Sociéte

Vu des États-Unis, l'enseignement supérieur français est un champ de bataille

Temps de lecture : 9 min

«Cambridge» ou «MIT à la française», les tentatives de rapprochement entre facs et grandes écoles peinent pour l'instant à faire leur preuves.

Les uns défilent pour l'avenir des universités, les autres pour le 14-Juillet. Étudiantes et étudiantes de l'Université de Nantes, le 28 mars 2018, et élèves de Polytechnique, le 14 juillet 2018 à Paris | Loïc Venance / AFP - Ludovic Marin / AFP
Les uns défilent pour l'avenir des universités, les autres pour le 14-Juillet. Étudiantes et étudiantes de l'Université de Nantes, le 28 mars 2018, et élèves de Polytechnique, le 14 juillet 2018 à Paris | Loïc Venance / AFP - Ludovic Marin / AFP

La version originale de cet article a été publiée en anglais sur le site américain Foreign Policy.

Depuis 1789, la France est le théâtre permanent des dites «guerres franco-françaises», selon l’expression qui renvoie à l’ensemble des conflits idéologiques et politiques qui déchirent toujours le pays aujourd’hui.

La monarchie contre la République, la religion contre la raison, la droite contre la gauche et Paris contre la province: quelles que soient les oppositions, elles sont toutes nourries par l’héritage idéologique de la Révolution française.

Au cours des derniers mois, un match entre deux poids lourds académiques s’est ajouté de façon paradoxale à la liste de ces guerres. D'un côté, le challenger: la grande école, âgée d’environ deux siècles; de l'autre, le poids lourd: l’université et son demi-millénaire d’histoire. De façon surprenante, le système de l’université, en dépit de son origine médiévale, se révèle plus égalitaire, tandis que les grandes écoles, pourtant nées de la Révolution française, sont devenues plus élitistes.

Le conflit a récemment culminé dans la tentative du président Emmanuel Macron de prendre en compte et de réconcilier les deux systèmes. À sa façon, Macron, bien qu’il soit un brillant produit des si typiquement françaises grandes écoles, tente d’utiliser le système d’enseignement supérieur français comme véhicule de la transformation du pays à son image, plutôt atlantiste.

Universités pleines à craquer

La plupart des Françaises et Français déplorent ou se vantent de leur double système d’enseignement supérieur. Les universités en constituent la partie la plus ancienne; la Sorbonne, qui attire les étudiantes et étudiants de toute l’Europe, a été fondée au XIIIe siècle. Et tandis que l’État, basé à Paris, étendait son pouvoir sur le territoire siècle après siècle, les universités se développaient en parallèle.

Il existe aujourd’hui en France quatre-vingt cinq universités, qui garantissent –du moins en théorie– une admission libre. Tout ce dont a besoin un candidat ou une candidate, c’est du baccalauréat.

Dans le passé, la difficulté à obtenir le diplôme du «bac» servait dans les faits à sélectionner les étudiantes et étudiants. Mais les lycées français, tout comme ceux des États-Unis, sont sujets à l’inflation des notes et le bac, qui fut un jour un événement craint que peu traversaient avec succès et après lequel encore moins continuaient les études, est devenu une simple formalité. En 2017, près de 88% des candidates et candidats ont obtenu le baccalauréat.

Les universités, qui ont de grandes difficultés depuis les années 1960 à accueillir la population étudiante et plus encore à la former, sont quant à elles pleines à craquer. Entre 1980 et 2015, le nombre d’étudiantes et étudiants des universités a plus que doublé, passant de 1,2 million à 2,6 millions. Et la crise semble aujourd’hui avoir atteint un seuil critique.

Elle a été aggravée plus encore par la tentative du gouvernement de mettre en place une forme d’admission sélective. Comment on pouvait le prévoir, les étudiantes et étudiants d’une douzaine d’universités se sont mis en grève, des bâtiments ont été occupés, des discours déclamés et des murs couverts de graffitis.

Assemblée générale à l'Université de Nanterre, le 2 mai 2018 | Alain Jocard / AFP

Mais comme le disait Karl Marx des révolutionnaires de 1848, l’histoire se répète d’abord en tragédie, puis en farce. Les bloqueurs et bloqueuses étaient rares; la majorité des jeunes voulaient simplement passer leurs examens normalement et ont dirigé leur frustration non pas tellement contre l’administration, mais surtout contre leurs camarades qui empêchaient l'accès aux salles de classe.

Mais même lorsque les étudiantes et étudiants peuvent passer leurs examens et recevoir leur diplôme, leur futur reste sombre. Peu d’employeurs souhaitent embaucher à un niveau important d'études, particulièrement en lettres et sciences humaines, et la jeunesse française est la moins optimiste d’Europe.

Très sélectives grandes écoles

Ce désespoir parfois bruyant est largement étranger aux élèves des grandes écoles. Il en existe plus de 450 (majoritairement en ingénierie et en management), qui accueillent 10% des étudiantes et étudiants français, Bien que ces écoles soient toutes plutôt prestigieuses, certaines le sont plus que d’autres. Les plus connues sont les écoles d’ingénieurs Polytechnique et Centrale, HEC (École des hautes études commerciales), l’ENA (École nationale d’administration) et l’ENS (École normale supérieure) qui, en tant qu’institution formant majoritairement des professeurs en lettres et sciences sociales, est un cas à part.

La plupart de ces écoles sont situées en région parisienne et les deux plus anciennes, Polytechnique et l’ENS, ont des origines qui remontent à la Révolution française –il fallait de nombreux ingénieurs et enseignants pour bâtir les fondations de la jeune Première République. Pour des raisons similaires, c’est en tant que chef du gouvernement provisoire que Charles de Gaulle créa l’ENA en 1945, pour fournir à la future IVe République des administrateurs et administratrices n’ayant pas été entachés par l’occupation et la collaboration.

Bien que la plupart des grandes écoles sont publiques, elles ressemblent aux universités de la Ivy League, aux États-Unis. Elles sont extrêmement sélectives –à tel point qu’elles demandent souvent deux années d’études dans des classes préparatoires elles aussi très compliquées à intégrer. Comme dans les universités de la Ivy League, il est difficile d’y échouer une fois que l'on y est rentré.

Le capital culturel et social que l'on trouve parmi les étudiantes et étudiants des grandes écoles est très important. Le sociologue Pierre Bourdieu décrivait leurs diplômées et diplômés comme une «noblesse d’État», une aristocratie administrative qui, sous le vernis de la méritocratie républicaine, représente moins une rupture qu’une continuation de l’Ancien Régime.

Il s'agit en somme d'une méritocratie qui trouve plus de mérites à celles et ceux nés dans un certain type de milieux privilégiés. En 2014, un rapport a montré que 60% des étudiantes et étudiants admis à Polytechnique venaient de familles déjà établies dans ce milieu professionnel, tandis qu’à peine 1% étaient issus de la classe ouvrière. Il n’est donc pas surprenant que nombreuses et nombreux soient celles et ceux qui accusent Polytechnique –et les autres écoles– d’aggraver la crise de l’enseignement supérieur français.

Saclay et l'«audace» de Sarkozy

L'un des grands projets du président Nicolas Sarkozy a été la création d’un «Cambridge à la française». Il avait été prévu que sous la supervision de l’État, cette méga université naîtrait sur le plateau de Saclay, au sud de Paris.

Annoncé en 2010, l’objectif de Sarkozy était de réunir physiquement et sous la même tutelle administrative les établissements les plus prestigieux du pays, pour associer les missions de recherche des universités avec la sélectivité des grandes écoles. Leur génie intellectuel et scientifique combiné devait, selon lui, permettre à la France de retrouver le sommet des classements internationaux des établissements d’enseignement supérieur.

Nicolas Sarkozy sur le site de Saclay, le 24 septembre 2010 | Éric Feferberg / Pool / AFP

La vision de Sarkozy semblait presque répondre au classement de Shanghaï de 2010, dans lequel seules deux universités françaises étaient présentes dans le top 50. Pire encore: l’ENS occupait la 71e place, tandis que Polytechnique était rejetée au-delà du top 200 et récoltait à peine une mention.

Faisant écho à la fameuse exhortation de Danton pendant la Révolution, Sarkozy avait déclaré que tout ce qu’il fallait pour combler l’écart, c’était de l’audace. Malheureusement, l’audace à elle seule ne suffit pas à bâtir un pont pour relier ce qui sépare administrativement et culturellement les universités et les grandes écoles.

Les universités craignaient l’étroitesse, le conformisme des admissions sélectives et de la culture pédagogique des grandes écoles, tandis que les grandes écoles veillaient jalousement sur leurs privilèges: une bien meilleure dotation financière et des réseaux de profs et d'élèves dans les plus hautes sphères des secteurs public comme privé. Sarkozy, quant à lui, n’était pas en capacité de déterminer précisément quels aspects de quelles institutions finiraient par dominer.

Conséquence: Saclay est largement resté à l’état de chantier depuis l’annonce de Sarkozy, tandis que les principaux acteurs de la question ont continué à s’observer les uns les autres, déterminés à ne pas céder leur autonomie et incapables de regarder au-delà de leurs privilèges institutionnels.

«Société bloquée»

La plus intransigeante de ces institutions aura été Polytechnique. Comme l’a fait remarquer un observateur, «l’X [le surnom sous lequel est connue l’école] s’est toujours vue comme la meilleure école non seulement de France, mais également d’Europe et du monde».

La conviction de l’X qu’elle est une institution «pas comme les autres» trouve écho dans la place qui lui est traditionnellement dévolue lors de la célébration du 14-Juillet. Depuis le XIXe siècle, elle est avec l’école militaire de Saint-Cyr la seule institution d’enseignement supérieur à défiler. Dans leur tenue qui les fait ressembler aux officiers de la Marine britannique dans Pirates des Caraïbes, un uniforme bleu-gris à plastron et un tricorne aux bords dorés, les étudiantes et étudiants marchent sous le drapeau de l’école, où est inscrit la devise: «Pour la patrie, pour les sciences, pour la gloire».

À cette devise, Michel Crozier aurait pu ajouter «pour la fraternité». Le grand sociologue français avait formulé le célèbre diagnostic selon lequel la France serait une «société bloquée», par quoi il entendait que les institutions de la nation étaient gelées dans des configurations autoritaires laissant peu de place pour l’initiative individuelle et l’innovation.

Chancelant sous l’éternelle tradition du dirigisme à la française, qui veut que les individus proposent et que l’État dispose, les Françaises et Français n’étaient pas enclins, selon Crozier, à prendre «le risque de la liberté» en réformant ou en décentralisant les institutions –comme l’évoquait le titre d’un de ses ouvrages, On ne change pas la société par décret.

Macron et le dirigisme décentralisé

Cela n’a pas dissuadé l’État français, ou plus précisément Emmanuel Macron, de tenter. Bien qu’il soit diplômé de deux grandes écoles différentes, Sciences Po et l'ENA, il a tenté de combiner l’esprit d’entreprenariat américain avec le progressisme à la française traditionnel.

À la fin de l’année dernière, Macron a reconnu que les institutions d’enseignement françaises avaient besoin d’être réformées: «À chaque fois que nous mettons trop d'énergies dans des guerres intestines, nous ralentissons l'histoire quand l'histoire s'accélère. Certains ont joué le jeu, d'autres ont montré leur résistance». Le président a également souligné que le changement ne viendrait qu’en travaillant en coopération avec les institutions existantes et en respectant leur singularité.

Emmanuel Macron à l'inauguration de CentraleSupelec sur le campus de Saclay, le 25 octobre 2017 | Étienne Laurent / Pool / AFP

Rebaptisant le projet de Sarkozy le «MIT à la française», Macron a annoncé que le gouvernement superviserait la création non pas d’une, mais de deux méga-universités. En nommant l’une d’entre elles «Université Paris-Saclay», il a déclaré qu’elle combinerait plusieurs universités, dont Paris-Sud, à certaines grandes écoles. L’autre, affublée du nom temporaire «NewUni», sera dominée par des grandes écoles, y compris Polytechnique, et dirigée par Jean-Lou Chameau –qui bien que français a été pendant plusieurs années à la tête du California Institute of Technology. Même si les détails n’en sont pas encore précisés, il est possible que les deux institutions servent de laboratoire expérimental, chacune d’entre elles disposant d'une chance de se développer suivant ses propres normes pédagogiques et institutionnelles.

Il y a là l’audace de Sarkozy, mais aussi la centralisation étatique. La recette de Macron, qui mêle quelques pincées de pragmatisme à un zeste de dirigisme, est un exemple de ce que des spécialistes ont appelé le «dirigisme décentralisé».

Vivien Schmidt, une experte en relations internationales, soutient qu’une telle politique, qui délègue le pouvoir de l’État à de plus petites entités administratives, a fonctionné au niveau régional en France. En principe, cette même approche hybride pourrait aussi être utilisée pour faire refleurir le jardin défraîchi qu’est devenu le monde universitaire français.

Les classements de Shanghaï sont là pour rappeler que la France ne peut pas risquer de ne pas prendre ce risque. Comme l’a déclaré Macron, «il est trop tard pour faire demi-tour», et il n’est pas plus possible d’avancer sans que l’État ne soit présent pour «consolider, clarifier et multiplier» les avancées de ses institutions. En somme, l’État est mort, vive l’État!

Robert Zaretsky Historien

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