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Trump ferait bien de se rappeler que l’Iran n’est pas la Corée du Nord

Temps de lecture : 8 min

Le président américain ne se sortira pas de cette bataille aussi bien que de la précédente.

Donald Trump, le 18 juillet à Washington, D.C, et Hassan Rouhani, le 2 mai 2018 à Téhéran giving a speech on Iranian TV in Tehran | HO, Nicholas Kamm / AFP / Iranian Presidency
Donald Trump, le 18 juillet à Washington, D.C, et Hassan Rouhani, le 2 mai 2018 à Téhéran giving a speech on Iranian TV in Tehran | HO, Nicholas Kamm / AFP / Iranian Presidency

Comment ne pas être consterné par la menace à l’Iran tweetée par Donald Trump dimanche 22 juillet? Annonçait-il une guerre imminente, faisait-il pression sur Téhéran pour renégocier l’accord sur le nucléaire ou cherchait-il à oublier ses problèmes domestiques?

Quoi qu’il ait voulu faire, ce tweet ne peut qu’avoir des conséquences négatives et ses suppositions sont erronées. Voici le fameux tweet, dans son intégralité:

«À l'attention du président Rouhani: NE MENACEZ PLUS JAMAIS LES ÉTATS-UNIS OU VOUS SUBIREZ DES CONSÉQUENCES QUE PEU À TRAVERS L'HISTOIRE ONT EU À SUBIR. NOUS NE SOMMES PLUS UN PAYS QUI TOLÈRERA VOS PROPOS DÉMENTS DE VIOLENCE ET DE MORT. SOYEZ PRUDENT!»

Il est remarquable que malgré toutes les heures qu’il passe dans la twittosphère, Donald Trump ne sait toujours pas qu’écrire un message intégralement en capitales dénote un total manque de sérieux –à l’inverse de la célèbre maxime de Théodore Roosevelt, Trump parle (tweete) bruyamment, mais tient un petit bâton.

«Le feu et la fureur» tombés à l'eau

Essayons tout de même de voir en quoi ces gazouillis peuvent être pris au sérieux. Une remarque récurrente veut que le ton de ce tweet rappelle le «feu et la fureur» des menaces proférées par Trump il y a presque exactement un an contre «le petit homme à la fusée», Kim Jong-un.

«Président Trump: si la Corée du Nord formule d'autres menaces contre les États-Unis, “elles se heurteront au feu et à la fureur comme le monde n'en a jamais vu»

Ces commentaires, Trump en est persuadé, ont tant fait peur à Kim que ce dernier a modéré sa position et s’est précipité à la table des négociations: pour lui, ce nouveau tweet devrait avoir le même effet sur Rohani. Mais il y a quatre raisons de douter fortement de cette idée.

D’abord, il n’est pas du tout sûr que le tweet de Trump de l’an dernier ait poussé Kim à battre en retraite; en réalité, il pourrait même avoir eu l’effet inverse. Trump avait annoncé «le feu et la fureur» le 8 août. Trois semaines plus tard, le 29 août, Kim avait tiré un missile balistique de portée intermédiaire au-dessus du Japon. Le 3 septembre, il avait fait détoner son engin nucléaire le plus puissant jusqu’alors, possiblement une bombe à hydrogène. Le 29 novembre, il avait lancé un autre missile, d'une portée suffisante pour frapper le territoire des États-Unis.

Loin de trembler de peur, Kim a poursuivi sans coup férir son chemin vers l’acquisition d’un arsenal nucléaire, accélérant peut-être même son effort après les avertissements les plus belliqueux de Trump. Ce n’est qu’après avoir déclaré disposer de la dissuasion nucléaire que Kim a entamé son action de charme du Nouvel An.

Deuxièmement, le stratagème de Trump –à supposer que cela en soit un– n’a pas payé. Admettons que ses menaces aient poussé Kim à venir discuter; elles n’ont eu aucun effet depuis. Les pourparlers entre les négociateurs américains et nord-coréens n’ont mené nulle part. La tentative du secrétaire d’État Mike Pompeo de forcer des avancées, lors d’un troisième voyage à Pyongyang au début du mois de juillet, a été un désastre. Trump continue d’assurer que le sommet s’est très bien passé et qu’il n’y a ni calendrier, ni date limite prévue pour que son super pote Kim «dénucléarise», ce qui donne évidemment permission à Kim de faire traîner les choses indéfiniment.

Rohani fermé aux négociations

Troisièmement, les rafales de «feu et de fureur» de l’été dernier ont eu un effet très vif sur le président sud-coréen Moon Jae-in, qui a accepté les ouvertures de Kim avec alacrité et enthousiasme. De ce point de vue, Moon, en tant qu’allié des États-Unis et avocat du dialogue avec le Nord, a beaucoup fait pour pousser Trump et Kim à la tenue d’un sommet.

Personne ici n’est en position d’agir en tant qu’intermédiaire entre Trump et Rohani. L’Union européenne aurait pu, notamment parce qu’elle avait œuvré pour la signature de l’accord sur le nucléaire iranien, mais Trump a désigné l’UE comme un «ennemi». En un renversement étonnant, on pourrait imaginer Vladimir Poutine jouer le rôle dans l’ombre, mais le président russe n'a que peu d’influence sur la politique de l’Iran, malgré leurs intérêts convergents en Syrie.

Subsiste enfin la vaste question de la vie politique iranienne. Kim a assez de pouvoir à Pyongyang pour modifier son attitude envers les États-Unis et exécuter quiconque proteste, mais Rohani doit faire face à la pression constante de factions radicales, devenues plus radicales encore depuis le retrait de Trump de l’accord sur le nucléaire iranien et son annonce de nouvelles sanctions. À ce stade, Rohani ne peut se permettre de céder à des avances de Trump, qu’elles se présentent sous la forme d’amabilités ou de menaces.

Rohani a déjà réalisé énormément de concessions et fait un pari politique immense en signant l’accord sur le nucléaire avec le président Obama et les dirigeants de cinq autres pays. Et puis Trump s’est retiré de l’accord, même si des inspecteurs internationaux et sa propre administration attestaient que l’Iran en respectait les règles. Pourquoi Trump croit-il que Rohani voudrait négocier un nouvel accord? Pourquoi voudrait-il céder à des restrictions encore plus dures?

Pressions pro-intervention

Trump n’est pas en route pour le prix Nobel de la paix. Mais qu’en est-il de cette théorie selon laquelle le président américain préparerait une guerre contre l’Iran? Il est en réalité peu probable qu’il cherche le conflit. Trump semble simplement penser que des actions bruyantes, sous forme de tweets ou de défilés militaires, suffisent à faire trembler ses ennemis. Mais sa rhétorique et ses actions ne font qu’accroître les tensions.

Son conseiller national à la sécurité, John Bolton, défend l’idée d’un changement de régime en Iran depuis des années, et maintenant que Trump a rejeté son conseil d’attaquer la Corée du Nord et de suivre une ligne dure contre la Russie, l’Iran semble être sa dernière chance pour se refaire.

Bolton n’est pas seul sur ce théâtre des opérations potentielles. Mike Pompeo a appelé à une éviction des mollahs lors d’un discours à la diaspora iranienne, prononcé à la bibliothèque présidentielle Ronald Reagan en Californie quelques heures seulement avant le tweet de Donald Trump. Le président américain a aussi été invité à s’attaquer à l’Iran par certains de ses chefs d’État étrangers préférés, notamment le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et la famille royale saoudienne.

Ces pressions ne sont pas abstraites. Dans le cadre de la politique de Trump, les sanctions contre l’Iran seront renouvelées en août. Les États-Unis n’ont pas d’échanges économiques officiels avec l’Iran, mais ces sanctions s’appliqueront également aux affaires entre l’Iran et d’autres pays, ce qui pourrait avoir un effet paralysant –par contraste, Trump a maintenu des sanctions contre la Corée du Nord, mais il ne punit pas les pays comme la Chine ou la Corée du Sud qui ont maintenu des liens commerciaux avec elle.

Certains pays de l’UE ont clamé haut et fort qu’ils ignoreraient les sanctions, mais ils devront changer de refrain lorsqu’ils seront forcés de choisir entre échanger avec l’Iran et échanger avec les États-Unis, ou même effectuer des transactions basiques avec des banques américaines.

Incursion contre-productive

Trump semble estimer que le régime iranien est fragile, et il a prétendu plusieurs fois que l’accord sur le nucléaire, avec les promesses de la fin des sanctions, l'a sauvé de l’effondrement. Mais peu de spécialistes de l’Iran partagent cette analyse.

Même si le régime chutait, il n’est pas du tout certain que le pouvoir reviendrait à des démocrates pro-occidentaux, qui n'ont en Iran aucune organisation cohérente pour y parvenir –comme s’en sont assuré les mollahs, décennie après décennie. L’armée serait un successeur plus plausible, peut-être les gardiens de la révolution, qui n’ont jamais été favorables à l’accord sur le nucléaire et relanceraient sûrement les centrifugeuses s’ils devaient accéder au pouvoir.

Dans le même temps, s’il apparaissait que les États-Unis étaient impliqués dans l’éviction du régime, même les jeunes démocrates se précipiteraient au soutien de l’armée, ou ne s’opposeraient pas à l’ascension des gardiens de la révolution. Le fantôme de Mohammad Mossadegh, le leader iranien élu démocratiquement et renversé par un coup d’État soutenu par la CIA en 1953, est encore partout dans les mémoires, les rues et les campagnes du pays.

En 2006, Condoleezza Rice, alors secrétaire d’État du président George W. Bush, avait publiquement demandé au Sénat soixante-quinze millions de dollars en financements d’urgence destinés aux opposants au régime iranien. Dans un discours auquel a fait écho celui de Pompeo dimanche dernier, Rice avait affirmé: «Les États-Unis s’opposeront activement à la politique menée par le régime iranien actuel, et nous nous appliquerons simultanément à soutenir les aspirations du peuple iranien à la liberté».

Nombre d'Iraniennes et Iraniens combattant pour la liberté avaient alors –à raison–imploré Rice de retirer sa demande et de se faire une avocate moins sonore. Le régime avait intensifié ses persécutions contre les mouvements d’opposition, citant le discours de Rice comme preuve qu’ils étaient des agents de l’étranger. Dans le contexte des manifestations populaires contre les grandes difficultés économiques que connaît le pays, le discours de Pompeo, combiné aux menaces grossières de Trump, pourrait avoir le même effet contre-productif.

Faire du bruit pour faire oublier le reste

La seule personne raisonnable de cette bande, le secrétaire à la Défense Jim Mattis, s’est récemment montré bien silencieux, probablement pour protéger plusieurs projets de coopération avec l’Otan contre les interférences politiques et pour éviter les questions embarrassantes auxquelles ses réponses le mettraient en porte-à-faux avec Trump.

Mattis, un ancien général quatre étoiles des Marines, est plutôt interventionniste en ce qui concerne l’Iran –comme la plupart des officiers américains ayant vu certains leurs soldats tués en Irak par des milices soutenues par l’Iran– mais il sait ce qu’est la guerre et n’a certainement aucune envie d’envoyer 100.000 soldats envahir et occuper l’Iran, un pays trois fois plus grand que l’Irak.

Pourtant, les incursions de Trump dans la vie politique iranienne, aggravées par sa rhétorique belliqueuse, peuvent envenimer la situation très rapidement. Une telle escalade est tout à fait possible, même si Trump ne pensait aucun de ces mots de défi et même s’il n’avait en fin de compte posté ce tweet en capitales que pour distraire l’attention du public de sa prestation désastreuse à Helsinki, de l’enquête de Mueller, des enregistrements de Cohen et des autres crises politiques qui couvent actuellement autour de lui.

Faire du bruit pour faire oublier le reste est plus que jamais d’actualité –tout comme ce tweet posté par Trump en novembre 2011: «Pour être élu, @BarackObama va partir en guerre contre l’Iran».

Il s’est avéré qu’Obama a facilement été réélu, sans avoir besoin de provoquer une guerre et en étant même parvenu à signer une sorte d’accord de paix. Trump semblait alors penser que partir en guerre contre l’Iran constituait pour un président un moyen efficace de se faire réélire. On peut se demander si c’est toujours ce qu’il pense aujourd’hui.

Fred Kaplan Journaliste

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