Sociéte

Du bon usage des bonnes manières

Temps de lecture : 9 min

[Tribune] Certaines personnes choisissent à des fins opportunistes ou égoïstes de ne pas respecter les bonnes manières. Ce faisant, elles menacent la survie même de notre société.

«S’engouffrer dans une rame de métro sans laisser personne sortir est grossier et inefficient.» | Rafael De Nadai via Unsplash License by

Les manières sont un sujet négligé. Leur importance est souvent minorée, en particulier concernant la stabilité de nos sociétés –à l'exception des travaux de Karen Stohr. Nous y voyons le reflet de conventions superflues, hypocrites, dépassées, manquant de spontanéité ou de la grandiloquence des vertus morales. Curiosités ou survivances du passé, elles seraient le propre des seniors et des snobs.

Rien n’est moins vrai. Les manières facilitent les interactions humaines et la coopération. C’est la raison pour laquelle David Hume en faisait l'un des éléments centraux de sa philosophie morale. Elles offrent des indications précieuses pour «lire» des situations complexes et agir; elles nous sont utiles pour nous entendre avec nos prochains et poursuivre nos buts sans trop de désagrément.

En dépit de cette importance, les manières sont sous-appréciées. Il est aisé d’oublier que les bonnes manières incarnent des principes désirables comme le respect ou l’égalité. Elles sont la mise en œuvre pratique de la moralité. Tandis que la transgression des valeurs morales tend à être immédiatement relevée et dénoncée (pensez aux réactions à l’égard de commentaires racistes ou sexistes), l’entorse aux manières –ou mauvaises manières– attire moins l’attention.

Moralité douce

Il y a quelques années, lors d’une conversation, une amie qualifiait de misogyne la pratique masculine d’ouvrir et tenir la porte aux femmes. L'un de ses arguments était que cette pratique exprimait l’idée que les femmes seraient trop faibles et auraient besoin de l’aide des hommes. Cela contribuerait à l’infériorisation des femmes.

La conversation soulevait la question des manières, de leur interprétation et de la distinction entre bonnes et mauvaises manières.

Si l'on met de côté la dimension –légitime– féministe, il demeure indubitable que tenir la porte pour qui que ce soit, homme ou femme, manifeste de bonnes manières. C’est au moins faire preuve de meilleures manières que le fait de claquer la porte au nez de quelqu'un.

Les manières forment une catégorie de conventions, habituellement regroupées sous la dénomination d’«étiquette». Elles nous aident à déterminer ce qui est approprié ou non dans des circonstances données. Ce sont des raccourcis qui délimitent le champ d’une «moralité douce».

D’un côté, les principes moraux «épais» représentent la «moralité dure». Ils sont impératifs et leur transgression entraîne habituellement condamnation et / ou représailles. Les Dix Commandements ou l’impératif catégorique de Kant en offrent des archétypes, qui s’expriment dans des injonctions telles que: ne pas tuer, ne pas voler (Dix Commandements), traiter autrui comme une fin et pas simplement comme un moyen (Kant).

Les manières peuvent être adéquates, respectueuses ou démodées, insultantes. Cela dépend des principes sous-jacents –la «moralité dure»– sur lesquels elles s’appuient.

De l’autre côté, les manières ne sont pas impératives –ou tout au moins, pas comme le sont les principes moraux. En temps normal, leur transgression n’expose pas à des sanctions sérieuses –ou aussi sérieuses que dans le cas de la violation de principes moraux. Écrire un courriel sans formule de politesse n’expose en général pas à de graves conséquences, hormis ne pas recevoir de réponse ou ne pas placer la ou le destinataire dans les meilleures dispositions.

Les manières peuvent être adéquates, respectueuses ou démodées, insultantes. Cela dépend des principes sous-jacents –la «moralité dure»– sur lesquels elles s’appuient. Il n’y a rien d’inhérent aux manières qui justifie une suspension du jugement. Comme toute convention, elles doivent être soumises à évaluation critique.

En tout état de cause, l’existence même des manières suggère que «quelque chose» d’important est en jeu, «quelque chose» qui a affaire avec des principes moraux sous-jacents et plus épais, ainsi qu’avec le rôle social qu’elles remplissent.

Lubrifiants sociaux

Les manières sont de puissants lubrifiants sociaux. Elles placent les individus dans de bonnes dispositions à l’égard d’autrui, expriment le respect au travers de la civilité et de la politesse.

S’engouffrer dans une rame de métro sans laisser personne sortir est grossier et inefficient, car cela encombre la sortie et accroît les chances de se percuter. Mais cela exprime surtout un manque de respect pour les règles et les autres usagères et usagers.

Par ailleurs, une relation asymétrique s’établit: la personne avec de mauvaises manières s’affranchit de manière unilatérale de certaines règles de vie pour poursuivre ses propres fins, alors qu’autrui reste soumis à de telles règles. En d’autres termes, de l’inégalité –qui ne devrait pas être présente– est introduite dans des interactions humaines.

Sans le filet tricoté serré des manières, la société s’effondrerait. Personne ne veut être exploité sans vergogne par autrui; les transgressions tendent donc à ne pas rester isolées et à se répandre. Pourquoi faire la queue pour le métro, si d’autres ne la font pas? En d’autres termes, la transgression des manières par une poignée d'entre nous peut amorcer une course à l’abîme pour tous.

Imaginez une société sans politesse, avec des personnes s’engouffrant dans les bâtiments, bus, métros, ou se ruant à l’extérieur sans se soucier de qui est sur leur chemin, claquant les portes au nez d’autrui, s’adressant les uns aux autres de manière brutale, se moquant de leurs proches comme des gens qu’ils ne connaissent pas. La vie serait insupportable, les conflits interpersonnels endémiques, la violente présente à chaque coin de rue.

Ceci dit, les manières constituent des conventions qui ne doivent pas être acceptées sans réflexion critique. Elles peuvent exprimer les meilleures comme les pires intentions. Toute société est bâtie sur des manières qui lui sont propres –les démocraties comme les régimes autoritaires.

Les sociétés féodales suivaient des codes de conduite stricts, notamment en ce qui concerne les relations entre les ordres, l’un des buts étant de garantir la domination de quelques seigneurs sur la masse paysanne. La démocratie athénienne était réservée à une élite d’hommes libres et fondée sur l’esclavage et la soumission des femmes. Les manières sont des lubrifiants sociaux, pour le meilleur comme pour le pire.

Les manières dignes de considération sont celles qui expriment respect et égalité, qui englobent politesse et civilité.

La valeur des manières égale celle des principes moraux qu’elles articulent. Il n’y a rien à sauver dans des manières qui manifestent domination, mépris, préjugés et discriminations. Les manières dignes de considération sont celles qui expriment respect et égalité, qui englobent politesse et civilité. Elles incluent aussi des règles relatives à une discussion respectueuse dans la vie ou en ligne: ne pas interrompre, ne pas «troller» une discussion sur les réseaux sociaux, ne pas tenter d’avoir coûte que coûte raison.

Le cas des personnes qui violent les bonnes manières de manière répétée –à escient ou non– est fascinant. Leur étude raconte l’histoire de ce que nous pensons devoir à autrui, de notre sens de l’égalité ou, au contraire, de notre égocentrisme.

Les manières démontrent également que le diable est dans les détails, en particulier lorsqu’il est question du matériau dans lequel les sociétés décentes et fonctionnelles sont taillées.

Outsiders, inaptes sociaux, connards et «libres penseurs» radicaux

Les personnes qui transgressent de manière répétée les bonnes manières peuvent être grossièrement classées en quatre catégories –et ce serait une erreur que de considérer que ces catégories ne s’appliquent pas à nous: à un moment ou à un autre de notre vie, nous tombons dans l’une d’elles.

L’«outsider» ne maîtrise, et parfois ne saisit pas, les conventions et attentes sociales. Cela peut être le cas d’une personne étrangère ou évoluant dans un milieu social inhabituel pour elle. Elle risque par conséquent d’agir ou communiquer d’une façon qui sera perçue comme grossière ou insultante –en somme, de faire preuve de mauvaises manières. C’est pourtant souvent sans en être conscient ou le vouloir; ce n’est pas par manque d’aptitude sociale, mais faute de savoir.

L’«inapte social» ne maîtrise pas les manières, non faute de savoir, mais parce qu’elle ou il a du mal à les saisir. Nous connaissons tous quelqu’un qui a tendance à agir de manière étrange. Nous-mêmes sommes socialement inaptes dans certaines situations. Au fond, l’inapte connaît ce qui est approprié, ou tout au moins possède des indices, mais elle ou il échoue à agir en conséquence, souvent en dépit de ses meilleures intentions.

Les deux premières catégories ne sont pas tellement intéressantes, car elles ont trait à des individus qui ont de mauvaises manières sans le vouloir. Il n’est pas question des usages opportunistes possibles des mauvaises manières à des fins égoïstes, au contraire des deux catégories suivantes.

Les connards introduisent une dose significative de «bruit» en rendant les interactions incertaines.

Le «connard» («jerk») est conscient de l’importance des manières, mais a décidé qu’elles ne s’appliqueraient pas à elle ou lui –ou alors à la carte. Elle ou il adopte une attitude stratégique, respectant les manières quand c’est dans son intérêt, les foulant au pied quand c’est bénéfique. Donald Trump en est l’archétype: il insulte quand cela sert ses intérêts –que ce soit les femmes, les personnes migrantes, handicapées, les adversaires politiques, les juges, les représentantes et représentants d’autres pays... Son pouvoir de séduction vient en partie de ses mauvaises manières; c’est pourquoi il apparaît si «wild». Il incarne une fascination malsaine pour les responsables politiques qui osent faire un bras d’honneur à (certaines) conventions, remettre en question des faits établis –comme le changement climatique– et ne reculent pas devant l’insulte. Le populisme s’en nourrit. Dans une société que l’on préfère habitée par des gens décents, les connards introduisent une dose significative de «bruit» en rendant les interactions incertaines. Elles ou ils agissent en connaissance de cause, en s'attendant à tirer parti de l’imprévisibilité à laquelle elles ou ils contribuent.

Le «libre penseur» radical constitue la quatrième catégorie, plus complexe. On y trouve les personnes qui considèrent les manières comme dépassées. Il ne s’agit pas de celles et ceux qui questionnent certaines conventions pour de bonnes raisons, mais qui s’attaquent à toutes les manières en tant que manières. Ces dernières représenteraient des reliques irrationnelles ou hypocrites du passé, qui nourriraient le conservatisme et les pulsions liberticides. En d'autres termes, les manières seraient quelque chose d’agaçant dont il faudrait se débarrasser. Le «libre penseur» radical se situe généralement à gauche et s’enorgueillit d’avoir dépassé l’archaïsme des conventions.

Le raisonnement est fallacieux et opportuniste. D’une part, ce n’est pas parce que les manières sont des conventions et que certaines conventions sont dénuées de sens que toutes les conventions sont vaines. Certaines sont inutiles, d’autres pas. D’autre part, l’affirmation d’être au-delà des manières est très pratique pour justifier un comportement grossier, égoïste ou pour se distinguer en tant qu’individu éclairé en opposition aux «masses», qui par définition sont conformistes ou trop stupides pour ne pas voir la dimension conventionnelle –et donc injustifiée– des manières.

Interactions dégradées

Les connards et les libres penseurs sapent à la fois la qualité des relations sociales et les valeurs démocratiques pour deux raisons majeures.

En remettant en cause toutes les manières ou celles qui ne servent pas leurs intérêts, ces personnes fragilisent des arrangements légitimes qui facilitent les interactions sociales. Ce faisant, les communications deviennent plus dures et la coopération plus difficile. Pire, cela peut aggraver le manque de confiance mutuelle entre individus.

En s’octroyant le privilège de ne pas suivre les règles du jeu social, elles ou ils créent une situation asymétrique que rien ne justifie. Attitude antidémocratique par excellence, cela représente une rupture de l’idéal d’égalité de statut entre citoyennes ou citoyens.

Connards et libres penseurs radicaux détériorent la qualité des relations démocratiques. Cet effet pervers nous rappelle combien les bonnes manières, avant d’être attachées à un contenu spécifique, matérialisent une attitude générale à l’égard de nos concitoyennes et concitoyens, indépendamment de ce que nous pouvons penser d’elles et d’eux. Une telle attitude incarne une civilité que l’on adopte, non pas parce que c’est agréable, mais en vertu d’un sens du devoir, de l’ethos égalitarien sur lequel toute démocratie est fondée –le même ethos que connards et libres penseurs radicaux mettent en danger.

Xavier Landes Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga

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