Économie

Le mensonge idéologique du «jour de libération fiscale»

Temps de lecture : 3 min

Ce 27 juillet, on célébrait la Journée mondiale des administrateurs système, la Journée internationale du fonio, une céréale africaine méconnue, et le «jour de libération fiscale». Un seul de ces événements ne sert à rien.

Et si l'on envisageait l'impôt comme un échange de bons procédés? | Philippe Huguen / AFP
Et si l'on envisageait l'impôt comme un échange de bons procédés? | Philippe Huguen / AFP

Le 23 juillet, l’association Contribuables associés a célébré le «jour de libération fiscale» –autrement dit, le moment où vous commencez véritablement à travailler pour vous et non pour financer les dépenses publiques. L'Institut économique Molinari, quant à lui, le fixe cette année au 27 juillet, soit deux jours plus tôt qu'en 2017.

Avant cette date, l’État français vous prendrait l’intégralité de votre salaire. L’idée est simple, et profondément poujadiste: puisque les dépenses publiques correspondent à 56% ou 57% du PIB, il ne reste que 43% ou 44% pour nous. Étalé sur notre calendrier grégorien, ce raisonnement revient à dire que ce nous gagnons dès la fin du mois de juillet nous revient de droit, et que le reste n’est que vol de l’État.

Contribuables associés va plus loin dans son analyse anti-taxes et anti-impôts et précise que la France est en décalage par rapport à la journée moyenne de libération fiscale des autres pays de la zone euro, établie au 19 juin.

Raisonnement réducteur

Nous vivrions dans un pays où le poids de l’impôt serait extrêmement lourd et où le dictat de l’État serait inique. Mais heureusement, dès l’été, nous retrouverions notre liberté et pourrions enfin profiter pleinement de ce que nous avons gagné.

L'association Contribuables associés est connue pour ses publications libérales et teintées d’une idéologie droitière. Pourtant, ses résultats font les gros titres chaque année et certains médias n’oublient pas de mettre en avant le caractère libérateur de la fameuse date.

Le prix Nobel d'économie Milton Friedman a même appelé à faire de ce moment un jour férié, à célébrer et à fêter, au même titre que la fête nationale ou le Nouvel an. «Nous avons proposé [...] d'instituer une nouvelle fête nationale, le Jour de l'Indépendance personnelle –le jour de l'année où nous cesserions de travailler pour payer les dépenses du gouvernement et où nous commencerions à payer pour les biens que nous choisissons (individuellement ou à plusieurs) à la lumière de nos besoins et de nos désirs», avance-t-il dans La liberté du choix, paru en 1980.

Seulement, ce raisonnement est particulièrement réducteur et il oublie le rôle essentiel et primordial de l’État, garant de l’équilibre macroéconomique et producteur de capitaux indispensables à notre compétitivité, à notre renommée et à notre fraternité.

Trop souvent, la dépense publique, comme son nom l’indique, est vue comme une simple dépense, une perte qui viendrait grever les autres strates de l’économie et constituerait un coût attentatoire, dommageable à l’essor économique –une charge presque illégitime.

On ne perçoit l’intervention de l’État qu'en tant qu'opération nuisible, au service des intérêts de quelques-uns et incapable de soutenir l’ensemble des acteurs. Contribuables associés s’amuse d'ailleurs à rappeler les actions jugées peu crédibles de l’État: les rémunérations abusives d’un certain corps politique, les aides sociales absurdes, la politique de la ville...

L'impôt, un échange plutôt qu'un vol

Laissons faire le champ économique pour aboutir au meilleur des mondes possibles, concluent les tenants d’une telle doctrine. Vive le marché libre et non-faussé, bénissons la concurrence pure et parfaite, applaudissons l’ordre spontané et les intérêts particuliers.

Mais l’économie, ce n’est pas ça –et même les plus libéraux des spécialistes l’ont très bien compris. L’action de l’État est indispensable pour corriger les défaillances et trouver des solutions aux externalités négatives. Des institutions comme le FMI, l’OCDE ou la Banque mondiale, que l'on ne peut pas considérer comme les plus à gauche de l’échiquier idéologique, jugent obligatoire la présence des autorités publiques.

Il faut comprendre que le prélèvement n’est pas un vol: il s'agit d'un transfert, d'un échange, d'une source de financement. Mettre en place un impôt ne revient pas à s’accaparer l’argent des foyers français, mais tout simplement à faire payer, à un juste prix, les services et les investissements publics et les activités régaliennes.

Vous payez votre impôt sur le revenu, vos cotisations ou vos taxes, mais vous profitez gratuitement des routes, de l’école républicaine, des services de santé, des réseaux de communication, de la distribution de l’eau et de l’électricité, des organisations judiciaires, de la sécurité intérieure (police, gendarmerie, pompiers) et extérieure (armée)...

Action étatique profitable à tous

Les dépenses publiques, mécaniquement et intuitivement prises comme un coup porté à votre portefeuille, représentent aussi et surtout des investissements dans le capital humain, technologique, social, culturel et économique de notre société.

Grâce à l’impôt et à la présence d’un État fort, la France garantit un haut niveau de redistribution, un indice de développement humain très élevé et une cohésion collective viable et pérenne –et ces facteurs soutiennent considérablement la croissance et la force économique.

Dans son livre L’État Social, l’économiste Christophe Ramaux affirme que l’action de l’État est même profitable. «En comptabilisant l’ensemble des aides, des redistributions, des services publics, directs ou indirects, des investissements publics, des transferts et autres versements, le tout déduit de la dette structurelle nationale, on en arrive à un surplus de plus de 5.000€ par an et par personne.»

L’État nous rapporterait 5.000€ net chaque année, alors ne parlons pas d’une journée de libération fiscale et célébrons plutôt une année d’aide, de soutien et de solidarité.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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