Économie

Pas de téléphone, pas de carte, pas d'argent

Temps de lecture : 7 min

Le liquide est un miracle, alors pourquoi de plus en plus de commerces le fuient?

Money money money | Sharon McCutcheon via Unsplash CC License by
Money money money | Sharon McCutcheon via Unsplash CC License by

Pendant des années, les petits commerces ont demandé à leur clientèle de payer en espèces, fixé des minimums de carte de crédit ou facturé un supplément sur les transactions par carte afin de compenser les frais imposés par Mastercard ou Visa. Aujourd'hui, les entreprises à faire le contraire sont toujours plus nombreuses. Sortez des bureaux de Slate.com [aux États-Unis] pour le déjeuner et atterrissez chez Dos Toros, une petite chaîne de burritos de la région. Pour le café, il y a Devoción, un établissement d'origine colombienne avec une grande terrasse. Et dans les deux cas, vous serez confronté à la même exigence: payez avec du plastique.

Les magasins sont en train d'éliminer les caisses enregistreuses et les rouleaux de pièces dans le but, disent-ils, de permettre une procédure de paiement plus fluide et sécurisée –et que leurs clients et clientes plébiscitent, de toutes les manières. Chez Dos Toros, le cofondateur Leo Kremer déclare que plus de la moitié des clients de la boutique payaient en liquide lors de l'ouverture de son premier établissement à Manhattan, en 2009. En début d'année, ce chiffre était tombé à 15%. Aujourd'hui, les divers désagréments liés à l'usage du liquide –la formation des employés, les frais bancaires, les camionnettes blindées et les braquages occasionnels– dépassent le coût des frais de carte de crédit pour ces transactions. Selon Kremer, la mutation a été globalement neutres en termes de revenus, mais a permis d'économiser beaucoup de temps et de tracas. À New York, tous les établissements Dos Toros sont totalement interdits d'espèces depuis l'hiver.

Et quid des clients et clientes qui n'ont pas de carte? «Ne vous faites pas de mouron», dit Kremer. «Après avoir parlé aux équipiers et une fois le cash de la caisse écoulé, nous avons observé que tous ceux qui payaient en liquide avaient aussi une carte. Cela n'a pas posé de problème.»

Des portefeuilles amaigris

L'argent liquide est encore utilisé dans la majorité des achats inférieurs à 10$, selon une étude de la Réserve fédérale de San Francisco. Mais la pratique a de moins en moins la cote. En 2011, le liquide concernait quatre achats sur dix dans les registres de la Fed de San Francisco. En 2016, c'était trois sur dix. Cette année, Starbucks a testé un magasin sans espèces à Seattle (sans dire si l'expérience va se généraliser). Même sur les marchés, les producteurs utilisent le dispositif de paiement de Jack Dorsey, Square. Sans oublier les paiements sur mobiles, à l'instar d'Apple Pay, qui sont de plus en plus populaires.

Le billet vert, évidemment, demeure «cours légal sur toutes les dettes, publiques et privées» –c'est ce qui est écrit sur les dollars qui dorment dans votre portefeuille, pour peu que vous en ayez encore sur vous. Mais si vous n'avez pas conclu un marché avec quiconque, vous n'avez aucune dette. Les tribunaux ont toujours soutenu les commerces qui refusaient les pièces ou les devises «de façon raisonnable», explique un porte-parole du Trésor, «soit tout ce qui augmente l'efficacité, évite les problèmes d'incompatibilité avec l'équipement utilisé pour accepter ou compter l'argent, ou améliore la sécurité ». Raison pour laquelle un marchand de glaces peut refuser les billets de 100$ ou pourquoi une agence de transport en commun peut exiger de ses chauffeurs d'autobus qu'ils n'acceptent que des pièces en paiement des tickets.

«Le liquide est profondément démocratique. Il peut être donné par n'importe qui, accepté par n'importe qui, touché et encaissé instantanément»

Bill Maurer, doyen de la faculté des sciences sociales d'UC-Irvine

Avec cette tendance vers des portefeuilles amaigris, facile d'oublier quel miracle est l'argent liquide. «Le liquide est profondément démocratique», commente Bill Maurer, doyen de la faculté des sciences sociales d'UC-Irvine et auteur de How Would You Like to Pay? «Il peut être donné par n'importe qui, accepté par n'importe qui, touché et encaissé instantanément». Une des grandes réussites de la banque centrale, observe-t-il, aura été d'assurer un règlement au pair des espèces et des chèques. (Jusqu'à la fin des années 1930, les banques appliquaient des frais de change sur les chèques.). Avec les paiements par carte et en ligne, c'est rarement le cas.

Il y a toujours un intermédiaire quand les paiements ne se font pas en liquide, ce qui entraîne une «explosion cambrienne» dans l'industrie des paiements, selon la formule de Maurer. D'un coup, les applications, le plastique et la cryptomonnaie sont partout. La Suède est en train d'établir une «société sans argent liquide». En Chine, les applications de paiement mobile sont la forme de paiement dominante dans d'innombrables établissements. À Shanghai, le capital-risqueur Eric Li m'a raconté comment il avait eu toutes les peines du monde à se payer un café après une tempête qui avait coupé internet dans son quartier. Personne ne pouvait prendre de café, car plus personne n'avait du liquide sur soi.

Mais difficile de trouver plus enthousiaste au sujet de l'abolition du liquide que les sociétés de cartes de crédit. L'été dernier, par exemple, Visa annonçait une récompense de 10.000$ à cinquante entreprises qui abandonneraient totalement le liquide. «Ce qui me préoccupe dans cet avenir sans liquide, c'est à quel point cela profite à Wall Street», m'écrit Stacy Mitchell, co-directrice de l'Institut pour l'autonomie locale. «Ils peuvent facturer deux à trois pour cent de frais pas parce que c'est le coût réel du service, mais parce qu'ils ont un pouvoir de monopole. C'est une forme de rente».

La criminalité et le vol existent aussi avec la monnaie virtuelle

La plupart des consommateurs semblent accompagner et même vouloir accélérer ce mouvement. J'ai appelé mon ami Simon Chaffetz, un ingénieur logiciel de la Silicon Valley. Quand je l'avais rencontré il y a dix ans, il était l'une des premières personnes de mon entourage à fuir le papier-monnaie (en partie à cause, explique-t-il, d'une enfance passée en France et des poches pleines de lourdes pièces). Il utilise encore de l'argent liquide chez son blanchisseur –comme par repentance. Mais en général, me dit-il, il préférerait se retrouver coincé sans liquide que sans téléphone. Et je doute qu'il soit le seul dans son cas.

Les défenseurs de l'abolition graduelle de l'argent liquide le voient fondamentalement comme un pis-aller favorisant la corruption, le marché noir, le blanchiment d'argent et l'évasion fiscale. Sans oublier un large éventail de petits et gros larcins. Kenneth Rogoff, professeur de Harvard et auteur de The Curse of Cash, fait valoir que le liquide est important pour la vie privée et utile lors de catastrophes. Mais, écrivait-il dans le Wall Street Journal l'année dernière, le Trésor pourrait facilement éliminer les billets de 100 et de 50 dollars pour réduire l'évasion fiscale et la criminalité. Moins de liquide en circulation pourrait également aider la Fed à produire des taux d'intérêt négatifs et à encourager les prêts après une crise.

Mais beaucoup d'annexes négatives au cash –la criminalité, le vol– existent aussi dans le monde virtuel. Des monnaies de blockchain comme le bitcoin peuvent servir à acheter de la drogue, par exemple. Des données de cartes de crédit sont régulièrement piratées dans les entreprises. Qui plus est, certains chercheurs affirment que l'anonymat et la flexibilité du liquide sont une garantie. «Nous vivons de plus en plus dans des maisons de verre: pratiquement tout ce que nous faisons est enregistré, suivi ou surveillé», estime Jonathan Barth, un historien du capitalisme à l'université d’État de l'Arizona. «Même si nous vivions dans un monde idéal de bienveillance commerciale et gouvernementale totale, des acteurs mal-intentionnées pourraient un jour s'emparer de ces institutions et ainsi hériter d'un appareil de surveillance extraordinairement puissant susceptible d'être utilisé à des fins corrompues ou tyranniques». Dans une certaine mesure, il parle de la Chine, où les achats sont surveillés de près et où l'achat d'un billet d'avion peut vous être refusé si vous êtes endetté.

Quels risques?

Reste qu'en Amérique, environ 7,5% de la population est non bancarisée –et la grande majorité de ces individus sont exclus des avantages et de la commodité associés aux produits financiers de premier ordre. Il s'agit de gens plus divers qu'on ne le pense, m'explique Lisa Servon. Pour son livre, The Unbanking of America, Servon a travaillé dans une entreprise d'encaissement de chèques dans le South Bronx et pour un prêteur sur salaire à Oakland, en Californie. Elle a constaté que la catégorie de personnes obtenant le plus rapidement des prêts sur salaire –une forme extrêmement coûteuse d'avance de fonds– était des propriétaires éduqués gagnant entre 60.000 et 70.000$ par année. «Les banques savent à quel point [les opérations bancaires] sont coûteuses et elles savent qui elles excluent. Votre marchand de glaces qui passe au sans liquide ne sait peut-être pas quelle genre de clientèle il s'aliène». Seul le Massachusetts dispose d'une loi obligeant les commerçants à accepter du liquide, la Discrimination Against Cash Buyers Amendment passée en 1978. Et elle n'est globalement pas appliquée.

«Promouvoir une société sans liquide pourrait compromettre la santé financière des individus. Nous obligeons un segment de la population à faire ce qu'ils n'ont pas envie de faire»

Brenton Peck, Centre pour l'innovation des services financiers

Des experts craignent que la disparition du liquide pousse les consommateurs vers des contrats financiers risqués. Selon Brenton Peck, du Centre pour l'innovation des services financiers, si la plupart des préoccupations concernant les transactions sans numéraire se concentrent sur les personnes non bancarisées, obliger les gens à payer par carte n'est pas le problème principal. «Promouvoir une société sans liquide pourrait compromettre la santé financière des individus. Nous obligeons un segment de la population à faire ce qu'ils n'ont pas envie de faire», dit-il.

Prenez les frais de découvert, une punition pour les clients désespérés ou insouciants qui aura fait gagner aux banques quinze milliards de dollars en 2016. Près de la moitié de ces frais ne surviennent pas lors des retraits de liquide –les gens peuvent consulter l'état de leur compte en retirant de l'argent– mais sur les points de vente, c'est-à-dire dans les magasins et les restaurants. Et la majorité de ces frais, selon les données de 2014 du Bureau américain de protection des consommateurs, intervient lors de transactions inférieures ou égales à 24$. En d'autres termes, il ne s'agit pas de gens faisant de gros achats, mais qui sortent tout simplement déjeuner.

Henry Grabar Journaliste à Slate.com

Newsletters

En traversant la rue, vous trouverez des jobs en or

En traversant la rue, vous trouverez des jobs en or

La ville de Lyon a été choisie pour accueillir en 2023 la 47e édition des Olympiades des métiers: une excellente occasion de revaloriser des professions manuelles injustement délaissées.

Le changement climatique va coûter cher à tous les pays

Le changement climatique va coûter cher à tous les pays

Aux États-Unis, la somme pour remédier à ses conséquences pourrait représenter jusqu'à 10,5% du PIB d'ici à 2100.

Donald Trump souhaite racheter le Groenland

Donald Trump souhaite racheter le Groenland

La proposition semble très sérieuse.

Newsletters