Culture

Comment Éric l’humoriste régressif est devenu Judor l’auteur authentique

Temps de lecture : 6 min

Lui-même semble parfois décontenancé par la dualité qui le caractérise.

Éric Judor à Cannes en mai 2013 | Alberto Pizzoli / / AFP
Éric Judor à Cannes en mai 2013 | Alberto Pizzoli / / AFP

Dans une interview devenue fameuse donnée à StreetPress en 2013, l’acteur Jean-Luc Bideau, interprète du docteur Strauss dans l’inégalable (et inégale) série H, tire à boulets rouges sur ses anciens partenaires de jeu. Dans son viseur: le trio composé de Jamel Debbouze, Ramzy Bédia et Éric Judor.

«Je me demandais comment faisaient les réalisateurs pour les supporter», confie-t-il en pointant du doigt leur énergie débordante et le décalage culturel entre cet acteur suisse qui avait alors la soixantaine et les trois jeunes qui «venaient de la banlieue» et qui auraient été «très durs». Et puis soudainement Jean-Luc Bideau se corrige: «Pas Éric! Éric c’est un mec assez littéraire».

Faux idiot

Si cette dernière affirmation avait été formulée au début de la carrière d’Éric Judor, on peut facilement imaginer que peu de personnes l’auraient prise au sérieux. Éric Judor n’était alors que l’Éric d’Éric et Ramzy, un des duos comiques les plus marquants de la fin des années 1990 et du début des années 2000. La relève des Nuls et des Inconnus, plutôt des Nuls d’ailleurs, avec qui Éric et Ramzy partageaient alors un goût particulier pour l’absurde ainsi qu’une évolution, du moins en ce qui concerne les cas particuliers d’Alain Chabat et d’Éric Judor, finalement assez similaire.

Mais pour l’heure, celui qui a d’abord été accompagnateur touristique et logisticien chez Bouygues développe donc aux côtés de Ramzy Bédia un humour grotesque fonctionnant principalement sur l’alchimie entre les deux comparses et qui a parfois atteint des sommets de régressivité. Leur spectacle au Palais des Glaces en 1998 en est l’apogée, comme le montre l’extrait ci-dessous où en moins de deux minutes s’enchaînent bisous, chanson, prière, coups, enfantillages et autres crachats.

Si la capacité d’improvisation du duo est bien évidemment une des clés de leur architecture comique, leurs sketchs reposent surtout sur un équilibre, une formule à deux inconnues, ou plutôt à deux inattendus. Une équation qu’ils mettront au service de leur premier film à deux, La Tour Montparnasse infernale (réalisé par Charles Nemes en 2001).

Le long-métrage n’est pas devenu culte pour rien: il a permis de découvrir la maîtrise totale qu’avaient Éric et Ramzy de leur propre absurdité, et surtout que celle-ci ne se résumait pas à des mimiques ou à des jeux de mots mais qu’elle pouvait être déclinée en un comique de situation absolument délicieux dont les chutes et autres chorégraphies physiques rappellent parfois les magnifiques maladresses de Laurel et Hardy ou de Buster Keaton.

Le choc Dupieux

Après quoi, les inséparables d’alors exerceront leurs talents sur deux autres films (Double Zéro et Les Dalton), loin, très loin d’atteindre le niveau de La Tour Montparnasse infernale. Dans les mains de réalisateurs médiocres et sans imagination, la formule du duo s’épuise. Le second souffle arrivera grâce à un autre cinéaste, Quentin Dupieux, qui peut lui se targuer d’un style tout personnel et d’un don inné pour la mise en scène, le tout soutenu par une écriture brillante dont l’absurdité contrôlée est comparable, selon Éric Judor lui-même, à Luis Buñel. Quentin Dupieux qui engagera d’ailleurs Alain Chabat dans son film suivant.

L’expérience de Steak (2007) marquera profondément Éric qui commence alors à devenir Judor. C’est-à-dire, tout en continuant les collaborations ponctuelles avec Ramzy, à travailler seul, à développer et penser son propre style. C’est ainsi qu’en 2011 naîtra Platane, la série qu’en plus de jouer il a écrite et réalisée. Dès le premier épisode il fera d’ailleurs un clin d’œil à Quentin Dupieux en intégrant une scène très semblable à une séquence de Steak. Les deux moments (voir ci-dessous) le mettent en confrontation étendue avec une infirmière tandis que sur son lit d’hôpital, Éric fait de la résistance.

«Moins spontané mais plus précis»

Platane (dont une troisième saison est en préparation) sera un très beau succès critique. Éric Judor y met en scène le milieu parisien du cinéma avec plus de réalisme que les situations alambiquées de la série ne peuvent le faire croire. Aussi, l’humoriste désormais auteur s’y dévoile, certes en exagérant ses traits mais en montrant bien la difficulté d’être pris aux sérieux lorsqu’on est surtout connu pour avoir joué au débile à côté d’un autre auquel on est constamment associé.

Une ambition qu’il a récemment explicitée dans une interview donnée au magazine Première: «Depuis Platane je veux montrer autre chose que de la comédie pure», dit-il en parlant de son besoin nouveau «d’authenticité».

Enfin et surtout, la série fait rire différemment de ce à quoi Éric Judor nous avait habitués. Dans un entretien à Télérama, il explique que son humour est devenu «moins spontané mais plus précis». Et en effet, les scènes de Platane s’étendent sur le temps long et plutôt que de miser sur le seul «Éric show», elles laissent l’écriture et les situations créer un malaise drolatique. Moins directement hilarant et beaucoup plus fin. Plus anglais, dirait sans doute celui qui loue sans cesse la subtilité de l’humour britannique comme pour mieux souligner les défauts français.

Problemos contre putassiers

Et de fait, le long de la promotion du nouveau film dont il est la star (Roulez jeunesse), Judor ne s’est pas gêné pour tacler à la gorge la tradition comique française. «Je trouve les comédies mainstream catastrophiques, […] elles sont mièvres, mal écrites, mal filmées…», lance-t-il en pointant du doigt, entre autres, le dernier Taxi (tout en assumant parfaitement la nullité des Daltons) ou autres «films français un peu putassiers». «On est capable de mieux», surenchérit-il.

Une critique qui a étonné certains et certaines du fait de son passé d’humoriste régressif, mais qu’il est pourtant tout à fait légitime de formuler puisqu’aujourd’hui Éric Judor fait mieux, beaucoup mieux que la moyenne des comédies françaises. En témoigne le dernier film qu’il a réalisé, Problemos, une merveille de second degré coécrite par Blanche Gardin et finalement très «authentique», parce que traitant d’un sujet fort et réel, les zadistes, bourré de différents niveaux de lecture, de l’humour gras à la reproduction du schéma capitaliste au sein d’un petit groupe de soi-disant progressistes.

La niche Judor

Problemos dont une des critiques les plus enthousiastes a été écrite par… les Cahiers du cinéma. L’antre des intellectuels, la maison de la Nouvelle Vague, les plumes les plus dures de la critique française. Rien d’étonnant malgré tout. En 2013, dans un numéro consacré à la comédie, c’est Éric Judor que les Cahiers avaient choisi pour faire leur couverture et avaient même soutenu La Tour Montparnasse infernale. Dans son édito du numéro de 2013, le rédacteur en chef des Cahiers Stéphane Delorme parle même d’Éric Judor comme d’un «comique surdoué» au «complexe et au comique jamais reconnu à sa juste valeur».

Là est toute l’ambiguïté de la carrière du comique: ses plus belles œuvres furent presque systématiquement des échecs commerciaux. De Steak à Problemos en passant par Platane ou La Tour 2 Contrôle Infernale, les entrées ou audiences furent à chaque fois bien plus basses que ce que l’on peut attendre d’un film ou d’une série avec une telle tête d’affiche. Comme si l’humour d’Éric Judor était devenu une niche à lui seul, du burlesque poussé à son maximum (La Tour 2 Contrôle Infernale) à l’introspection qui ne se donne à lire qu’entre les lignes (Platane).

Angoisse lunaire

Lui-même semble parfois décontenancé par la dualité qui le caractérise. Il suffit de lire ou de regarder la moindre de ses interviews. Dès qu’il se lance dans une réflexion sérieuse, il se coupe immédiatement pour se moquer de lui-même. Puis enchaîne sur une autre pensée passionnante, avant de sortir une vanne tombée de nulle part. Clarifiant ce dont on se doutait: plus son humour évolue, plus il lui ressemble.

Et malgré les différents flops en salles, Éric Judor continue de chérir sa liberté en approfondissant toujours plus la drôlerie pensive qui l’incarne. Tout en se raccrochant à la haute reconnaissance critique qui l’accompagne. La une des Cahiers du cinéma? «Mon Oscar à moi, dit-il à Vice, je peux reposer en paix.»

Les Cahiers, justement, qui dans leur critique de Problemos décrivaient la «mécanique très fine» du comique d’Éric Judor comme une «anomalie posée par sa présence d’enfant angoissé et lunaire dans un monde d’adultes auquel il reste étranger». Peut-être bien que son plus grand talent est là, nous faire rire par le biais d’une angoisse aussi intime qu’universelle. Et de nos jours plus que jamais, tout à fait authentique.

Thomas Deslogis Journaliste

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