Sports

À qui les Bleus rendent-ils service quand ils donnent à des associations?

Temps de lecture : 6 min

L'engagement caritatif des joueurs de l'équipe de France ne saurait se résumer au très médiatisé don de la prime du Mondial de Kylian Mbappé à l'association Premiers de cordée.

Paul Pogba et Kilian Mbappé, le 21 juin 2018 à Ekaterinbourg (Russie) | Franck Fife / AFP
Paul Pogba et Kilian Mbappé, le 21 juin 2018 à Ekaterinbourg (Russie) | Franck Fife / AFP

Difficile d’échapper à la nouvelle, tant elle a fait le tour des rédactions et des réseaux sociaux: Kylian Mbappé a fait don de sa prime de Coupe du monde –soit environ 350.000 euros– à l’association Premiers de cordée, qu’il parraine depuis l’année dernière.

Un geste tout ce qu’il y a de plus respectable, mais dont le traitement médiatique intensif peut étonner. Là est la différence entre une star plus star que toutes les autres stars à un moment donné. La démarche du joueur parisien est en réalité aussi belle que tout à fait banale. Peut-être, cependant, fait-elle sens différemment.

Des dons «normaux»

Il est d’abord bon de garder en tête que, pour un joueur de foot, faire don de sa prime est devenu une norme, en France ou ailleurs. L’exemple le plus souvent cité est celui de l’équipe d’Angleterre, dont chaque joueur reverse sa prime de compétition internationale à l’England Footballers Foundation, partenaire de l’Unicef, depuis déjà dix ans.

En terme d’action collective, on apprend aussi que les joueurs de l’équipe de France ont décidé de réserver une part de leurs primes du Mondial à un pot destiné non pas à une association caritative, mais aux membres de la Fédération française de football qui ont suivi et aidé les Bleus en Russie. Peut-être pas celles et ceux qui sont le plus dans le besoin, mais par ce geste, les joueurs nous –et se– rappellent l’importance des «petites mains», naturellement co-responsables de la victoire finale.

Lorsqu’une personne extrêmement riche –et c’est le cas de ces joueurs de foot professionnels– fait un don, il s’agit avant tout de faire passer un message. Pour Bastien Drut, docteur en économie et auteur de Mercato: l'économie du football au XXIe siècle (Breal), il n'existe pas de «réel intérêt économique pour les joueurs à effectuer des dons à des associations». Et d’ajouter que «pour les joueurs de l'équipe de France de football, les primes perçues sont finalement relativement faibles par rapport aux salaires qu'ils perçoivent de leurs clubs ou des rémunérations de leurs sponsors».

Les sommes concernées, quoique conséquentes pour le commun des mortels, et les éventuelles déductions d’impôts qui vont avec, ne représentent pas grand-chose pour des joueurs évoluant tout le long de l’année dans les plus grands clubs européens.

Mbappé, comme un pro

Définitivement une question d’image, donc. Mais quelle image? On remarque que chaque joueur a «son» association, son image de bienfaiteur qui lui est propre. Le choix doit bien entendu avoir un sens, mais peut également être déterminé en fonction de la stratégie de communication du joueur.

Le cas de Kylian Mbappé ne marque pas seulement l’opinion plus que les autres parce qu’il s’agit d’un jeune homme de 19 ans capable de donner plusieurs centaines de milliers d’euros à une association caritative. C’est aussi parce que l’association qu’il a choisie, Premiers de cordée, est déjà bien rodée.

Créée en 1999, elle compte déjà d’autres parrains sportifs renommés, tel que Thierry Omeyer, gardien de but de l’équipe de France de handball et quintuple champion du monde. Lors de son événement annuel, Premiers de cordée organise des rencontres avec des anciens internationaux, comme Robert Pires ou Franck Leboeuf.

L'association sait communiquer; l’impact médiatique du récent don effectué par le plus jeune buteur français de l’histoire de la Coupe du monde en témoigne.

Premiers de cordée se chargeant d’initier les enfants hospitalisés ou handicapés au sport, on comprend le choix de Kylian Mbappé en terme d’image –le sport, son domaine, les enfants handicapés, son cœur.

Le champion du monde ne s’est d’ailleurs pas arrêté au don de sa prime, puisqu’il a également aidé financièrement une classe de 4e de Bondy, sa ville d'origine, à venir assister à la Coupe du monde.

Des racines et des aides

Encore une fois, la démarche est logique: «La plupart du temps, les joueurs sélectionnent des associations auxquelles ils sont liés de par leur parcours ou leur histoire. C'est une façon de renvoyer l'ascenseur aux quartiers dont ils proviennent», souligne Bastien Drut.

Et de fait, la liste est longue des joueurs impliqués dans leurs villes d’origine. Soulignons l’action de Blaise Matuidi, qui parraine une association favorisant la mixité culturelle à Fontenay-sous-bois (Val-de-Marne), où il a grandi. Le champion du monde a même créé sa propre fondation, Tremplins Blaise Matuidi, dont l’objectif est d’assurer la réinsertion par le sport des jeunes du Congo, pays de ses parents. Une image –méritée– de bienfaiteur total, résultant d’une compréhension élargie du «renvoi d’ascenseur».

Tous les joueurs ne peuvent cependant pas appuyer sur ce levier. Hugo Lloris, par exemple, fait partie des quelques vingt-trois au milieu d’origine plutôt aisée. Mais le capitaine français, réputé pour sa maturité, a malgré tout décidé de venir en aide à celles et ceux dans le besoin, sans pour autant se mêler directement des problématiques de quartiers où il n’a jamais vécus.

Le gardien de but s'est engagé en 2011 dans l’association Les prisons du cœur, qui aide à la réinsertion et lutte pour empêcher la récidive [par la suite renommée Ensemble contre la récidive, l'association a depuis cessé son activité. Son fondateur Pierre Botton a été visé en 2017 par une enquête pour abus de biens sociaux, ndlr]. Notons au passage que la mère d'Hugo Lloris est avocate –les origines, toujours.

Question de personnalités

Les engagements de Paul Pogba, superstar s’il en est, sont également intéressants à observer. Aux côtés de ses frères, le footballeur a mis en place une fondation aux contours assez généraux, «rendre le monde meilleur et inspirer d'autres personnes à en faire de même».

Moins habituel, il fait partie des rares joueurs s’étant engagés auprès de l’UEFA pour lutter contre l’homophobie dans le football. Certes, il n’y a là rien de caritatif au sens strict du terme, mais il s’agit bel et bien d’un engagement fort du joueur, dans lequel les gains financiers paraissent nuls.

À y regarder de plus près, cette prise de position convient à Pogba plus qu’à tout autre joueur, pour la simple et bonne raison qu’elle lui donne l’image d’un joueur absolument moderne, voire avant-gardiste.

Dans un tout autre style, on retrouve N’Golo Kanté. Le chouchou du public, apprécié pour sa modestie, s’est engagé le plus simplement du monde auprès de la Fondation Arthritis, qui soutient la recherche sur les maladies articulaires. Il est footballeur, il connaît le problème –point à la ligne.

Une histoire à raconter

On le voit, l’engagement associatif est une sorte de dû naturel pour les joueurs de l’équipe de France –comme pour d’autres personnalités aisées. Le reversement des primes de la Coupe du monde par Mbappé et consorts est en réalité un échantillon minuscule, non seulement vis-à-vis de leurs revenus annuels, mais également par rapport à leurs engagements sur le long terme.

Sur ce non sujet des primes, Bastien Drut va jusqu’à «questionner leur intérêt, puisqu’elles n'ont pas de réel pouvoir incitatif pour les joueurs: a priori, les joueurs sont déjà très motivés par l'objectif de faire le meilleur parcours possible en Coupe du monde, le rêve de tout footballeur».

Les primes semblent même anodines sur le plan économique, le Mondial permettant aux joueurs qui se démarquent «de jouir d'une meilleure cote sur le marché, ce qui permet indirectement d'augmenter leur rémunération».

Primes ou pas, les joueurs sont déjà et resteront engagés dans des organisations caritatives. Pour «renvoyer l’ascenseur» comme pour façonner leur image et raconter une histoire qui leur est propre –de Mbappé, attaché à sa ville mais déjà grand, à Pogba le pionnier, en passant par Kanté et sa simplicité. Le tout en gonflant considérablement les comptes d’organisations à but non lucratif et au travail aussi indispensable qu’honorable.

Thomas Deslogis Journaliste

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