Culture

«Les Versets de l’oubli» ou les aventures d'un héros de la mémoire

Temps de lecture : 3 min

Tourné au Chili, le premier film de l'iranien Alireza Khatami est un poème onirique déroulant ses images dans l'ombre de toutes les oppressions.

L'archiviste des morts (Juan Margallo) | Capture d'écran via YouTube
L'archiviste des morts (Juan Margallo) | Capture d'écran via YouTube

Semblant surgi de nulle part au beau milieu de l’été, cet «objet filmique non-identifié» ne cesse de surprendre et de toucher juste.

De nulle part? Le patronyme de son réalisateur pointe clairement dans une direction, l’Iran, la langue et les paysages dans une autre, l’Amérique du Sud. Très vite, il apparaît qu’il n’y a là nul mélange contre-nature, mais la ressource d’un poème politique et lyrique d’une grande beauté.

Qui est tant soit peu familier des grandes œuvres du cinéma iranien reconnaîtra sans mal des références à Abbas Kiarostami, dès la première séquence où un fossoyeur converse depuis le fond de la tombe qu’il est en train de creuser, puis à plusieurs reprises avec les objets qui se mettent à rouler. Ces allusions n’ont rien d'abusif et sont loin de circonscrire l’univers stylistique du film, qui emprunte autant aux influences du réalisme magique latino-américain.

L'horizon commun de l'oppression

C’est que ces références visuelles ont un terreau commun, qui ne se limite pas à l’Iran et au Chili, où le film est tourné, mais qui y ont trouvé des formes particulièrement intenses: la dictature, la terreur policière, l’arbitraire –et un de leurs corolaires, la volonté d’éradication du passé et des traces de leurs crimes.

L’homme qui dans le film se dresse contre ces forces brutales et omnipotentes est un héros. Il n’en a pas l’air.

Vieillard aux gestes lents et à la parole rare, il travaille avec méthode aux archives de la morgue, récolte ses salades entre les tombes, mais se souvient de tout, sauf de son propre nom –du moins le prétend-il. On sait seulement qu’il a, lui aussi, jadis été en prison.

Un étrange héros | Bodega

Peu à peu, malgré les violences infligées par des sbires en civil comme on en trouve sous tant de latitudes, malgré l’injonction des puissants de se taire, malgré le cynisme de celles et ceux qui s’arrangent de l’injustice, il se lance dans une entreprise poétique et politique: donner une sépulture décente à une jeune fille inconnue, victime de la répression policière.

Poétique est la portée d’un geste qui ne changera pas le rapport de force, mais qui affirme symboliquement le refus de courber l’échine. Politique, l’affirmation du «ça a existé», quand le pouvoir totalitaire prétend toujours éradiquer le passé ou le réécrire à son gré.

Une gestuelle gorgée de sens

Courageux, méthodique, l’homme sans nom arpente le labyrinthe des archives pour redonner une identité aux personnes qui en ont été privées, invente mille ruses pour contourner le mur du silence, de la violence et du mépris. Il marche doucement, garde souvent la tête basse. Chaque pas est une infime victoire, chaque regard un signe de vie.

Cette gestuelle gorgée de sens est sans doute la plus belle trouvaille de cinéma de ce film aux images souvent somptueuses, aux clairs-obscurs chargés de sens. Elle doit également beaucoup à la manière de jouer de l’étonnant acteur qu’est Juan Margallo, grande figure du théâtre contemporain espagnol, qui fut aussi il y a quarante-cinq ans le fugitif de l'un des plus beaux films jamais tournés, L’Esprit de la ruche de Victor Erice.

Un conte fantastique pour des tragédies très réelles | Bodega

La dictature chilienne, le massacre de dizaines de milliers de prisonniers politiques dans les prisons iraniennes en 1988 et la répression du mouvement vert dans ce pays en 2009 sont, sans aucun doute possible, les référents évidents du conte fantastique qu’Alireza Khatami déroule sous nos yeux.

Mais c’est un chant bien plus ample qu’il compose, grâce à la splendeur calme des images et à l’irruption d’éléments oniriques, qui sont une autre façon de décrire des faits hélas très réels.

Le destin de sept baleines

La radio raconte que sept baleines se sont volontairement échouées sur le rivage, se demande pourquoi des animaux aussi intelligents choisissent le suicide. Les faire-parts de deuil sont imprimés au dos de tracts électoraux. Sur les escaliers d’une ville qui pourrait être Valparaíso, un gosse rieur fait rouler un pneu.

Il y aura des sourires et un pare-brise étoilé; il y aura un ancien auxiliaire des tortionnaires amnésique qui pleure sur une tombe par erreur; il y aura un mariage et plusieurs enterrements, des voitures noires inquiétantes, une chemise bleue soigneusement repassée, des amis sûrs, un enfant fantôme, une dame muette qui attend sans fin le retour d’une desaparecida.

Le sort du vieil archiviste des trépassés, de la jeune morte inconnue et des sept baleines sont à inventer, à découvrir, à raconter encore. Ainsi font Les Versets de l’oubli.

Les Versets de l'oubli

d'Alireza Khatami, avec Juan Margallo, Tomas del Estal, Manuel Moron, Itziar Aizpuru.

Séances

Durée: 1h32. Sortie le 1er août 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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