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L’ASMR peut-il soigner l’anxiété et l’insomnie?

Temps de lecture : 9 min

Celles et ceux qui y sont sensibles savent à quel point l’expérience est relaxante.

Certaines personnes recourent à l'ASMR pour soulager leur stress. | rinfoto0 via Pixabay License by

À 12 ans, Trisha Robertson contracta une très méchante mononucléose. S’il n’est pas rare qu’une ado de cet âge attrape cette maladie, la sienne, particulièrement sévère, la cloua au lit pendant plusieurs mois, la rendant dans l'incapacité quasi-totale de faire quoi que ce soit. Elle passa alors tout son temps allongée chez elle dans son lit, son canapé ou par terre devant la télé. Le principal symptôme de la mononucléose étant l’épuisement, la seule chose que Trisha parvenait à faire c’était zapper pour tenter de trouver quelque chose d’intéressant à regarder. Elle tomba alors sur le réseau de chaînes PBS, qui à l’époque proposait des rediffusions de l’émission «The Joy of Painting» [La joie de peindre], dans laquelle Bob Ross, l’animateur, montrait aux téléspectateurs, pinceaux en main, comment réaliser une peinture simple représentant généralement un paysage.

Peut-être était-ce la voix douce et égale de Bob Ross, le tapotement de ses spatules sur le chevalet ou les poils du pinceau qui caressaient doucement la toile, quelque chose dans cette émission exerça une véritable fascination sur Trisha. Elle ressentit une sensation inexplicable, proche du chatouillis, qui débutait au sommet de son crâne, dégoulinait le long de sa tête, s’arrêtait à ses joues puis descendait le long de sa colonne. Et elle finit par s’endormir. «C’était une sensation absolument incroyable qui m'avait plongée dans un état quasiment méditatif», explique Trisha Robertson, qui a vécu quasiment toute sa vie sur le littoral du New Jersey. «J'ai voulu retrouver cette sensation.» Et c’est ce qu’elle fit. Chaque fois que «The Joy of Painting» passait à la télé, elle était là, sur son canapé, à regarder Ross peindre des montagnes, des nuages et d’autres choses du même genre –en tout cas jusqu’à ce qu’elle aille enfin mieux et qu’elle doive retourner à l’école.

Puis elle oublia, jusqu’à ce que le phénomène se reproduise, des années plus tard. Trisha avait une vingtaine d’années et regardait le télé-achat à la recherche d’un cadeau à offrir à sa mère. Cette fois, ce ne fut pas Bob Ross et sa voix de baryton soyeuse qui l’interpellèrent mais la présentatrice Colleen Lopez, présente sur le petit écran depuis un bon bout de temps, en train de proposer des bijoux et des sacs à main aux téléspectateurs et téléspectatrices. Le cliquetis du métal et des pierres, la voix de Colleen Lopez, la délicatesse avec laquelle elle manipulait les marchandises, tout cela suffit à mettre Trisha en transe. Et l’aida à sombrer dans le sommeil, ce qui était jusque-là problématique pour elle.

Cette fois, elle n’oublia pas. Elle alla sur internet, rassembla toutes les vidéos de Colleen Lopez qu’elle put trouver sur la chaîne du télé-achat et elle les compila dans une playlist YouTube pour pouvoir se les repasser dès qu’elle était stressée ou qu’elle avait du mal à dormir. Ce nouveau moyen de soulager son stress lui devint nécessaire, l’aida à traverser un divorce difficile et à gérer un travail compliqué d’employée de l’aide sociale à l’enfance.

Une vaste communauté en ligne

Ce que Trisha Robertson vivait, et qu’elle ne savait pas encore nommer, c’était de l’ASMR, les initiales de autonomous sensory meridian response [réponse autonome du méridien sensoriel], également appelé «the tingles» [les picotements]. Si vous vous êtes déjà perdu ou perdue dans les profondeurs de YouTube, il se peut que vous ayez visionné des vidéos d’ASMR, qui paraissent tout à fait saugrenues quand on ne sait pas ce qu’on est en train de regarder.

Dans ce genre de vidéos, on peut voir par exemple une personne parler aux internautes en chuchotant d’une voix rauque, ou manger en gardant exprès la bouche tout près du micro, ou bien encore tapoter longuement des objets du bout des ongles, tout ça dans l’espoir de produire des sons (ou des déclencheurs) qui suscitent la sensation de détente, de picotement ou d’électricité statique sur la peau que recherchent les personnes qui font l’expérience de l’ASMR.

Et Trisha Robertson est loin d’être la seule dans ce cas. Une rapide recherche sur l’ASMR sur YouTube donne plus de treize millions de résultats. «J’ai été estomaquée, il existe toute une communauté de gens perchés comme moi» rapporte-t-elle en évoquant le moment où elle a découvert que sa YouTubeuse beauté préférée avait une chaîne à part où elle postait des vidéos d'ASMR, ce qui lui a permis de découvrir la communauté internet de celles et ceux qui, comme elle, sont sensibles à l’ASMR.

Il est également clair que Trisha Robertson n’est pas la seule personne à utiliser l’ASMR pour se relaxer, gérer son stress ou son insomnie. Pour elle, ses effets sont comparables à ceux du yoga ou de la méditation. Depuis que la communauté en ligne a été créée vers 2007, le phénomène connaît une croissance exponentielle: de plus en plus d’internautes regardent ces vidéos et reconnaissent qu’ils et elles ressentent et prisent l’ASMR. Toutefois, si le phénomène et la communauté en ligne sont désormais sorties de l'obscurité, la raison précise de ce qui le rend l’ASMR aussi jouissif est étonnamment méconnue, au même titre que ce qui se passe dans le corps et le cerveau lorsqu’on en fait l’expérience, ou que la raison pour laquelle certaines personnes ressentent ce picotement et pas d’autres et, enfin, toutes les applications que le phénomène pourrait avoir.

Un effet sur le niveau de stress et le rythme cardiaque

Ce sont ces interrogations qui ont poussé Giulia Poerio, professeure de psychologie à l’université de Sheffield, au Royaume-Uni, à vouloir rechercher de façon empirique les effets physiologiques de l’ASMR afin de mieux comprendre le phénomène. «Je me suis dit qu’il devait déjà exister des travaux dans le domaine, alors j’ai cherché et cherché encore. Et je n’ai rien trouvé», explique Giulia Poerio, qui fait elle-même l’expérience de l’ASMR depuis qu’elle est jeune. «Plus je parlais à des gens, plus je me rendais compte que ceux qui ne sont pas sensibles à l’ASMR trouvent difficile à croire que ça existe vraiment.» Et c’est un problème auquel sont confrontées tant Giulia Poerio que nombre d’adeptes de l’ASMR. Celles et ceux qui n’en ont jamais fait l’expérience ont du mal à comprendre l'intérêt d'écouter des gens tapoter des Tupperware ou de les regarder se livrer à de fausses auscultations –ça paraît tellement insolite.

La première étape lorsqu’on étudie ce phénomène consiste à établir qu’il existe. Giulia Poerio devait produire des preuves de ce que tous ceux et celles qui ont recours à l’ASMR savent déjà –c’est-à-dire qu’il produit des sensations de calme et de détente. Dans les deux premières expériences, Giulia Poerio et son équipe ont suivi 1.000 participants et participantes, dont 81% déclaraient être sensibles à l’ASMR. Les personnes ont réagi à diverses vidéos parmi lesquelles certaines n’avaient pas d’effet ASMR tandis que d’autres si, à divers degrés. Les chercheuses et chercheur les ont fait évaluer leur humeur avant et après avoir regardé les vidéos.

Il et elles ont découvert que les gens sur qui l’ASMR fonctionnait rapportaient des niveaux d’excitation et de calme plus élevés et des niveaux de stress et de tristesse plus bas après avoir regardé des vidéos d’ASMR que les autres. Dans la deuxième expérience, il et elles ont montré un ensemble de vidéos aux deux groupes tout en enregistrant les changements physiologiques qu’ils traversaient, et ont découvert que le rythme cardiaque et le niveau de stress des personnes sensibles à l’ASMR connaissaient des baisses plus spectaculaires que ceux des participants et participantes qui ne l’étaient pas.

Pour Giulia Poerio, ces prometteuses découvertes ne sont qu’un début. Pour elle, la prochaine étape importante consiste à mettre au point un système de mesure de la réaction à l’ASMR et, bien sûr, de déterminer exactement ce qui se passe dans le cerveau lorsque cela se produit. Rassembler toutes les preuves prendra davantage de temps, et Giulia Poerio espère que son travail pourra au moins constituer l’ébauche d’un cadre pour de futures études. «Cela pourrait avoir des applications pour l’insomnie, l’anxiété et d’autres problèmes, avance-t-elle. Nous savons que certaines personnes l’utilisent pour ces choses-là.»

De consommatrice à productrice

Utiliser un procédé qui fait florès sur YouTube pour soulager l’angoisse est une idée singulièrement optimiste, même si elle colle bien avec une certaine mentalité fantasque très 2018. Mais l’ASMR a de potentielles applications intéressantes –déjà, comparé à certains autres traitements de l’anxiété, on peut sans doute affirmer sans crainte que prendre plaisir à regarder des vidéos d’ASMR n’est pas dangereux pour la santé, pour les mêmes raisons que la méditation et le yoga sont d'une parfaite innocuité. De surcroît, c’est une méthode très accessible et qui ne coûte rien. Une des grandes questions que la méthode soulève est de savoir si elle pourrait s’avérer efficace à long terme pour gérer des problèmes comme l’anxiété et le stress. La réponse est susceptible de dépendre du type de personne concerné et du type d’anxiété et de stress.

«Ça aide votre cerveau à être plus concentré et à moins se disperser, donc c’est vraiment une très bonne aide à la relaxation»

Kat Tenbarge, YouTubeuse ASMR

David Kaplan, consultant senior pour l’American Counseling Association, n’a pas voulu faire de commentaire spécifique sur son efficacité mais à ses yeux, a-t-il déclaré, l’ASMR pourrait entrer dans la même catégorie que d’autres techniques de «pleine conscience» (comme la méditation guidée ou la respiration intentionnelle) qui, selon lui, peuvent jouer un grand rôle dans la gestion de l’anxiété et du stress. «On ne peut pas être détendu et stressé en même temps. Les techniques de pleine conscience vous aident à vous détendre physiquement, ce qui peut aider votre état émotionnel» explique-t-il. Cela ne devrait pas nécessairement être substitué à des formes de traitement plus robustes, comme l’aide d’un psychologue, d’autres professionnels et professionnelles ou de médicaments, mais il n’en reste pas moins un potentiel outil utile à avoir sous la main et à utiliser à des moments critiques pour diminuer le stress.

Ceux qui ont déjà recours à l’ASMR pour réduire leur stress et leurs insomnies, entre autres choses, estiment que la science ne manquera pas de rattraper l’expérience vécue et que ce n’est qu’une question de temps. Comme beaucoup d’autres, Kat Tenbarge a découvert l’ASMR bien longtemps avant de savoir que le procédé portait un nom –lorsqu’elle jouait à faire comme si, lorsqu’elle était enfant. «On jouait au docteur ou à la maîtresse», se souvient Kat Tenbarge, aujourd’hui étudiante en journalisme à la Ohio State University. «Et j’aimais toujours être la patiente ou l’élève, parce que ça me donnait des picotements à l’arrière de la tête et que c’était une expérience ultra-relaxante.» Elle est tombée sur l’ASMR après avoir regardé une vidéo parodique au lycée qui avait piqué sa curiosité. Depuis, la pratique est devenue une part centrale de sa vie et l’aide à gérer son insomnie persistante. «Ça aide votre cerveau à être plus concentré et à moins se disperser, donc c’est vraiment une très bonne aide à la relaxation», témoigne-t-elle.

Vidéo parodique d'ASMR.

Le phénomène a pris une telle importance dans sa vie qu’elle a même lancé sa chaîne YouTube où elle réalise ses propres vidéos, parfois à la demande de ses abonnés et abonnées. Celles-ci sont plutôt traditionnelles (pour des vidéos d’ASMR). Ce sont principalement des jeux de rôle où elle incarne une amie qui vous fait un soin du visage ou une serveuse –parfois elle joue même le rôle d'un personnage de série télévisée– et elle reçoit, affirme-t-elle, des réactions extrêmement positives de la part de celles et ceux qui la regardent. Certaines personnes qui ont des déclencheurs spécifiques la sollicitent même pour lui demander du sur-mesure. «Cette idée de créer du contenu que les gens utilisent pour rendre leur vie meilleure est quelque chose qui me motive, confie Kat Tenbarge. Vous pouvez toujours faire une différence depuis votre petit coin d’internet.»

Rob Dozier

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