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Les idéologues parasitent tout débat sur Twitter

Temps de lecture : 10 min

Il n'est plus possible d'avoir un échange constructif et argumenté sur le réseau social: la preuve avec la récente «polémique» concernant mes tweets sur l'identité des Bleus.

«Le caractère volumineux de cette animosité est fabriqué par un petit cercle très mobilisé.» | Geralt via Pixabay CC0 License by

Souvent, mes points de vue font l’objet de débats assez vifs. Dernièrement, j’ai néanmoins remarqué que lorsque je les exprimais sur Twitter, ils étaient systématiquement contredits par des personnes qui, dans leur sillage, entraînaient une meute d'internautes finissant par polluer mes conversations en me submergeant par leur caractère massif et hostile.

Depuis la victoire de la France lors de la Coupe du monde de football, l’identité des Bleus fait débat. J’y ai moi même participé, en rédigeant plusieurs articles au lendemain de l’événement.

Condescendance

La semaine dernière, j’ai posté sur Twitter un article consacré à la question, en le citant en partie: «Tout le monde sait que l’identité est politisée –les joueurs de foot français non blancs semblent considérés comme français lorsqu’ils gagnent, et voient leurs origines étrangères soulignées lorsqu’ils jouent mal».

Ce à quoi un certain Olivier Nduhungirehe, ministre au Rwanda et ancien ambassadeur dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, m’a répondu: «Mais dans le foot, je ne me souviens pas que les joueurs de l’équipe aient été qualifiés d’“Africains” lorsqu’ils ont réalisé de mauvaises performances, comme lors des catastrophique Coupes du monde de 2002 et 2010 ayant respectivement eu lieu en Corée du Sud/Japon et en Afrique du Sud».

Dès le départ, sa réponse décale le sujet, puisque mon tweet initial indique que ce sont les origines des joueurs qui font l’objet d’une attention accrue –sans préciser lesquelles– et surtout sans indiquer de quelle manière cette surestimation s’opère.

Je réponds donc à cet homme que c’est «parce que les origines sont évoquées dans un langage codé: caïds (2010), pas des gentlemen [en référence à une interview d’Alain Finkielkraut dont j’ai le souvenir], irrespectueux envers la France...».

Le ministre persiste et signe en affirmant –sans donner de sources– que rien dans la couverture médiatique n’avait de lien avec leurs origines, avant de me dire de manière condescendante qu’il doute de mes connaissances quant au scandale de Knysna. Sur quelles bases? Mystère.

«Je ne pense pas. J'ai suivi attentivement les deux Coupes du monde. En 2010 en particulier, les médias s'en sont pris à Patrice Evra et d'autres leaders de l'équipe de France (Éric Abidal, Florent Malouda, Sydney Govou) pour avoir mené une révolte stupide à Knysna, mais cela n'avait rien à voir avec leurs origines.»

«Je ne pense pas que vous ayez suivi le scandale de Knysna en Afrique du Sud. Cela n'avait RIEN à voir avec l'origine des joueurs, mais plutôt avec une indiscipline inacceptable pour des joueurs professionnels. En passant, l'origine des joueurs en question était franco-caribéenne, pas africaine.»

Contradiction

À ce stade, il me semble important de préciser que je ne suis pas une fan de football. Ce qui m’intéresse en revanche depuis longtemps, c’est la manière dont ce sport est utilisé comme un déversoir politique pour traduire les angoisses identitaires qui traversent la France.

J’en ai parlé à de très nombreuses reprises sur RTL, dans le cadre de chroniques ou de débats, ou dans mes éditos à l’époque où j’officiais sur feue i-Télé. En 2011, j’ai consacré un numéro de mon magazine documentaire «Égaux mais pas trop» (co-réalisé avec Matthias Vaysse) pour la chaine LCP aux Bleus, en revenant largement sur la controverse de Knysna et en interviewant plusieurs des protagonistes de l’époque. J’ai par ailleurs co-écrit plusieurs tribunes sur le sujet, avec des personnes référentes dans le domaine du football. Ce n’est donc pas un sujet dont je me suis opportunément emparée en 2018, mes travaux en témoignent.

Si Olivier Nduhungihere se présente comme un «fan» de l’équipe de France, selon ses propres termes, c’est en tant que journaliste en quête de vérité et ayant produit des travaux sur la question que j’interviens dans le débat public. À ce titre, j’ai été interviewée dans le documentaire Les Bleus, une autre histoire de France de l’historien Pascal Blanchard.

L’homme politique rwandais se défend de tenir compte du contexte français concernant les questions raciales, ce qui semble impossible de mon point de vue de Française vivant en France, aux yeux de laquelle l’écho entre football et société est évident.

Aussi lorsqu’il me demande de lui citer «deux ou trois articles de 2002 et/ou 2010 qui prouvent mes dires» ainsi que «mes propres articles» sur le même sujet, je lui communique non pas deux, mais SEPT liens.

Malgré l’abondance de mes sources, le ministre les réduit en un commentaire laconique: «Nous avons donc la présentation d’un livre et une opinion d’un sociologue similaire à la votre. L’article du Monde ne montre aucun racisme [...]».

Ce qu’il considère comme «l’opinion» d’un sociologue est en réalité un article scientifique de Stéphane Beaud, auteur du livre Traîtres à la nation? –dont j’ai ultérieurement fourni le lien dans la conversation, qui revient sur la Coupe du monde 2010 et Knysna en questionnant le racisme et le classisme qui a nourri le traitement médiatique et politique de l’affaire.

En dehors de cette vague remarque, mon interlocuteur n’émet aucune contradiction véritablement argumentée quant au fond de chacun des liens que je lui ai soumis, bien qu’ils soulèvent des points différents. J’ai notamment relancé l’ex-ambassadeur à plusieurs reprises –sans succès– quant à l’accusation de «racisme anti-blancs» dont les joueurs avaient fait l’objet, ce qui à mes yeux démontrait qu’ils avaient été appréhendés comme non-blancs.

Récupération

Comme tous les débats auxquels je participe régulièrement sur Twitter, celui-ci aurait pu se perdre dans les méandres du réseau social. C’était sans compter sur sa récupération par une mouvance politique française particulièrement active sur les réseaux. Alors que l’échange aurait pu être fructueux, il a très vite été instrumentalisé par des internautes qui semblaient déterminés à me discréditer.

Mon tweet initial a été posté à 13h06 le 22 juillet et l’ambassadeur l’a commenté assez rapidement, à 14h15. Ce n’est que le lendemain que Laurent Bouvet, sans prendre part à la conversation, retweete non pas une mais trois des réponses d'Olivier Nduhungirehe, ainsi que celle d’un dénommé Guillaume Lanoiselée, postée à 8h05.

«Éric Cantona, durant une conférence de presse, a traité le coach français de “sac à merde” et n'est jamais revenu. Il existe une longue histoire d'indiscipline dans l'équipe de France de football, mais cela n'a rien à voir avec l'origine des joueurs.»

Bouvet, très hostile à mes idées, prend soin depuis plusieurs années de relever tout ce qui peut contribuer à mettre ma crédibilité en doute. Le fondateur du Printemps Républicain tweete ensuite une nouvelle fois, en direction du ministre qu’il ne connaît pas –et dont il ignore par conséquent la qualité de l’expertise sur le sujet: «Merci de vous opposer explicitement à cette tentative constante de racialiser toutes les sujets. Les “entrepreneurs identitaires” comme Rokhaya Diallo ne sont antiracistes que de nom».

Précision éclairante: Bouvet s’est présenté à plusieurs reprises comme une personne n’aimant pas le foot. Par ailleurs, ni sa timeline, ni ses travaux ne démontrent un intérêt particulier pour les implications politiques du sport.

Ce premier tweet direct ne suscitant que peu de réactions, Laurent Bouvet réitère à 18h23, en citant un tweet d'Olivier Nduhungihere qu'il avait pourtant déjà retweeté, pour dire: «Cet échange de tweets est à lire absolument: on y voit une entrepreneuse identitaire qui veut tout racialiser se faire proprement remettre à sa place par un diplomate rwandais qui sait de quoi il parle, lui, à propos du football et de l’équipe de France. #Magistral #ThankYouSir».

Et c’est ce tweet –le sixième en quelques heures–qui est massivement relayé. De manière infondée, Laurent Bouvet décrète la compétence d’un homme politique rwandais vivant à l’étranger en la présentant comme supérieure à la mienne, alors que j’ai travaillé à plusieurs reprises sur le sujet –et cela fonctionne.

Emballement

À partir de ce moment, d’autres comptes influents se précipitent sur le sujet, tout comme d’autres moins suivis, mais tout aussi déterminés à s’en prendre à moi. Ils commentent de manière disproportionnée la conversation, en encourageant et remerciant l’ex-ambassadeur et/ou en tentant de me tourner ma situation en dérision.

Sans aucun élément tangible permettant de prouver la légitimité de la parole d’Olivier Nduhungihere, tous prennent spontanément parti pour lui. Préoccupés par l’idée de décrédibiliser mon propos, quitte à faire passer la parole d'un homme qui ne vit pas en France et qui ne semble pas connaître les réalités sociales et médiatiques françaises comme plus pertinente que l’analyse d’une Française née et élevée en France, qui baigne dans l’univers médiatique au quotidien du fait de sa profession.

Des comptes de personnes qui me sont inconnues –comme @NicolasZeMinus et @jo_delb (qui s'est déjà fait remarquer avec un tweet sur l'affaire du #sparadrapgate)– mais qui apparaissent fréquemment sur ma timeline prennent une part non négligeable à l’expansion de la polémique.

Notons que la plupart de ces personnes, dont les tweets montent une proximité idéologique avec le Printemps Républicain, ne témoignent pas d’un intérêt particulier pour les questions que soulève le foot. D’autres personnalités de la même mouvance idéologique, comme le préfet Gilles Clavreul, surgissent de nulle part et s’immiscent dans la conversation pour nier le caractère raciste de la stigmatisation de certains joueurs.

Finalement, c’est le professeur de philosophie et animateur Raphaël Enthoven, proche du mouvement, qui poste un tweet au sujet de mon échange avec l’ambassadeur, pour l’exposer tel un cas d’école, provoquant un nouveau déferlement en ma direction.

Contrairement à moi, la très grande majorité de ces «influenceurs» n’ont apporté aucun argument concret, ni aucune source permettant de nourrir le débat. Ils n’ont fait que commenter une situation d’échange, en estimant qu’un ministre africain légitime à leurs yeux me mettait en difficulté, sans jamais s’attarder sur mes propres arguments.

Découragement

Pendant ce débat qui a duré plusieurs jours, tous ces comptes se retweetent abondamment, ce qui donne lieu à un déluge de commentaires haineux et moqueurs à mon encontre. Je me de plus en plus trouve isolée au milieu de messages déchaînés, ce qui rend la conversation particulièrement éprouvante pour moi.

Je réalise que cet échange sur le football ne peut plus se dérouler de manière sereine. Désormais, chacun de mes commentaires sera critiqué, alors que chacune des réponses du ministre sera saluée comme parole d’évangile et félicitée comme ayant eu la vertu de me faire taire.

Me faire taire: c’est bien à ce résultat que mes détracteurs semblent désirer aboutir.

Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, et j’ai le sentiment que ce procédé se répète. La mécanique est bien huilée, destinée à décourager ma prise de parole en me donnant l’impression d’une hostilité massive à mes idées, alors même que le caractère volumineux de cette animosité est fabriqué par un petit cercle très mobilisé.

À l’heure où Reporters sans frontières dénonce le cyberharcèlement dont les journalistes –et les femmes en particulier– font l’objet à travers des trolls, il me semble capital de faire la lumière sur ces pratiques qui corrompent le débat et peuvent aboutir au découragement des personnes qui souhaitent sincèrement y prendre part.

Remerciements à mon équipe et particulièrement à Mégane pour les recherches.

Rokhaya Diallo

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