Égalités

Les congés illimités, la fausse bonne idée qui se retourne contre les femmes

Temps de lecture : 7 min

Le prétendu avantage de pouvoir poser des vacances quand bon nous semble risque en réalité d’aggraver les inégalités de genre, au travail comme à la maison.

«Retour au bureau: mardi 21. Réunion à 11h avec...» | Angello Lopez via Unsplash License by

Aux États-Unis, les employeurs, pris dans une course effrénée pour se surpasser les uns les autres, cherchent à éblouir leurs employées et employés en leur offrant de généreux avantages, tels que des chefs cuisiniers, des centres de bien-être et des bars à vin au bureau. Mais parmi ces avantages, l’un figure en tête aux yeux de tout le monde: les congés illimités.

De Netflix à Dropbox, la liste des entreprises offrant à leurs salariées et salariés des congés payés sans limite s’est progressivement allongée ces dernières années. Si nombre de travailleurs et travailleuses sont séduites par l’idée de pouvoir prendre des vacances quand bon leur semble, dans la pratique, cet avantage est difficile à mettre en place.

«La question est de savoir comment mettre en œuvre [cette politique de vacances illimitées], explique David Burkus, auteur de The Myths of Creativity: The Truth About How Innovative Companies and People Generate Great Ideas. Le message ne doit pas être: “Nous nous moquons de la quantité de congés que vous prenez”, mais plutôt: “Nous avons confiance dans le fait que vous êtes capable de prendre des congés et de faire votre travail”

Dans une société inégalitaire, la confiance est perçue différemment par les hommes et les femmes. Et si les employées et employés craignent que leur patron ne leur fasse pas confiance ou les trouve moins impliqués dans leur travail, on peut s'interroger sur l'impact que cela a sur leur tendance à prendre des congés.

Obligations parentales

Natalie –qui a demandé à ce que son nom complet ne soit pas divulgué, afin de protéger sa situation professionnelle– a travaillé pour deux entreprises technologiques différentes proposant des vacances illimitées à leur personnel, à New York et dans la baie de San Francisco.

Quand elle occupait son premier poste après l’obtention de son diplôme, elle était souvent la plus jeune de son équipe. «J’ai pu voir que cette politique profitait à beaucoup de personnes ayant des enfants, affirme-t-elle. On nous présentait les choses de la façon suivante: “Vous êtes des adultes, nous vous faisons confiance, et si vos enfants ne vont pas bien, restez chez vous et occupez-vous d’eux, ne vous inquiétez pas.”»

Même si la politique de congés illimités visait clairement à permettre aux hommes comme aux femmes de poser plus facilement des jours pour remplir leurs obligations parentales, Natalie a remarqué qu’en général, les femmes le faisaient bien plus souvent que les hommes pour s’occuper de leurs enfants plutôt que pour se détendre.

C’est la norme en la matière, puisque les femmes sont plus enclines que les hommes à prendre soin de leurs enfants pendant leur temps libre. D’après une étude de 2017, les pères, quand ils ne travaillent pas, passent 46% de leur temps à participer à des activités de loisirs quand leur compagne s’occupe des enfants. À l’inverse, les femmes passent seulement 16% de leur temps à se divertir lorsque leur conjoint garde leur progéniture.

Ce qui signifie qu’une politique offrant des vacances illimitées aux hommes peut se révéler bénéfique pour leur santé mentale et leur endurance au travail, mais risque de surcharger les femmes dans leur rôle de mère.

«Ils partent du principe que les hommes travailleront davantage, tandis que pour les femmes, une grande partie du temps libéré servira vraisemblablement à des tâches parentales.»

Heejung Chung, professeure de sociologie

Ce constat n’a rien d’étonnant si l’on tient compte des découvertes de Heejung Chung, professeure de sociologie et de politique sociale à l’université du Kent au Royaume-Uni, sur la manière dont les mesures d’assouplissement des conditions de travail sont respectivement utilisées par les hommes et les femmes, et sur la façon dont les patrons perçoivent à leur tour l’utilisation que leur personnel en font.

Elle explique: «Lorsqu’un homme demande à avoir des horaires de travail flexibles, il a bien plus de chances qu’on les lui accorde. En général, la société et les employeurs pensent que le travail rémunéré est une priorité pour les hommes. Ils partent du principe que les hommes travailleront davantage et contribueront plus activement à la productivité, tandis que pour les femmes, une grande partie du temps libéré servira vraisemblablement à des tâches parentales».

Dans le cas des vacances illimitées, les dirigeants estiment que les hommes prennent sans doute des congés pour faire le plein d’énergie, mais se demandent si les femmes ne cherchent pas simplement à passer plus de temps avec leur famille et à moins travailler.

Sentiment de culpabilité

La culpabilité est un autre facteur jouant un rôle-clé dans la façon dont les femmes prennent des vacances. L’an dernier, une étude intitulée «The State of American Vacation 2017» a cherché à déterminer dans quelle mesure les sentiments de culpabilité et de peur empêchent les femmes de prendre des congés: 35% des femmes de la génération Y interrogées ont affirmé qu’elles ne prenaient pas de congés car elles se sentaient coupables, contre seulement 25% des hommes.

Dans les cas où les jours de vacances sont techniquement illimités et où les femmes doivent d’abord tâter le terrain avant de demander des congés, les sentiments de culpabilité et d’anxiété sont souvent exacerbés.

Natalie avoue avoir ressenti ces émotions lorsqu’elle essayait de prendre des vacances dans son premier travail: «Parce que j’étais plutôt jeune pour mon poste, je me sentais obligée de travailler plus dur et de prouver que je méritais cette chance». Pendant ce temps, son conjoint, qui travaillait pour la même société mère, avait beaucoup moins de mal à poser des congés: «Au total, il a dû prendre sept semaines de vacances. Mentalement, je me sentais juste beaucoup moins à l’aise que lui pour m’absenter autant».

«Les femmes [dans mon bureau] prennent le temps de déléguer leur travail pendant leur absence, alors que mes collègues masculins se contentent de dire: “Bon, ben, je serai absent”.»

K.

En proie à un sentiment de culpabilité à l’idée de laisser leurs collègues en plan ou de ne pas faire preuve d’esprit d’équipe, les femmes ont plus de mal à envisager de demander des jours de congés.

K. –qui n’a pas souhaité être nommée de peur de répercussions professionnelles, car son prénom est très facilement reconnaissable– travaille pour une grande entreprise de technologie à San Francisco, qui offre des vacances illimitées. Elle reconnaît avoir le sentiment de devoir être la collègue parfaite, tout particulièrement lorsqu’elle n’est pas au bureau. «Les femmes [dans mon bureau] prennent le temps de détailler leur planning et de déléguer leur travail pendant leur absence, alors que mes collègues masculins se contentent de dire: “Bon, ben, je serai absent”.»

À plusieurs reprises, K. a fixé par inadvertance des rendez-vous avec des collègues masculins qui n’avaient pas pris la peine de bloquer leurs vacances dans leur calendrier. C’est une chose à laquelle les femmes dans son entreprise sont particulièrement sensibles, car elles ne souhaitent faire perdre de temps à personne. «Je vois certaines collègues se préparer mentalement avant de demander des congés, et un grand nombre d’entre elles font des efforts particuliers lorsqu’elles en prennent. Les femmes doivent tout prévoir avant ne serait-ce que de penser à partir en vacances.»

Exigences de disponibilité

Pour établir des normes saines, David Burkus affirme que les cadres sup' et les intermédiaires doivent contrôler le message au sujet des congés, afin que les employées –et employés– puissent vraiment en profiter: «Lorsqu’elles ou ils sont en congés, les responsables doivent montrer l’exemple en ne répondant pas aux e-mails».

C’est particulièrement vrai dans les startups, où les moindres faits et gestes des boss sont remarqués. Kristie –qui a également demandé à ce que son nom complet ne soit pas divulgué afin de protéger sa situation professionnelle– travaille dans une startup technologique à Washington, D.C. et explique qu’elle a beau avoir droit à des vacances illimitées, être en ligne et disponible pour la clientèle à tout moment fait partie de la culture d’entreprise.

«Je n’ai pris que deux jours entiers de vacances depuis que j’ai commencé à travailler ici, raconte-t-elle. Le fondateur et moi organisons souvent des réunions le dimanche.»

«Nous allons peut-être être obligés de la virer, car elle prend beaucoup de congés. Elle a l’air moins impliquée dans sa mission.»

Kristie

Kristie affirme que seules trois personnes avec qui elle travaille, dont deux hommes, prennent vraiment des congés: «Ils ne répondent pas aux e-mails et établissent une séparation claire entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle». L'attitude de sa collègue, qui met un point d’honneur à travailler quarante heures par semaine et revendique ses vacances, est considérée comme fondamentalement incompatible avec la culture de la startup: «Nous allons peut-être être obligés de la virer, car elle prend beaucoup de congés. Elle a l’air moins impliquée dans sa mission».

Pour celles et ceux qui sont capables de surmonter le sentiment de culpabilité ou d’anxiété à l’idée de ne pas en faire suffisamment ou de ne pas jouer en équipe, les politiques de vacances illimitées sont une étape sans précédent dans la construction d’une relation entre les employeurs et le personnel fondée sur la confiance. Mais pour que celle-ci fonctionne, les patrons devront davantage laisser le bénéfice du doute à leurs employés, hommes comme femmes, et ces dernières devront sans doute apprendre à mieux défendre leurs droits.

«Je n’étais vraiment pas à l’aise lorsque j’ai demandé [des jours de vacances], mais ce n’est pas pour autant que j’y ai renoncé, déclare Natalie. J’ai simplement dû me convaincre que je le méritais tout autant que les autres, avant de me lancer.»

Oset Babür

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