Sociéte / Monde

À Lisbonne, la construction d'un mémorial de l’esclavage réveille le tabou du racisme au Portugal

Temps de lecture : 2 min

La future inauguration d’un monument rappelant le passé colonial du pays provoque un virulent débat sur son introspection historique et le fragile multiculturalisme de sa société actuelle.

Le «Padrão dos Descobrimentos» à Lisbonne, monument à la gloire des explorateurs portugais des XVème et XIVème siècles  | dilpe via Pixabay CC License by

Il n’est même pas encore construit mais il déchaîne déjà les passions. Un mémorial en hommage aux près de 6 millions d’esclaves de l’ex-Empire colonial portugais fait polémique à travers le pays. Et ce, bien que son édification ait été votée et adoptée par les résidents de la Ribeira das Naus, le quartier de Lisbonne concerné.

C’est à cet endroit précis, rappelle BBC News, que durant 400 ans, jusqu’au 19ème siècle, accostèrent des bateaux d’esclaves en provenance de pays africains sous domination portugaise -Mozambique, Cap-Vert, actuelle Guinée-Bissau ou encore de São Tomé-et-Príncipe, notamment.

Une fierté coloniale persistante

Aujourd’hui encore, le récit national portugais glorifie ces explorateurs qui découvrirent en leur temps des terres encore inexplorées par le monde occidental. En témoigne le fameux «Padrão dos Descobrimentos» (en français: le «Monument aux Découvertes») de Lisbonne. Construit en 1960, il rend hommage aux navigateurs portugais des 15ème et 16ème siècles, qui y sont représentés tels d’héroïques aventuriers prêts à braver l’inconnu et apporter la civilisation à de lointaines contrées.

Spot touristique incontournable, cette imposante construction de pierre illustre la fierté coloniale qui cimente toujours le patriotisme populaire de la nation lusophone. Les manuels d’école abordent eux aussi «l’ère des découvertes» comme une époque glorieuse d’un pays qui, par sa petite taille et sa désormais faible influence sur la scène internationale, cherche à briller comme il le peut… Au grand dam de Beatriz Gomes Dias, membre d’une association d’afro-descendants portugais à l’initiative du très controversé projet de mémorial.

«Nous voulons que ce monument relance le débat autour du racisme actuel. Le Portugal doit admettre que l’esclavage n’est pas un épisode du passé qui serait aujourd’hui effacé. Il y a un lien clair entre l’esclavage, le travail forcé qui s’en est suivi et le racisme qui parcourt encore notre société».

Une thèse que réfutent bon nombre de portugais blancs, à l’instar de l’écrivain et historien João Pedro Marques, qui accuse les activistes anti-racisme d’amplifier l’histoire coloniale à des fins politiques. Pour Beatriz Gomes Dias, il est au contraire nécessaire et légitime de «challenger le récit commun de l’identité portugaise (…) qui n’accorde aucune place aux noirs».

Une intégration ratée

Si la loi portugaise proscrit la réalisation de statistiques en lien avec les origines ethniques, la recherche parvient toutefois à mettre en évidence les discriminations raciales subies par les immigrés issus des anciennes colonies. Il suffit d’ailleurs de mettre un pied dans une université à Lisbonne pour constater le manque flagrant de diversité parmi les étudiants.

Les observations faites par Cristina Roldão, chercheuse en sociologie à l’université de Lisbonne ISCTE, sont à cet égard sans appel: les jeunes noirs âgés de 18 à 25 ans seraient moitié moins nombreux à accéder à l’éducation supérieure que les blancs, et le taux d'emprisonnement des personnes d'origine africaine serait lui quinze fois plus élevé.

Comme une quantité non-négligeable de portugais, dans un pays qui sort tout juste d’une crise économique sans précédent, João Pedro Marques semble se laisser aller à une certaine nostalgie du salazarisme. À l’époque, assure-t-il, les figures historiques portugaises étaient sacralisées, tandis que «le politiquement correct insufflé par l’extrême gauche nous pousse désormais à percevoir nos ancêtres comme les pires monstres du monde».

Le virulent débat, souligne BBC News, dépasse ainsi largement la question du prochain monument en souvenir des victimes de l’esclavage. Pour Beatriz Gomes Dias comme pour de nombreux militants de gauche, il est justement est la preuve que ce mémorial doit voir le jour et dépeindre les souffrances auxquelles continuent d'être confrontés immigrés et descendants d’immigrés au Portugal.

Slate.fr

Newsletters

Changement de direction

Changement de direction

La honte de la mère célibataire

La honte de la mère célibataire

J’ai choisi d'avoir des enfants toute seule. Alors pourquoi ce sentiment de honte?

Comment une statue sataniste s’est-elle retrouvée au coeur d’un débat américain?

Comment une statue sataniste s’est-elle retrouvée au coeur d’un débat américain?

La statue représente Baphomet, sorte de Satan androgyne à tête de bouc.

Newsletters