Médias / Politique

Ceux qui avaient intérêt à ce qu’éclate l’affaire Benalla le paieront cher

Temps de lecture : 5 min

Les médias ont été nourris par des informateurs, syndicalistes policiers, commissaires ou gendarmes dont beaucoup redoutent la réorganisation de la sécurité de l'Élysée voulue par Macron.

Emmanuel Macron et Alexandre Benalla se rendent dans une école primaire à Berd'huis (Normandie) le 12 avril 2018. | Charly Triballeau / AFP
Emmanuel Macron et Alexandre Benalla se rendent dans une école primaire à Berd'huis (Normandie) le 12 avril 2018. | Charly Triballeau / AFP

Cette affaire Benalla, elle commence à compter beaucoup d’erreurs de faits, comme si les médias, dans le souci de l’appréhender, s’étaient un peu fait piéger, «à la confiance». Comme si la qualité de leurs informateurs les avait rendus imprudents. Car, en définitive, Alexandre Benalla n’est plus le personnage mystérieux et omniprésent qui a été présenté au départ, qui aurait très bien pu être chargé à lui seul –à 26 ans!– de la sécurité du président de la République. Un chargé de mission du cabinet de l’Élysée devenu «Rambo», tout en armes, gyrophares et arrogance, que le chef de l’État aurait gratifié d’un salaire astronomique et d’une villégiature en bord de Seine.

Alexandre Benalla n’est plus sous-préfet, et il y a peu de chances qu’il le soit un jour. Il ne gagne pas 10.000 euros par mois, comme cela a été dit, plus modestement 6.000 euros, comme les autres chargés de mission de la présidence, si l’on en croit les déclarations du secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, devant la commission sénatoriale. Il n’occupe pas «un appartement de 300 mètres carrés», ni même de 200, dans la dépendance du Quai Branly. Il était prévu qu’il intègre un logement de fonction de quatre-vingts mètres carrés dans cette même résidence où l’Élysée possède soixante-trois appartements, s’il n’avait pas été mis fin à ses fonctions, le 20 juillet. Il n’avait pas de voiture de fonction, mais utilisait un véhicule de service, équipé comme ceux de la police. Et il était hors de question qu’il prenne tout ou partie de la direction de la future cellule de sécurité que l’Élysée met actuellement sur pieds.

La «faute» du 1er mai est une aubaine

Ces derniers jours, les membres du cabinet de la présidence et le chef de l’État lui-même, non sans morgue, n’ont pas manqué de pointer les informations qui se sont révélées fausses, ou exagérées, à propos d’une histoire assez méandreuse, assez fantasmée, pour que le président de la République puisse la qualifier de «tempête dans un verre d’eau». Pourquoi un tel «emballement», pour reprendre une autre expression d’Emmanuel Macron? Une telle surcharge dans la fabrication du portrait d’un jeune homme assez irresponsable, et la dérive de celui-ci dans la posture du nervi supplétif du maintien de l’ordre, une fin de manifestation de 1er mai?

Le pire était prouvé, après tout, saisi par les images de vidéos, à savoir la brutalité d’un chargé de mission de l’Élysée, non habilité à la violence légale, contre un manifestant. Cela aurait suffi à tout citoyen normal. Faute étalée. Valant lourde sanction immédiate, peut-être même poursuites pénales. Au lieu de quoi, l’information s’est trouvée enrichie de l’amont de la scène de la place de la Contrescarpe. Les mois de fonction du chargé de mission à l’Élysée. Les ambiguïtés, aux yeux de certains, du rôle affecté à Alexandre Benalla par ses supérieurs, au titre de la sécurité du président de la République.

En réalité, alors que Le Monde menait sa propre enquête, qui allait déboucher sur «le scoop» de la vidéo de la Contrescarpe, les médias ont été nourris par des informateurs, syndicalistes policiers, commissaires ou gendarmes, concernés à un titre ou à un autre par l’organisation de la sécurité de la présidence, et dont beaucoup redoutent que celle-ci échappe, comme Emmanuel Macron en a le projet, au système éprouvé sous la Ve République.

De ce point de vue, la «faute» d’Alexandre Benalla à la Contrescarpe est une aubaine. Il paraît tellement incarner à lui tout seul la sécurité selon le nouveau président. Depuis un an, pour les policiers et les gendarmes du Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), pour les appareils du ministère de l’Intérieur, il est l’intermédiaire incontournable. Sur les photos des sorties présidentielles, comme un garde du corps de proximité. Dans les réunions préparatoires à la réorganisation, qui doit être effective aux premiers jours de 2019. Il est même là, de son propre aveu, dans la salle de commandement du ministère de l’Intérieur, au soir de la manif du 1er mai, quand les policiers, sur les écrans, détectent les premières vidéos, sur les réseaux sociaux…

À l'origine, la perspective de la réorganisation

La vérité sur la brutalité d’un chargé de mission va mettre deux mois et demi à exploser à la face du pays. Mais le contenu des images fait le tour des milieux policiers. Et quand la presse se manifestera, c’est tout un système qui, derrière Alexandre Benalla, sera pointé du doigt. Avec Benalla, pour prix de la chute de celui-ci, un avertissement.

Ou plutôt la répétition d’un avertissement. La menace de la même levée de boucliers que dans les années 1980, quand François Mitterrand, qui se méfiait de la police, avait entrepris de confier sa sécurité et celle de la présidence aux seuls gendarmes, réputés plus discrets, plus loyaux –et aux yeux de Mitterrand, moins de droite. Le GSPR avait alors été vidé de ses policiers, ce qui avait déclenché une guerre des services, non sans conséquences pour le chef de l’État, notamment dans «l’affaire des écoutes» menées par la cellule des «gendarmes de l’Élysée», entre 1982 et 1986.

Prudemment, Nicolas Sarkozy avait rendu définitivement le GSPR au ministère de l’Intérieur. François Hollande a été partisan du mixage policiers-gendarmes. Emmanuel Macron, fort des prescriptions de la Cour des comptes, qui juge le système actuel trop coûteux, entend réunir les effectifs du commandement militaire, chargé de la protection des installations de l’Élysée, et du GSPR dans une seule et même entité. Le ministère de l’Intérieur perdrait à nouveau sa surveillance du palais de la présidence, ce qui ne peut que déplaire à certains de ses cadres.

L’affaire Benalla trouve son origine dans la perspective de la réorganisation, avant même d’offrir, les jours derniers, du grain à moudre à l’opposition, sur le chapitre constitutionnel. Depuis le 1er mai, deux mois et demi durant, la menace sur l’Élysée a été sourde, silencieuse. Il n’est pas certain d’ailleurs que les responsables de l’Élysée, moins férus de barbouzeries que leurs homologues des décades précédentes, en aient toujours pris conscience. L’incident de la Contrescarpe, le 1er mai, a été minoré. Tout comme le risque de voir le chef de l’État, souvent flanqué d’Alexandre Benalla sur les photos de presse le présentant, affecté par cette proximité même.

Il aurait bien fini par commettre une erreur

D’une certaine manière, la présidence ne s’en plaindra pas, l’affaire est venue trop tôt. Sans la Contrescarpe, les éléments hostiles à la réorganisation de la sécurité de l’Élysée pouvaient toujours se dire que Benalla, nommé, forcément nommé, à un poste concernant la future structure, commettrait bien une erreur, qui peut-être remettrait en cause l’édifice. Trop personnel. Hâbleur, prompt à l’altercation, exagérant son importance auprès du président… Il n’y aurait eu que le choix, dans les étincelles possibles.

Au lieu de quoi, «l’emballement» médiatique et institutionnel, les différents niveaux de querelle caniculaire entre majorité et opposition, entre une commission parlementaire et l’autre, ont amené certains protagonistes à se découvrir, au ministère de l’Intérieur ou à la Préfecture de police. Quand retombera «la tempête», pour reprendre la formule du chef de l’État, il y a fort à parier qu’Emmanuel Macron refera le compte des loyautés. Le ministère de l’Intérieur perdra plus sûrement la main sur le GSPR, dont la prise sera considérée comme vengeance présidentielle, et le ministre, même innocent, même macronien de la première heure, sera sans doute amené à s’expliquer sur «la liberté d’informer» prise par certains de ses collaborateurs.

Philippe Boggio

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