Santé

Tabagisme: les véritables raisons politiques du paradoxe français

Temps de lecture : 7 min

L’exception française est due à notre politique de santé publique.

L’entrée dans la dépendance au tabac se fait très tôt, le plus souvent avant l’âge de la majorité. | 
Stas Svechnikov via Unsplash License by

Non, fumer n’est en rien une fatalité. L’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) vient de lever une partie du voile sur les raisons qui font qu’en France, et depuis des décennies, près de 80.000 personnes meurent prématurément chaque année des conséquences de leur tabagisme. Cette hécatombe ne doit rien au hasard. Signée Aurélie Lermenier-Jeannet, l’étude de l’OFDT rappelle et détaille quelques-uns des aspects d’un dossier éminemment politique.

Mieux comprendre le phénomène du tabagisme en France impose, comme le fait l’OFDT, d’élargir le champ de vision de cette addiction toxique de masse. On sait aujourd’hui qu’environ un quart des Européennes et Européens de 15 ans et plus déclarent être fumeurs quotidiens de tabac. Et ce avec des écarts allant de 5% en Suède1 jusqu’à plus du tiers en Bulgarie. Juste derrière elle, la France (33%) loin devant le Royaume-Uni (16%), la Belgique (17%), l’Allemagne (23%), l’Italie (24%) ou l’Espagne (26%).

Et même si ces pourcentages peuvent être à la marge critiqués, personne ne conteste le constat: la consommation de tabac est nettement plus élevée en France que dans la quasi-totalité des autres pays européens, notamment les pays voisins. La comparaison est encore plus parlante quand on l’élargit aux autres pays occidentaux, et notamment aux pays anglo-saxons. L'étude indique ainsi:

«En 2015, 11% des habitants des États-Unis âgés de 15 ans et plus déclaraient fumer quotidiennement, comme en Islande; c’était le cas de 15 % des Néo-Zélandais. Selon des données plus anciennes, 13% des Australiens et 15% des Canadiens consommaient du tabac chaque jour en 2013. Toutes ces prévalences tabagiques sont nettement moindres que celles enregistrées en France via le Baromètre santé. Par ailleurs, en termes d’évolution, le tabagisme a été en France relativement stable ou en très léger recul sur la période 2000-2015, alors que les autres pays semblent être parvenus à nettement le réduire, avec des baisses allant d’un quart à près de 50% en Islande (-49% entre 2000 et 2013), en Australie (-35%), aux États-Unis et au Canada (-28 % et -34 %), en Nouvelle-Zélande (-38%), en Irlande et au Royaume-Uni (-42% et -26%).»

Une consommation importante dès l'adolescence

La situation française est d’autant plus préoccupante que l’entrée dans la dépendance au tabac se fait très tôt, le plus souvent avant l’âge de la majorité. À 16 ans, ils et elles sont 16% à consommer quotidiennement du tabac, une consommation très fortement addictive dont on ne peut le plus souvent se libérer que très difficilement. Chez les jeunes, le passage à l’usage régulier de tabac se fait environ un an et demi après l’initiation au tabac. «En moyenne, les jeunes fument leur première cigarette vers 14 ans et demi et commencent à fumer régulièrement vers 16 ans», précise Santé publique France. C’est là une situation d’autant moins compréhensible qu’il est interdit de vendre ou d'offrir gratuitement à des mineurs de moins de 18 ans des produits du tabac, les buralistes devant, en cas de doute, «exiger du client qu'il établisse la preuve de sa majorité».

Ainsi, tous les indicateurs convergent: par rapport aux autres pays de l’Union européenne (et tout particulièrement ceux de l’Europe de l’Ouest et aux pays anglo-saxons) la consommation de tabac est particulièrement importante en France –et ce dès l’adolescence. Pour l’auteure de l’étude de l’OFDT, la baisse annoncée du tabagisme parmi les adultes entre 2016 et 2017 «ne remet pas encore en cause ce constat». Cette situation est d’autant plus surprenante que les prix du tabac en France sont parmi les plus élevés de l’UE, et bien plus que dans les pays voisins.

«Au vu de l’analyse menée, il semble donc subsister une sorte de paradoxe français en matière de tabagisme, observe Aurélie Lermenier-Jeannet. Malgré une législation de plus en plus contraignante, conforme quasiment en tous points aux exigences de la Convention-cadre de lutte contre le tabac que le pays a ratifiée en 2004, avec de nombreuses restrictions d’usage, de publicité et d’accès (aux mineurs) ainsi que des prix élevés, la France n’est jusqu’en 2016 pas parvenue à infléchir durablement sa consommation de tabac.»

Une augmentation des prix beaucoup trop lente

Comment comprendre? Pour la spécialiste de l’OFDT, l’apparente contradiction entre des prix élevés et une prévalence qui reste forte s’expliquerait par la politique appliquée aux augmentations de prix depuis 2004. De nombreux travaux ont en effet démontré que pour faire baisser durablement la consommation de tabac, les hausses de prix, décrétées par la puissance publique, doivent être conséquentes et répétées. «Or la France n’a pas toujours suivi cette dynamique», rappelle-t-elle. Voulues par Jacques Chirac, alors président de la République, les fortes augmentations de prix entre 2002 et 2004 (+1,40 euro, soit 39%) furent suivies d’un net recul du tabagisme. «Puis les prix ont stagné quelques années, avant de connaître, entre 2009 et 2014, des hausses modérées et progressives qui n’ont pas eu l’effet escompté» souligne Aurélie Lermenier-Jeannet.

«D’autres raisons peuvent aussi être évoquées pour expliquer cette persistance du tabagisme chez les Français: une faible application des mesures d’interdiction de vente aux mineurs et de fumer dans les lieux publics, un remboursement des substituts nicotiniques longtemps resté partiel, un tabagisme des femmes important, y compris pendant la grossesse (17% de fumeuses quotidiennes au 3e trimestre), qui perdure comme un symbole d’émancipation et d’hédonisme…»

Dans ce contexte, quelle a été ces dernières années la politique française de santé publique? Le quinquennat de François Hollande poursuivit la ligne suivie durant celui de Nicolas Sarkozy: pas d’augmentation des prix. Il fut toutefois marqué, en 2014, par l’annonce d’un Programme national de réduction du tabagisme. Une initiative qui, pour l’essentiel s’est tardivement réduite à une mesure symbolique: le «paquet neutre standardisé». Une mesure visant moins à convaincre les fumeurs et fumeuses d’arrêter qu’à tenter de dissuader les jeunes non-fumeurs et non-fumeuses de commencer.

Pour sa part, fort des engagements du candidat Macron en faveur de la «prévention», l’actuel gouvernement a mis en place un programme d’augmentation progressive des prix. Elle prévoit d’atteindre un minimum de dix euros le paquet de cigarettes à la fin de ce quinquennat –une progression beaucoup trop lente pour être pleinement efficace selon la plupart des spécialistes. Une progression qui, selon Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé, permettra aux fumeurs et fumeuses de se préparer à arrêter…

Pour les ministres, la cigarette électronique n’existe pas

Il faut aussi ajouter un élargissement de la prise en charge des substituts nicotiniques pour aider au sevrage tabagique. Objectif: 500.000 fumeurs de moins chaque année, pour arriver sous la barre des 23% de fumeurs d’ici la fin du quinquennat. Un chiffre et une dynamique pour le moins très ambitieuses. La spécialiste de l’OFDT est plus mesurée.

«Ces mesures pourraient entraîner un repli du tabagisme à long terme et mettre fin à cette singularité française. La représentation du tabac semble d’ailleurs avoir évolué pour les jeunes générations, qui ont une image du tabac extrêmement dégradée par rapport à leurs aînés, et le tabagisme quotidien parmi les adolescents de 17 ans a nettement reculé en 2017 (59% d’expérimentateurs et 25% de fumeurs quotidiens, contre respectivement 68% et 32% en 2014). Parmi les adultes, les chiffres issus du Baromètre santé 2017 indiquent aussi une baisse significative en comparaison des niveaux observés entre 2010 et 2016. Cette évolution devra se confirmer dans la durée pour rattraper le retard en termes de prévalence par rapport aux autres pays occidentaux.»

Reste, dans ce contexte, un nouvel espoir: la cigarette électronique et le vapotage qui démontrent, depuis quelques années, qu’ils peuvent être un puissant levier pour réduire, à l’échelon de la collectivité, la consommation de tabac fumé. Les choix politiques effectués en Angleterre et en Islande fournissent, de ce point de vue, des démonstrations spectaculaires. Cet avis est aussi, désormais, partagé et défendu par la quasi-totalité des spécialistes français de l’addiction tabagique et de la réduction des risques. Malheureusement, force est ici de constater qu’Agnès Buzyn suit la même politique de déni que celle menée, durant cinq ans, par Marisol Touraine: pour les ministres français en charge de la santé, la cigarette électronique n’existe pas. Les premiers contacts fructueux établis entre les représentants des vapoteurs et Benoît Vallet, précédent Directeur général de la Santé dans un «Groupe de travail vapotage» ont été rompus de manière unilatérale et sans explication.

«En dépit de nos différentes demandes de rencontre, ni Agnès Buzyn ni ses services ne nous ont jusqu’à présent répondu, déclarait à Slate.fr, en mars dernier, Sébastien Béziau, vice-président de #sovape. Nous dénonçons une position officielle inappropriée, un déni, des injonctions contradictoires, le refus d'admettre que le sevrage tabagique est possible grâce à la cigarette électronique alors que d'autres pays, comme le Royaume-Uni, la considèrent comme une des meilleures solutions, au point d'en faire la publicité pour inciter les fumeurs à “switcher”.»

Vape ou non, les jeunes fument

Pourquoi la France ne prend-elle pas modèle sur les exemples britanniques et islandais et leur politique de réduction des risques? Les «militants de la vape» (toutes et tous ou presque anciens fumeurs de tabac) dénoncent notamment les interdictions de propagande et de publicité. «On assimile ici la cigarette électronique au tabac, et ça alors que la vape est son meilleur ennemi», expliquent-ils.

«Cette politique est totalement infondée d'un point de vue sanitaire (des centaines d'études le démontrent), affirme Sébastien Béziau. Elle a pour origine le fantasme de l’existence chez les jeunes d’on ne sait quel “effet passerelle” vers le tabac, largement contredit par de nombreuses études.» Des jeunes qui n’ont nul besoin de cette passerelle pour entrer dans le monde du tabac.

Et l’on voit mal, aujourd’hui, comment le tragique «paradoxe français» du tabagisme pourrait progressivement s’effacer tant que le pouvoir exécutif continuera à mener cette étrange, persistante et finalement coupable politique de déni.

1 — Le faible pourcentage de fumeurs en Suède s’explique par la consommation orale d’une forme de poudre de tabac humide (dénommée «snus») a priori moins dangereuse pour la santé mais interdite depuis 1992 dans le reste de l’Union européenne. Retourner à l'article

Jean-Yves Nau Journaliste

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