Culture

Plagiat musical, va-t-on trop loin?

Temps de lecture : 8 min

Les procès contre les stars de la pop sont légion depuis quelques années, pour des emprunts parfois évidents, et des très grosses sommes en jeu. Or entre la loi, le public et les professionnels de la musique, la créativité n'a clairement pas la même signification.

Tu es ce que tu écoutes. | Mohammad Metri via Unsplash License by
Tu es ce que tu écoutes. | Mohammad Metri via Unsplash License by

C'est presque devenu une habitude. Fin juin, pour la quatrième fois en l'espace de deux ans, Ed Sheeran a été poursuivi pour avoir copié sans autorisation une œuvre musicale pré-existante –tout en ayant anticipé une autre plainte en créditant tardivement TLC pour la ressemblance entre «No Scrubs» et son tube «Shape of You» en mars 2017.

Cette nouvelle affaire est en fait une relance: en août 2016, l'artiste anglais a été accusé d'avoir plagié «Let's Get It On» de Marvin Gaye pour écrire son «Thinking Out Loud». C'est une entreprise détentrice des droits, SAS, qui en était à l'origine, au nom du co-auteur de «Let's Get It On», feu Ed Townsend. La procédure est restée sans suite et une deuxième vient donc d'être lancée. Cette fois, pour avoir repris «la mélodie, les rythmes, les harmonies, percussions, la ligne de basse, les chœurs, le tempo, la syncopation, et la boucle», Ed Sheeran devrait aligner 100 millions de dollars!

Ed Sheeran, «Thinking Out Loud»

Marvin Gaye, «Let's get it on»

Trois notes qui reviennent ne font pas un plagiat

Alors nombreux sont ceux et celles qui se sont penchées sur les deux œuvres pour jouer au jeu des ressemblances, comme cela avait été le cas entre Lana Del Rey et Radiohead («Get Free» / «Creep») en début d'année, ou pour le procès de «Blurred Lines», où Pharrell Williams et Robin Thicke étaient attaqués par... des ayants-droit de Marvin Gaye.

Et en effet, dans les trois exemples, certains éléments facilement audibles sont clairement similaires: une progression d'accords; une mélodie de voix; un groove et un style de production. Mais cela suffit-il pour parler de plagiat?

Lana Del Rey, «Get Free»

Radiohead, «Creep»

Me Lautier, avocat spécialisé dans le droit de la musique, explique le mode opératoire en cas de plainte pour contrefaçon. «Les juges ne sont pas experts en musique, les avocats non plus. Ce sont des experts agréés qui rendent un rapport, souvent à la demande des parties, et c'est essentiellement sur la foi du rapport d'expertise que la décision est prise. Et même quand on a des dossiers qu'on veut régler à l'amiable, on fait appel à ces experts.» Ces derniers comparent les partitions, la mélodie, l'harmonie, la rythmique, les instruments utilisés, etc. «On peut avoir des motifs de trois notes qui reviennent, et ça ne suffit pas pour faire un plagiat, poursuit l'avocat. Il y a un élément déterminant: l'impression d'ensemble. Si on a un nombre de similitudes trop confondant, on arrive à la conclusion que ça ne peut être le fruit du hasard. Sachant qu'en musique, le nombre de possibilités est quasiment infini.»

Le son d'une époque

Il existe donc des zones de flou, dont le plaignant ou la plaignante et la défense peuvent tirer parti. Or, aux États-Unis, ce sont des jurés qui ne connaissent généralement ni la loi, ni la théorie musicale, qu'il faut convaincre. Et c'est ce qui s'est passé en 2015 avec l'affaire «Blurred Lines» / «Got To Give It Up», où Pharell Williams et Robin Thicke ont dû payer 7,4 millions de dollars.

Robin Thicke, Pharrell Williams ft. T.I., «Blurred Lines»

Marvin Gaye, «Got To Give It Up»

La professeure en droit Wendy Gordon, de l'Université de Boston, a estimé à l'époque que «le juge s'est trompé dans ses instructions au jury en brouillant les lignes entre ce qui représente ou non une violation du droit d'auteur», en laissant penser que «toute copie d'éléments originaux est illégale, ce qui est faux». Prenant l'exemple de la parodie, elle a ainsi expliqué que l'idée, la référence n'est pas condamnable, uniquement l'expression de cette idée.

L'expert en musicologie Joe Bennett a lui affirmé que «ce qu'elles ont en commun est révélateur d'une époque. Si mon artiste préféré utilise une cloche à vache, et j'en utilise une aussi, peut-on protéger la cloche à vache? Les deux parties défendent que leur camp est du côté des créateurs. C'est pourquoi de nombreux jeunes compositeurs sont inquiets. Quel est le seuil? Jusqu'où puis-je être influencé par mon artiste préféré?»

Ce décalage entre la perception de la justice, du public et des spécialistes a été constaté par l'avocat Iyar Stav. Dans son essai sur le plagiat, il compare ainsi deux tubes des années 1980, qui gardent une certaine notoriété aujourd'hui: «Livin' On A Prayer» de Bon Jovi, et «Heaven Is A Place On Earth» de Belinda Carlisle. C'est surtout le refrain qui saute aux oreilles: la progression des accords est quasi identique, l'ordre des accords est le même, et la rythmique utilisée est très similaire. La mélodie du chant est quasiment la même, au moment le plus marquant du morceau. Et c'est sans aborder la ligne de basse, qui suit une trajectoire similaire, avec les mêmes effets rythmiques et un changement de ton.

Bon Jovi, «Livin' On A Prayer»

Belinda Carlisle, «Heaven Is A Place On Earth»

Comme les deux œuvres sont de la même époque, l'instrumentation, les effets, le son de l'enregistrement et le style de production sont aussi très proches. Iyar Stav a donc demandé l'avis de cinq personnes, quatre auditeurs lambda et un musicien. Il leur a fait écouter les deux morceaux en intégralité puis demandé leur avis. Ensuite il a présenté son étude comparative, et rediffusé les refrains, pour un deuxième vote.

Avant l'étude, les quatre non spécialistes ont estimé qu'il y avait une similitude considérable, le musicien a jugé que la ressemblance était basique. Après l'étude, les premiers ont gardé la même opinion, et le musicien est resté sceptique: il n'y avait pas assez pour conclure au plagiat.

L'avocat estime lui que «Heaven» est très similaire à une partie intégrante de «Prayer», et que le droit d'auteur de Bon Jovi a été enfreint.

«D'un point de vue musicologique, ce sont des chansons complètements différentes, parce qu'elles ont des paroles, des mélodies et des accords différents»

L'affaire actuelle «Sheeran-Gaye» suit cette dissension, et plusieurs professionnels ont exprimé leur réserve. Joe Bennett a conclu que «d'un point de vue musicologique, pour moi et de nombreux musiciens et compositeurs, ce sont des chansons complètements différentes, parce qu'elles ont des paroles, des mélodies et des accords différents». Quant au musicien, compositeur et vulgarisateur Adam Neely, il expliquait il y a quelques jours la corde raide sur laquelle se joue cette accusation.

D'une part, «Thinking Out Loud» n'a pas vraiment les mêmes accords que «Let's Get It On», le deuxième en l'occurence ne contient pas les mêmes notes. La différence est subtile, et difficile à discerner à l'oreille nue, mais change l'ambiance globale. D'autre part, dans le document présenté à la justice, le plaignant affirme qu'«avant “Let's Get it On”, aucune chanson connue dans l'histoire n'a utilisée une progression en I – iii – IV – V ou I - I6 – IV – V». Selon Neely, les plaignants laissent sous-entendre qu'ils possèdent l'idée d'enchaîner tel type d'accord avec un autre, comme si quelqu'un avait les droits sur «un adjectif, suivi d'un verbe, suivi d'un nom».

La copie est notre héritage

Or Adam Neely rappelle que «d'un point de vue musical et historique, la pratique de copier les lignes de basse d'œuvres antérieures pour créer de nouvelles compositions est la base même de l'écriture, de l'enseignement et du développement de la musique occidentale, et ce depuis plusieurs siècles».

Il évoque ainsi le cantus firmus, une mélodie préexistante utilisée depuis plus d'un millénaire et le chant grégorien. Il s'agit d'une base pour construire une composition polyphonique, une ligne de basse sur laquelle on va ajouter de nouveaux éléments. À la Renaissance, les messes paraphrases sont l'évolution de cette idée: une voix chante un motif musical, une deuxième le reprend, puis une autre prend le relais, pendant que la première passe à un autre motif. On superpose ainsi des couches d'éléments connus pour créer un nouvel ensemble. Et c'est sans aborder la question du jazz, où la structure rythmique d'«I Got Rhythm» de George Gershwin a longtemps servi de socle de référence.

Le phénomène est évidemment amplifié aujourd'hui, par «l'évolution technique et du home studio, note Me Lautier. C'est devenu très simple de prendre une boucle d'une musique préexistante, de la retravailler. Un jeune qui compose en électro, ce n'est pas étonnant qu'il chope des boucles à droite à gauche, qu'il les utilise comme matière première. Je pense que la facette électronique de la musique tend à peut-être plus d'utilisation d’œuvres antérieures. C'est assez dément d'avoir une sono mondiale hyper facile d'accès».

La machine est vieillissante

On en vient donc à cet enjeu de la créativité, de l'imagination, de la nouveauté. Dans un monde où toutes les musiques enregistrées sont potentiellement disponibles, nous avons accumulé une énorme base de données dans notre cerveau, et nous avons les outils technologiques pour recréer assez aisément ces œuvres. Or, il s'agit bien de pop ici.

Selon le musicologue Simon Frith, la pop est par définition «une question d'entreprise et non d'art», «faite pour plaire à tout le monde», elle n'est pas «motivée par une ambition particulière excepté le profit et l'avantage commercial, et en musique est fondamentalement conservatrice». Si on suit cette vision, rien d'étonnant qu'on ait l'impression que la musique populaire tourne en rond, qu'on entend les mêmes choses mais interprétées et enregistrées différemment selon les époques.

«Si les labels essayent de pondre ces chansons, c'est notamment car depuis vingt-cinq ans, les tubes radio du top 40 sont devenus de moins en moins complexes»

Au début du mois, aux côtés de l'enseignant, musicien et producteur Rick Beato, le musicien professionnel Rhett Shull a partagé son expérience d'auteur-compositeur dans les salles d'écriture de Nashville, mecque de la country. «D'abord vous n'avez pas le temps de vous poser et de travailler ces riffs, car tout est commercialisé. On organise ses séquences d'écriture, parfois des mois à l'avance. Par exemple, un mardi de 9h à 17h, on se retrouve avec généralement deux personnes pour écrire une chanson.» Et quand on sait les quotas de morceaux à enregistrer, d'albums à produire, on attend des auteures et auteurs qu'ils soient efficaces plus qu'originaux. Rhett Shull ajoute: «Il y a eu une boucle de réaction culturelle: si les labels essayent de pondre ces chansons, c'est notamment car depuis vingt-cinq ans, les tubes radio du top 40 sont devenus de moins en moins complexes. Le consommateur moyen de musique, quelqu'un qui n'écoute que les tubes à la radio, sur Spotify, etc., n'est pas habitué à entendre des compositions plus complexes».

D'autre part, cette tendance à la normalisation est liée à la santé économique de l'industrie. Pour Beato, «c'est une des raisons pour lesquelles on voit apparaître toutes ces plaintes pour non-respect des droits d'auteur. Car tous ces artistes qui ont vécu pendant des années grâce à leurs tubes voient leurs royalties diminuer de façon dramatique. Quelqu'un qui touchait 700.000 dollars il y a vingt ans en droits d'auteur, gagne peut-être aujourd'hui 30.000 dollars. Alors, s'il y a moyen de prendre de l'argent à quelqu'un, il y a des gens prêts à demander 100 millions de dollars, pour en recevoir dix». Il n'y a qu'à regarder la courbe des revenus des ventes de l'industrie musicale: les ventes physiques représentaient plus de vingt milliards de dollars en 1999, alors que le streaming, principale source en 2016, n'a même pas rapporté quatre milliards.

Au final, on se retrouve avec les mêmes limites que pour le sampling. «Il y avait une tolérance dans le milieu du hip-hop au début, il n'y en a plus parce que c'est devenu mainstream, avec de gros enjeux financiers», résume Me Lautier. Reste qu'une découpe dans une œuvre existante est facile à prouver, alors que la paternité d'une expression musicale sera toujours sujette à débat. Car comme le disait le poète John Milton il y a plus de trois siècles: «Le plagiat n'a lieu que si l’œuvre n'est pas améliorée par celui qui l'emprunte».

Manuel Perreux

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