Monde / Économie

Commerce: Trump est en train de perdre sa partie d’échecs

Temps de lecture : 5 min

Les relations commerciales internationales sont un processus complexe. Non seulement la Maison-Blanche n’a pas su identifier les problèmes, mais elle en a créé de plus graves encore.

Donald Trump à la base aérienne d'Andrews, dans le Maryland (États-Unis), le 27 juillet 2018 | Jim Watson / AFP
Donald Trump à la base aérienne d'Andrews, dans le Maryland (États-Unis), le 27 juillet 2018 | Jim Watson / AFP

Les fans du président Donald Trump qui entretenaient encore un tout petit faible pour les marchés ont sûrement considéré la dernière semaine de juillet comme une preuve qu’ils avaient vu juste.

Après des mois d’escalade des guerres commerciales, d’augmentation des prix des importations de matières premières et de perturbations du monde des affaires, un accord commercial avec l’Union européenne semble promettre une nouvelle ouverture du marché, qui semblait jusque-là irréalisable.

Il a lui-même créé le problème des tarifs douaniers

Marc Thiessen, chroniqueur au Washington Post, a annoncé tambour battant cette apparente prouesse: «L’avancée de mercredi avec l’Union européenne montre que contrairement à ce que prétendent ses adversaires, Trump n’est pas protectionniste; en fait, il se sert des tarifs douaniers comme d’un outil pour promouvoir un programme radicalement libre-échangiste».

Le journaliste interprète la suggestion de l’Europe d’acheter davantage de soja comme la preuve d’une «partie d’échecs commerciale en trois dimensions». Il conclut que Trump «pourrait finir par être l'un des plus grands présidents libre-échangistes de l’histoire».

Si seulement une once de cette analyse pouvait être juste. Commençons par le postulat de départ de Thiesse: l’Europe aurait des tarifs douaniers élevés et Trump a enfin trouvé une manière énergique et efficace de régler le problème.

En réalité, avant la crise de protectionnisme commercial présidentielle et les représailles qui se sont ensuivies, les tarifs douaniers américains étaient bas et ceux de l’Union européenne l’étaient davantage encore: en 2016, les États-Unis appliquaient des droits de douane de 2,9% en moyenne, tandis que ceux de l’Union européenne tournaient autour de 2,5%.

Comparez cela avec les tarifs douaniers de 25% que Trump a infligés aux importations d’acier européen le 1er juin dernier. Si les tarifs douaniers d’avant les hostilités étaient si bas, c’était précisément grâce aux années de libéralisation commerciale réciproque que Trump tourne aujourd’hui en dérision.

Il n'est pas crédible aux yeux des autres pays

Le fait que Trump ait amené l’Union européenne à la table des négociations? Il n’a aucun mérite sur ce plan. L’Europe s’y trouvait déjà à la fin de l’administration Obama –au beau milieu des pourparlers sur le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement. Trump lui-même a interrompu les négociations en accédant à la présidence.

Et qu’en est-il de la proposition radicale de Trump d’annuler tout droit de douanes, toute subvention ou barrière commerciale? Tout d’abord, passer d’une moyenne de 2,9% à zéro droit de douanes n’est pas si radical que ça. Ensuite, la proposition du président n’est pas crédible.

Contrairement à l’application des protections, toute libéralisation sérieuse du commerce américain nécessiterait que le Congrès vote un accord sur le libre-échange dans le style du partenariat transatlantique de commerce et d’investissement. Cela supposerait un préavis et une consultation du Congrès, qui devrait notamment recevoir une notification officielle quatre-vingt-dix jours avant le début des négociations. L’équipe de Trump n’a rien fait de tout cela. Par conséquent, les autres pays savent qu’il n'a pas les moyens de tenir ses promesses, même si c’était son intention.

Il existe une raison pour laquelle la délégation européenne est venue avec des fiches simples aux couleurs vives [pour aider Trump à comprendre la situation commerciale] et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, a dit au président américain: «Si vous voulez jouer à l’imbécile, je peux le faire aussi». Et ce n’est pas parce que les talents de négociateur de Trump forcent leur admiration.

Jean-Claude Juncker et Donald Trump à la Maison-Blanche, le 25 juillet 2018 | Saul Loeb / AFP

L’adhésion présidentielle agressive aux tarifs douaniers pour de douteuses raisons de sécurité nationale a également remis en cause la validité des accords commerciaux conclus par les précédentes administrations américaines. Si Trump ne se sent pas lié par des engagements passés par les États-Unis –comme les promesses de l’Organisation mondiale du commerce de ne pas imposer de tarifs douaniers sur l’acier, l’aluminium ou les voitures, alors pourquoi considérer que ses nouveaux engagements ont une quelconque valeur?

Il s'est fait avoir sur la question du soja

Mais, peut-on se demander, que penser de la proposition européenne d’acheter davantage de soja américain? On peut sûrement la considérer comme la preuve d’une certaine réussite. Eh bien, même pas. Il s’agit soit d’une illustration de la naïveté de Trump, soit d’un désir commun des deux parties de donner les apparences de réussite là où, en fait, il n’y en a pas.

Ce n’est pas l’affaire de la Commission européenne d’acheter du soja; ça, c’est le travail d’entreprises privées dans toute l’Europe. Et cet accord n’a pas fait baisser les droits de douane sur le soja à destination des pays de l’Union européenne, vu qu’il n’y en avait déjà pas avant. Il est vrai que l’Europe s’était déjà mise à augmenter ses importations de soja américain –simplement parce que les représailles chinoises contre les tarifs douaniers de Trump avaient engendré une baisse spectaculaire du prix du soja américain et augmenté de ce fait ceux du Brésil, où les acheteurs européens faisaient traditionnellement leur marché.

Même si Trump mérite qu’on lui accorde d’avoir échangé le marché chinois contre le marché européen, l'opération est loin d’être une bonne affaire. La Chine importe quatre fois plus de soja que l’Europe; il a donc troqué un grand marché contre un plus petit et condamné les producteurs américains à vendre leur soja à bas prix.

Le deal entre Trump et l’Union européenne n’est guère davantage qu’un accord pour repousser l’escalade du conflit, pendant qu’ils discutaient de ce dont il convenait de discuter. Il n’a été couronné de succès que dans la mesure où il a convaincu celles et ceux qui y croyaient à la Chambre des représentants de partir en vacances sans entreprendre d’action visant à limiter les agissements du président dans le domaine commercial.

L’attitude belliqueuse de Trump a érodé les relations commerciales internationales, elle n’a pas fait avancer le pays sur la voie d’un libre-échange radical. Aucune négociation commerciale sérieuse en cours ne peut laisser envisager un retour à la paix commerciale dont Trump avait hérité, et encore moins l’élaboration d’un nouveau programme constructif.

Le président a mal identifié les problèmes et abîmé l’économie américaine, il s’est aliéné ses alliés et n’a pas su proposer la moindre solution efficace. Si ça, ce sont des échecs en trois dimensions, il est peut-être temps de changer de jeu.

Phil Levy Membre du Conseil de Chicago pour les affaires internationales, professeur de stratégie

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