Sociéte

L’Église au combat durant la Première Guerre mondiale

Temps de lecture : 5 min

Pendant la Grande Guerre, les clergés français et allemands ont mobilisé différentes facettes de la religion.

Service religieux auprès de soldats néo-zélandais à Sapignies (Pas-de-Calais), en septembre 1918 | National Library NZ on The Commons via Wikimedia Commons License by

Diocèses en guerre, 1914-1918 est le fruit d'un travail collectif de chercheurs et chercheuses spécialistes de la Grande guerre dans le Nord de la France et en Allemagne.

L'ouvrage analyse les prises de position du clergé catholique de chaque côté du front, dans une optique à la fois comparatiste et globalisante très stimulante, tout en élargissant à l’occasion la focale –en particulier avec l’étude de Rudy Rigaut sur les communautés juives du nord de la France.

Institution incontournable

Si des travaux existent déjà sur les clergés français et allemands durant la Première Guerre mondiale, ils faisaient l'objet d'études nationales rarement mises en relation avec ce qui se passait de l'autre côté du front.

De même, l'étude de la religion dans les régions françaises occupées n'a jamais embrasé l’engagement du clergé dans la diversité de ses aspects. Diocèses en guerre s’attache au contraire à mettre en cohérence la multiplicité des engagements du personnel ecclésiastique, puisqu'au rôle traditionnel d'assistance aux populations assumé par les prêtres restés sur place et à la fonction de soutien aux troupes du clergé allemand s’ajoute le choix d’une partie du clergé français de s’engager dans la résistance pour aider les armées alliées.

Son premier apport est de souligner à quel point, en ce début de XXe siècle, l’Église reste une institution incontournable, aussi bien en France –malgré la loi de 1905– qu'en Allemagne. Si les sociétés européennes sont en voie de sécularisation, et surtout en France, le curé reste dans les villages une personne de référence pour les habitantes et habitants. D'ailleurs, lors de l'invasion allemande, ces derniers font du maire et du curé les deux personnalités importantes dans une localité française.

Diocèses en guerre apporte un regard renouvelé sur les attitudes des ecclésiastiques français et allemands durant la Première Guerre mondiale.

Assistance et résistance des prêtres français

Pendant près de cinquante mois, dix départements du Nord et de l'Est de la France sont occupés par les armées allemandes. Si une partie de la population a fui lors de l'invasion, le clergé français est dans son immense majorité resté fidèle au poste.

Dans chaque village, le curé reste une personnalité de la commune, ce qui vaut à un certain nombre d'entre eux d'être inquiétés lors de l'invasion, et même pris comme otages par les troupes allemandes, qui cherchent à se prémunir d'actions éventuelles de francs-tireurs.

Alors que les troupes germaniques s'installent dans la durée, la plupart des membres du clergé cherchent à aider leurs ouailles à supporter les affres de l'occupation. La faim tiraille la population française, et le clergé cherche à favoriser l’obtention de l'aide humanitaire américaine ou espagnole pouvant arriver dans la zone occupée.

Prêtres et congrégations se mettent au service des civils pour atténuer les malheurs du temps, comme le montre Catherine Masson dans son étude de la congrégation des Filles de l'Enfant Jésus.

Les prêtres, devant le manque de personnel municipal (maires ou secrétaires de mairie), sont appelés à leur suppléer dans ces fonctions laïques, comme le démontre clairement Philippe Salson en étudiant des cas dans la partie occupée du diocèse de Soissons.

La guerre a bouleversé les sociétés européennes, par la mort de masse qui frappe tous les belligérants. À elle s’ajoutent les travaux forcés, les réquisitions et le manque de nourriture auxquels doivent aussi faire face les Français et Françaises occupées.

Le clergé reste un repère pour ces populations déboussolées. Monseigneur Chollet, évêque de Cambrai, ou Monseigneur Charost, évêque de Lille, jouent ainsi un rôle essentiel en impulsant une politique ecclésiastique claire, qui pour autant ne remet pas en cause leur sentiment patriotique.

Certains religieux sont allés encore plus loin, en s'engageant dans la résistance, à l'image de Joseph Peter, curé de Maroilles, dont la personnalité complexe est étudiée par Christophe Leduc. En Belgique aussi les prêtres s'engagent contre l'occupant allemand, comme c'est le cas du service du Sacré-Cœur dirigé par l'Abbé Thésin.

L'un des plus importants réseaux de résistance de ce conflit, l'Oiseau de France, est organisé par des civils qui ont tous en commun une pratique assidue de la religion catholique.

Prêtre italien donnant la communion à des soldats britanniques en 1917 | Agence Rol via Gallica / BnF

Le clergé allemand et le partage de la souffrance

«Gott mit uns» [«Dieu est avec nous»]: telle était la devise des soldats allemands partant à l'assaut. Parfois, ils utilisaient également «Gott Strafe England» [«Que Dieu punisse l'Angleterre»].

Qu'ils soient catholiques ou luthériens, les soldats allemands étaient, lors de la Grande Guerre, très fortement imprégnés de leur religion. C'est ce qui explique les visites pastorales sur le front occidental de nombreuses personnalités religieuses allemandes, telles que celle des cardinaux Felix von Hartmann et Francis von Bettinger en 1916. La présence de ces deux prélats catholiques de premier rang sur le front a pour objectif de rassurer les soldats, mais aussi de les confirmer dans l’idée qu'ils défendent une cause juste. La religion devient ainsi, pour les Allemands, l'une des justifications du conflit.

Mgr von Faulhaber, évêque de Spire, fait pour sa part plusieurs visites sur le front. Comme le démontre Dominik Schindler, il s'agit pour lui de mener sa part de combat pour son pays, en allant là où les hommes souffrent et où ils ont besoin de lui.

C'est ce même rôle du partage de la souffrance des soldats qu'endossent les aumôniers militaires, avec cette différence que ces derniers sont au quotidien au cœur des combats, alors que les prélats ne font que des visites épisodiques.

Monica Sinderhauf montre à quel point ces aumôniers de l'armée allemande sont partagés entre l'amour de leur patrie et celui de leur prochain, tel que l'enseigne la religion chrétienne.

Quant à Arn Steinberg, il analyse les journaux de guerre d'Anton Foohs: il y décrit son quotidien d'aumônier militaire et présente une façon de voir la guerre qui s’écarte des habituels carnets de poilus.

Déchirement entre foi et patriotisme

Diocèses en guerre permet aussi d'aborder les évolutions de la pensée religieuse durant la Première Guerre mondiale. Pour justifier l'implication de leur nation au sein du conflit, les autorités religieuses des deux camps emploient parfois les notions de «guerre juste» ou de «guerre sainte», comme le montre Dominique Foyer.

Souvent enclines à discuter pour sauver la paix et aider les personnes dans le besoin, il semble qu'il y ait eu une césure entre les Églises française et allemande suite aux exactions de l'invasion allemande de 1914, comme le montre Jean Heuclin.

Que ce soit en France ou en Belgique, comme le présente dans ce cas Thierry Schlotes, les prêtres sont appelés par leur hiérarchie à témoigner des exactions allemandes. Témoignages pour l'histoire, leurs récits sont aujourd'hui devenus une source de premier ordre pour les historiennes et historiens qui travaillent sur cette période.

Xavier Boniface montre par ailleurs que les prêtres ont eux aussi été victimes du conflit, notamment lors de l'invasion: s'en prendre à ces derniers fut en effet l'une des exactions germaniques les plus répandues en août-septembre 1914, en Belgique puis en France.

La question de la position vaticane dans ce conflit hors-norme reste en suspens. Sans doute parce que le projet des auteurs de Diocèses en guerre fut avant tout de mettre en place une approche comparatiste entre la France et l'Allemagne.

Ce travail éclaire le déchirement vécu par l’Église catholique à différentes échelles, d'abord entre les Églises françaises et Allemandes, ensuite entre la foi chrétienne et le patriotisme: les prêtres ont dû choisir entre le commandement évangélique de l'amour de leur prochain et le devoir envers leurs pays, entre l'exigence de pardon enseignée par les Évangiles et celle de témoigner sur les exactions allemandes pour ne pas les oublier.

Les prêtres, parce qu'ils sont pour la plupart restés dans leur paroisse sont, en 1918-1919, des témoins de premier ordre de l'invasion et de l'occupation allemande.

Nicolas Charles Chargé de mission, France Stratégie

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