvelle Gauche estime d'ores et déjà que «la progression de 1% du chiffre d’affaires de la FDJ génère au minimum mille joueurs pathologiques et 6.500 joueurs à risque de plus, et en conséquence un coût social très important: chômage, divorce, dégradation de l’état de santé, surendettement, dépression, suicide...».

Mais à l’inverse, certains estiment qu’il pourrait y avoir là une chance de clarification des rôles: un État dégagé du rôle d’opérateur principal pourrait-il mieux jouer son rôle en matière de prévention des addictions? Malheureusement, sur ce sujet au croisement de la politique et de la santé publique, Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé, ne s’est jamais manifestée.

Pour la Fédération Addiction, les actions préventives développées par les opérateurs devraient impérativement être renforcées. Les quelques initiatives qui existent déjà (conventions d’actions entre professionnels du soin et opérateurs de casinos; service «Jeu responsable» de la FDJ) sont selon elle à consolider, et d’autres sont à construire –et ce «afin de garder au jeu sa qualité de loisir et éviter la perte de contrôle jusqu’à l’addiction».

«Si j’avais une conviction morale qui m’interdisait cette activité, j’aurais refusé le poste. Je suis en accord avec mes convictions.»

Stéphane Pallez, PDG de la Française des jeux

Pour Stéphane Pallez, l’addiction est un risque parmi d’autres, un risque à gérer. «La France est un pays qui est plutôt faible en termes d’addiction, expliquait-elle il y a peu sur France Inter. Nous avons 0,6% de joueurs qui sont à risque, addicts, et que nous signalons aux organismes spécialisés dans l’addiction. Et nous avons moins de 3% de joueurs problématiques.» Frédéric Métezeau lui demande alors si son activité, dans un pays où la religion puis la République ont longtemps interdit les jeux d’argent, ne lui posait pas de «problème moral». Réponse de la haute fonctionnaire, ancienne présidente-directrice générale de CCR, entreprise de réassurance publique notamment chargée de la gestion du régime des catastrophes naturelles pour le compte de l'État:

«Si j’avais une conviction morale qui m’interdisait cette activité, j’aurais refusé le poste. Je suis en accord avec mes convictions. Chacun a ses convictions morales, et il faut les respecter».

Interrogée par un auditeur de la radio publique sur le fait de savoir si, une fois la FDJ privatisée, son salaire (environ 300.000 euros par an) serait augmenté, la PDG a répondu que c’était là une question qu’elle «ne [se] posait pas». Son seul souci, quotidien depuis 2014, est de tout faire «pour que cette entreprise se développe». Coûte que coûte?

Jean-Yves Nau Journaliste

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