Monde / Culture

Mr. Rogers rappelle à l'Amérique la définition de l'empathie

Temps de lecture : 10 min

Entre 1968 et 2001, Fred Rogers a présenté une émission pour enfants sur la chaîne publique américaine. Un récent documentaire offre un nouvel écho à sa bonté et à son humanisme.

Fred Rogers et Bill Clinton, le 19 janvier 1993 | J. David Ake / AFP
Fred Rogers et Bill Clinton, le 19 janvier 1993 | J. David Ake / AFP

Le 23 juin dernier, Pam Bondy, la procureure générale de l’État de Floride, aurait peut-être préféré rester chez elle. En sortant d’un cinéma d’Orlando, elle se retrouvait face à des dizaines de manifestantes et manifestants l’interpellant au son de brutaux «Honte sur vous» ou l’accusant d’être «une personne horrible».

La raison de cette colère: le soutien de Bondy à la politique migratoire de Donald Trump, et notamment la décision de séparer parents et enfants à la frontière, ainsi que son intention de défaire le Affordable Care Act de Barack Obama, avec pour conséquence le retrait de leur sécurité sociale aux personnes –en particulier les enfants– avec des maladies ou «conditions préexistantes».

Sous escorte policière et sous les cris, la politicienne n’avait d’autre choix que de quitter les lieux, après une dernière invective: «Qu’aurait pensé Fred Rogers de vous et de votre action en Floride?», lui assenait une femme très en colère.

Une formule immuable

Fred Rogers est le héros du documentaire qu’elle venait de voir, Won’t You Be My Neighbor?un héros sur le papier bien insignifiant: après tout, il n’était que le simple animateur d’une émission de télé pour enfants, de surcroît décédé il y a plus de quinze ans. Malgré la longévité à l’écran de son Mister Rogers' Neighborhood, diffusé tous les jours entre 1968 et 2001, pas de quoi faire trembler une très puissante politique.

Et pourtant, Fred Rogers, fervent Républicain qui se destinait dans sa jeunesse à une carrière de pasteur évangéliste et qui lisait la Bible tous les jours, est en passe de devenir le plus fédérateur des symboles anti-Trump en cet été 2018.

«J’ai fait de la télévision parce que je la détestais», expliquait celui qui a vu très tôt dans ce média, où «les gens se jetaient des tartes à la figure», un «merveilleux outil d’éducation».

Dix ans après avoir débuté comme marionnettiste sur l’émission pour enfants de la chaîne publique locale de Pittsburgh, il était à la tête de sa propre émission, Mister Rogers' Neighborhood, dont le succès immédiat à l’échelle locale lui vaudra une distribution nationale sur la chaîne publique PBS dès 1968.

Fred Rogers devenait alors un phare dans la nuit pour des millions d’enfants américains, qui se pressaient devant leurs écrans pour découvrir ce grand bonhomme en cardigan rouge et tennis bleus –des Converse Skidgrip Navy, dont il avait remarqué qu’elles étaient moins «bruyantes» que des chaussures de ville classique.

Pendant trente-trois ans, la formule du Mister Rogers' Neighborhood restera immuable, inchangée pour les petits baby-boomers comme pour les petits millennials. Seule différence entre les premières et les dernières émissions: la couleur des cheveux de son animateur emblématique.

Dans le décor sommaire d’une petite maison de banlieue typique, Fred Rogers rentrait du travail en chantant sa célèbre chanson «Won’t You Be My Neighbor?», enfilait son cardigan et ses tennis et s’installait sur une chaise ou à son bureau pour discuter avec son jeune public –des enfants de deux à cinq ans assis à seulement quelques centimètres de lui– de sujets comme le premier jour d’école, mais aussi d’autres plus difficiles, comme la guerre, la maladie, la mort ou le divorce.

Aucun sujet esquivé

«Je connais une petite fille et un petit garçon dont la mère et le père ont divorcé, disait-il dans un épisode diffusé le 16 février 1981. Ces enfants ont pleuré et pleuré. Vous savez pourquoi? Eh bien, une raison est qu’il pensait que c’était de leur faute. Mais bien sûr, ce n’était pas de leur faute. Des choses comme les mariages et avoir des bébés et acheter des maisons et des voitures et divorcer ne sont que des choses d’adultes.»

Dans le même esprit, quelques jours plus tard, il recevait le jeune Jeffrey Erlanger, un garçon quadriplégique de dix ans qui lui expliquait son quotidien ainsi que la façon dont fonctionnait son fauteuil électrique.

Malgré la vigueur et le sourire de l’enfant, Rogers n’hésitera pas une seconde à lui poser une question sur sa mélancolie dans l'un de ces rares moments télévisés qui réchauffent le cœur autant qu’ils le brisent.

Même la politique n’était pas un sujet qu’il épargnait à ses très jeunes spectateurs. En 1969, pour parler de ces images d’un directeur d’hôtel jetant de l’acide dans une piscine où se baignaient de jeunes Noirs, Monsieur Rogers débutait l'épisode 1.065 en invitant l'officier Clemmons, le policier de son quartier fictif, le premier personnage noir récurrent d’une série/émission pour enfants, à prendre un bain de pieds dans une petite piscine de son jardin. Une des images les plus célèbres de l’émission, qu'il réiterera en 1993 quand Clemmons quittera l'émission.

«Les gens demandent à ce qu’on soit honnête avec eux, expliquait-il en 2001. Nous n’allons pas esquiver des choses. Nous allons leur dire la vérité. Nous n’allons pas tourner autour du pot et dire à quel point les choses sont joyeuses quand elles ne le sont pas. J’ai le sentiment que c’est pour cela que les gens nous remercient.»

«Cherchez les gens qui aident»

Fred Rogers était un ovni. À des années-lumière de la télé pour enfants que l'on connaît tous, frénétique et bariolée, Mister Rogers' Neighborhood était calme, apaisante, aussi discrète et douce que son animateur.

Se déplaçant toujours lentement, ne parlant qu’avec des phrases courtes et simples, sans jamais hausser le ton de sa voix, ne faisant jamais de gestes brusques, Fred Rogers faisait ce que l’on appellerait aujourd’hui de la «slow TV».

Récemment, Beth Usher, une jeune femme atteinte dans son enfance d’une maladie du cerveau lui causant des centaines d’attaques cérébrales par jour, racontait au New York Post que «quelque chose dans la voix» de Rogers l’empêchait d’avoir des attaques pendant la demi-heure que durait l’émission.

Mais surtout, Fred Rogers était l’incarnation de ce que Morgan Neville, le réalisateur du documentaire Won’t You Be My Neighbor?, appelle «la gentillesse radicale». «C’est cette idée que la gentillesse n’est pas une notion naïve comme croire aux licornes et aux arcs-en-ciel, ce genre de choses. C’est comme de l’oxygène: elle est vitale et a besoin d’être entretenue», expliquait-il à Indiewire.

C'est pourquoi, quand surviennent des événements tragiques, comme le 11-Septembre, les fusillades dans des écoles ou l’ouragan Katrina, des millions de personnes partagent encore sur Facebook, sur Twitter ou Instagram l'un de ces mantras dont Fred Rogers avait le secret: «Look for the helpers» [«Cherchez les gens qui aident»].

«Ma mère essayait de trouver celles et ceux en train d’aider la personne blessée. “Cherche toujours la personne qui aide, nous disait-elle. Tu trouveras toujours quelqu’un qui essaye d’aider”. C’est pourquoi, encore aujourd’hui, quand je lis le journal et regarde les actualités à la télé, je cherche la personne qui essaye d’aider», expliquait-t-il.

Cette histoire, il avait voulu la partager avec ses millions de «voisines» et de «voisins» au début des années 1980, peu après l’assassinat de John Lennon et une série de meurtres d’enfants noirs à Atlanta. Elle était à son image: une belle leçon d’humanisme enseignant aux enfants comme à leurs parents que rien n’est jamais perdu, qu’il reste toujours de la bonté dans la monde, que l’être humain n’est jamais complètement mauvais, que le monde n’est pas en deux dimensions.

Un homme ordinaire plutôt qu'un héros

En deux dimensions, Mr. Rogers l’était pourtant. C’est ce qui fait aujourd’hui de lui un symbole, une icône –un saint, diront ses fans. Le personnage –comme l’homme– n’a en jamais vraiment changé et n’avait rien du héros d’une fiction romanesque.

L’histoire de Fred Rogers n’était pas celles qu’affectionne habituellement Hollywood. Il n’était pas ce personnage trouvant la rédemption dans l’amour ou la famille après une période sombre. Il n’était pas non plus un super-héros, malgré les gros titres de la presse.

En fait, il était même tout l’inverse. En 1980, par exemple, après avoir lu que des enfants se blessaient en sautant de la fenêtre de leur chambre pour imiter Christopher Reeves dans le récent Superman, il passait une semaine à leur expliquer que les super-héros n’existaient pas dans la vraie vie, seulement dans les histoires.

Le documentariste Morgan Neville raconte qu’il a cherché à savoir «qui était ce type», que des rumeurs ont circulé dans les années 1990 sur un violent passé de sniper pendant la guerre du Viêtnam, mais qu'«en entrant dans le vif du sujet du film, j’ai su que je ne trouverais aucun squelette dans son placard. J’avais parlé à assez de monde, fait assez de recherches». Une pure légende urbaine, il s’avèrerait.

Malgré cette gentillesse parfois jugée excessive, qui fait dire à celles et ceux les plus conservateurs qu’il a élevé une génération entière de gamins pleurnichards, les fameux «snowflakes» tant décriés par les baby-boomers les plus réactionnaires, il existait chez Fred Rogers une force de caractère très cinématographique. Après tout, Tom Hanks le jouera bientôt dans un biopic écrit par des scénaristes de la série Transparent.

Dans les images de son intervention devant le Sénat américain en 1969, on trouve des choses qui auraient probablement beaucoup inspiré Frank Capra. Impossible en effet de ne pas voir dans Fred Rogers défendant l’existence de la chaîne publique américaine PBS un James Stewart luttant contre la corruption de ses pairs devant ce même Sénat, dans Mr. Smith au Sénat. Dans la fiction comme dans la réalité, Rogers et Stewart –tous les deux de très grands hommes minces– incarnaient à trente ans d’intervalle l’intelligence des émotions de l’homme ordinaire.

À l’époque, le président Nixon, comme Trump cinquante ans plus tard, voulait réduire de moitié le budget déjà faible de la chaîne, pour financer la guerre au Viêtnam. Alors, comme il le faisait tous les jours dans son émission avec son public d'enfants, Fred Rogers a expliqué aux vieux sénateurs avec des phrases courtes, des mots et des concepts simples, pourquoi il était nécessaire de maintenir le financement de la chaîne.

«Voici ce que je donne. Chaque jour, je donne à chaque enfant de l’attention, afin de l’aider à réaliser qu’il est unique. Je termine le programme en disant: “Tu as rendu ce jour spécial en étant simplement toi-même. Il n’y a personne dans le monde entier comme toi et je t’aime juste tel que tu es”. Je pense que si nous, personnes de la télévision publique, pouvons nous assurer que les sentiments peuvent être dits à voix haute et peuvent être traités, nous aurons fait beaucoup pour la santé mentale. Je pense qu’il est beaucoup plus important que deux hommes puissent travailler sur leurs sentiments de colère que de montrer quelque chose comme une fusillade.»

Le sénateur John O. Pastore, qui n’avait jamais vu l’émission de Fred Rogers, sortira de ce discours visiblement très ému. «Je suis supposé être un mec plutôt du, mais c’est la première fois que j’ai la chair de poule depuis deux jours, lui dira-t-il. Il semble que vous venez de gagner vingt millions de dollars.»

Un écho dans l'Amérique de Trump

Pas étonnant que les mots de Fred Rogers, même vieux de plusieurs décennies, résonnent encore si fort aujourd’hui, à l’heure où, sous le prisme des révélations de #MeToo, une certaine éducation des garçons est sérieusement remise en cause.

Ces paroles, comme toutes les autres prononcées à plusieurs générations de bambins, trouvent un écho dans cette partie de l’Amérique qui n’arrive plus à se reconnaître dans son pays, incapable de se regarder dans un miroir sans penser aux politiques cruelles et inhumaines de Donald Trump. Elles résonnent car elles sont constantes, rassurantes, calmes, vraies –le strict opposé de celles du président américain.

Son épouse, à qui il a été marié pendant cinquante ans, le disait à ABC récemment: malgré l’engagement de son mari auprès du parti Républicain durant toute sa vie, Trump a «des valeurs très très différentes de celles de Fred, presque complètement opposées», expliquant qu’il n’aurait probablement pas hésité à prendre la parole et à s’élever contre les responsables politiques actuels.

Résultat: en plein été, face à la concurrence de The Rock, des Avengers et autres héros musclés, Won’t You Be My Neighbor? est en passe de devenir l'un des plus gros documentaires de l’histoire du box-office américain –même si le film est projeté sur moins de mille écrans à travers les États-Unis.

Avec plus de vingt millions de dollars de recettes, il est déjà en tête des documentaires biographiques et s'apprête à dépasser les phénoménaux Bowling for Columbine de Michael Moore et Une Vérité qui dérange, avec Al Gore.

Sur Twitter, des stars comme Dave Bautista, John Stamos, Kevin Smith, Kumail Nanjiani, Mark Duplass ou Mandy Patinkin ont déjà largement partagé leur enthousiasme... et leurs larmes.

«Précipitez-vous voir le film sur Mr. Rogers. Il parle de tout ce qu'il manque dans chaque quartier à travers le monde. Merci, Mandy Patinkin»

Dans une Amérique qui voit presque tous les jours ses enfants se faire assassiner à l’école sans que rien ne soit fait pour l’empêcher, qui assiste à la séparation d’enfants de leurs parents dans des conditions qui rappellent à certains les pires horreurs de l’histoire, qui n’a d’autres choix que de quémander pour financer les soins médicaux de ses enfants, Won’t You Be My Neighbor? entre en collision frontale avec l’intense colère et l’impuissance ressentie depuis un an et demi.

Quand l’air du temps donne l’impression qu’une valeur aussi simple que l’empathie a disparu, un homme comme Fred Rogers, avec sa pureté, son inaltérable gentillesse, sa bienveillance et son intégrité, crée chez le public américain une émotion pure, quasi primale, qui va bien au-delà de la nostalgie de redécouvrir celui qui a bercé son enfance.

Morgan Neville l’expliquait à Vulture: «Quand j’ai commencé à rentrer dans le dur de mes recherches, j’ai commencé à être très excité par mon sujet, car il a parlé à l’adulte en moi plutôt qu’à l’enfant. [...] J’étais en train de comprendre de quoi parlait le film: “Où sont les voix d’adultes?”. Où sont les voix d’adultes dans notre culture? [...] Nous ne savons plus qui se charge de définir là où nous allons, qui s’inquiète de la bonne santé à long terme de notre culture. [...] Pour moi, il était question du type de communauté, de société que nous voulons avoir. Être un voisin, c’est être un citoyen, et nous avons un besoin urgent de répondre à ce genre de questions».

Michael Atlan

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