Égalités

Des mosquées inclusives, progressistes et laïques s’érigent contre le patriarcat

Temps de lecture : 7 min

Le lieu de culte accueille tout le monde, sans distinction de sexe, d'identité de genre ou d'orientation sexuelle.

Toutes et tous sont mélangés lors de la prière. | Mosquée Ibn Rushd-Goethe
Toutes et tous sont mélangés lors de la prière. | Mosquée Ibn Rushd-Goethe

BERLIN, ALLEMAGNE

Dans une petite salle couverte de moquette blanche et jonchée de coussins, une femme, vêtue d’une tenue noire et rouge et portant un foulard, chante avec grâce. Une dizaine de personnes se regroupent autour d’elle. Cette femme blonde appelle à la prière. Nous sommes dans la mosquée Ibn Rushd-Goethe. Ouverte en juin 2017, dans un quartier ouest de Berlin, elle n’a en rien les attraits d’une mosquée traditionnelle.

La «mosquée-église», comme la nomme avec un sourire Marlene Löhr, la voix de ce lieu, se trouve au troisième étage d’un bâtiment annexe à l’église évangélique Johanniskirche, située dans le quartier de Moabit. C’est une mosquée libérale. «Les gens sont traités de manière égale et le droit des femmes y est très important», rapporte Marlene Löhr. À l’image des synagogues libérales, d’où le nom est emprunté, hommes, femmes, gays, bisexuels, transgenres, sunnites, soufies ou encore chiites, toutes et tous sont acceptés. Mais surtout, toutes et tous sont mélangés lors de la prière.

C'est une femme, Seyran Ates, qui en a eu l'idée. Cette Germano-Turque est une militante des droits humains et une avocate qui s’est spécialisée dans les horreurs que les femmes subissent au nom de l’islam. «L’idée est née entre 2005 et 2009, quand Seyran Ates faisait partie de la conférence allemande sur l’islam. Elle a remarqué qu’il n’y avait pas vraiment de moyens de faire changer les choses dans la communauté musulmane d’Allemagne, se remémore Marlene Löhr. Elle a donc décidé de créer son propre lieu. Mais attention, comme elle le dit toujours, elle se bat contre le patriarcat et non contre l’islam!»

L’auteure, activiste et avocate Seyran Ates à la mosquée Ibn Rushd-Goethe lors de la prière inaugurale du vendredi, le 16 juin 2017. | John Macdougall / AFP

L'idée a mis huit ans à voir le jour. Malgré les difficultés de trouver un lieu, des financements et des personnes soutenant activement le projet, ses fondateurs et fondatrices ont finalement réussi à ouvrir la première mosquée inclusive et progressiste permanente. «On n’est pas les premiers à avoir eu la volonté de créer une mosquée où tout le monde serait accepté, mais Seyran Ates est la première à avoir créé un endroit fixe où l’on exerce de manière permanente. On a maintenant une structure, une communauté. Ce n’est pas comme si c’était sorti de nulle part et que ça pouvait s’effondrer à tout moment.»

Peur et manque de connaissances

Des mosquées inclusives progressistes, il en existait déjà en Indonésie, aux États-Unis ou en Afrique du Sud, mais la première en Europe est française. C’est à la suite de la montée de l’homophobie au sein de l’islam entre 2009 et 2010 que l’imam homosexuel Ludovic-Mohamed Zahed lança un mouvement pour la communauté gay musulmane en France. «Puis des musulmans hétérosexuels sont venus nous voir et nous ont demandé s’ils pouvaient en faire partie. C’est ainsi que nous avons décidé de créer une mosquée inclusive à Paris. En 2013, nous avons donné notre première prière dans un lieu loué, raconte le Franco-Algérien au téléphone. Depuis, j’ai quitté Paris, mais la communauté continue de travailler. Entre-temps, une autre s’est ouverte à Marseille.»

Située dans des lieux tenus confidentiels pour des raisons de sécurité, la communauté parisienne cherche un lieu permanent, ouvert à toutes et tous et visible. «Après les attentats, la communauté s’est faite très discrète. Mais maintenant, elle cherche un lieu fixe, plutôt qu’une salle ponctuelle, où elle se retrouve de temps en temps. Mais la plus grosse difficulté rencontrée en France est de trouver quelqu’un qui accepte de vous louer une salle pour ce genre d’activité.»

Ce problème, Ludovic-Mohamed Zahed y a été lui-même confronté. «Même si vous êtes progressiste, vous êtes musulman. Par exemple, je me souviendrai toujours de mon banquier qui me demandait si je n’étais pas un terroriste, car il y avait sur mon compte bancaire des activités musulmanes progressistes.» À l’inverse de l’Allemagne, les communautés françaises doivent faire cavalier seul. Car même si la mosquée Ibn Rushd-Goethe n’est pas subventionnée et vit de donations, la mosquée de Berlin l’a aidée à trouver son emplacement.

Ludovic-Mohamed Zahed lit des versets du Coran à la mosquée Ibn Rushd-Goethe, le 28 juillet 2017. | John Macdougall / AFP

Depuis, de nombreuses communautés de musulmans progressistes et laïques se sont développées en Europe à l’image de la française, comme à Barcelone, Vienne, Oslo, Londres ou encore Zurich. «J’aide et je conseille les communautés quand elles souhaitent se structurer. Par exemple, celle d’Oslo m’avait contacté l’an dernier. Mais je pense que c’est très important que chaque communauté soit indépendante et autonome, insiste Ludovic-Mohamed Zahed. Ce n’est pas possible de diriger une communauté d’une autre ville. Et selon moi, chaque modèle doit s’adapter à la communauté concernée. Ça m’étonnerait qu’un modèle déjà tout fait puisse fonctionner dans un autre endroit.»

Mais en plus de la difficulté de louer un local, il y a la crainte. Beaucoup de communautés ont peur. «Il faut être très courageux pour diriger une mosquée comme celle-ci, explique Marlene Löhr. En plus des menaces de la part des musulmans orthodoxes, il y a aussi la pression sociale. De nombreux croyants soutiennent financièrement notre projet, mais n’y mettront jamais les pieds, car ils ont peur d’être vus par un membre de leur famille, en sortant du lieu.»

Controverse autour de l'égalité femmes-hommes

«Ça sera mon dernier combat politique», avait déclaré Seryan Ates lors de l'ouverture de la mosquée Ibn Rushd-Goethe. Vivant constamment sous protection policière, elle n’en est pas à sa première menace de mort. «Quand on a ouvert cette mosquée, le centre islamique d’Hambourg, qui est historiquement en lien étroit avec les mollahs en Iran, ont lancé des appels où ils disaient: “Faites quelque chose contre eux”. Nous avons aussi une fatwa d’Égypte, car selon eux, ce que nous faisons est contre l’islam, énumère Marlene Löhr. Ce qui ne plaît ni aux orthodoxes, ni aux conservateurs, c'est l'idée que les femmes et les hommes puissent être égaux et avoir les mêmes droits.»

Car l’un des objectifs de ce mouvement est l’émancipation des femmes et la responsabilité de chacun et chacune. «Tu es seulement responsable devant Allah», justifie la jeune femme aux yeux bleus. Chez les progressistes, aucune séparation entre les hommes et les femmes. Certaines sont mêmes découvertes lors de la prière. «Le choix de porter le foulard ou non est très important pour nous. Personne ne peut obliger une femme à le faire. Ça doit être son propre choix. C’est pour cela qu’il est possible de venir tête découverte.»

Hommes et femmes, tête découverte ou non, prient. | Mosquée Ibn Rushd-Goethe

Autre point très controversé: les femmes peuvent jouer n’importe quel rôle dans la mosquée. Elles peuvent faire le prêche, l’appel à la prière. C’est le cas de Manaar et de Susie. Ces deux Allemandes suivent l’histoire de la mosquée depuis le début. «Quand je suis arrivée dans la mosquée lors de son ouverture, on m’a tout de suite proposé de faire l’appel à la prière, se confie Susie. Au début, j’ai refusé car je ne l’avais jamais fait. Normalement c’est interdit pour une femme de le faire devant des hommes, car sa voix risquerait de les séduire, les pousser au vice, ou je ne sais quoi. Mais maintenant dès que je peux, je le fais. Ça m’arrive aussi parfois d’endosser le rôle d’imame.»

Quand une imame s’adresse à une communauté exclusivement composée de femmes, cela ne pose pas de problème. C’est le cas de la mosquée Mariam à Copenhague, qui depuis l’an dernier n’accueille que des femmes pour la prière du vendredi. «Tant qu’une femme s’adresse à une assemblée de femmes, les musulmans conservateurs ne voient pas où est le problème. Là où cela se complique, c’est quand l’assemblée est mixte. Ils pensent que prier ensemble n’est pas dans les valeurs de l’islam», explique Marlene Löhr.

«Tout est politique, surtout la sexualité et la religion aujourd’hui, mais je pense que politiser ce mouvement serait une erreur»

Pourtant, cette séparation entre les sexes est très récente. «L’origine de l’islam est de prier ensemble, c’est le cas à la Mecque. Mais quand je suis allé y faire un pèlerinage il y a cinq ans avec ma mère, j’ai vu pour la première fois que les femmes et les hommes se trouvaient dans des espaces différents, se souvient Ludovic-Mohamed Zahed. Les prédicateurs prennent comme argument la tentation. Mais vous savez, c’est toujours en temps de crise que les hommes ont tendance à s’identifier à un chef fort et viril qui prend pour boucs-émissaires les minorités, comme ici les femmes et les homosexuels. Aujourd’hui cela se passe dans le monde arabo-musulman, où il y a crise identitaire, sociale, mais aussi économique.» Néanmoins, l’imam insiste: «Tout est politique, surtout la sexualité et la religion aujourd’hui, mais je pense que politiser ce mouvement serait une erreur».

Sans jugement

En plus de son engagement envers le droit des femmes, ce mouvement lutte contre toutes les formes de discriminations. À côté de la prière et de la mosquée Ibn Rushd-Goethe, plusieurs événements sont organisés, tels que des brunchs où chacun et chacune peut s’exprimer librement, ou encore des conseils destinés aux personnes LGBT qui subissent des discriminations à cause de leur orientation sexuelle.

C’est le cas de Fahtma, cette jeune femme de 18 ans qui se déclare pansexuelle. Elle est sentimentalement ou sexuellement attirée par une personne, quel que soit son sexe ou son genre. «J’ai commencé à venir d’abord au brunch du dimanche et de fil en aiguille, j’ai fini par aller régulièrement dans cette mosquée. C’est très agréable pour moi, d’aller dans un lieu où je ne suis pas jugée à cause de ma sexualité et où je peux simplement être qui je suis», déclare cette jeune Allemande à la teinture blonde.

Selon l’imam, ce mouvement n’est pas transportable qu’en Europe, «c’est celui d’un monde post-moderne». En attendant, un centre de formation d’imams devrait voir le jour en Allemagne, encore une fois sous l’impulsion de la France, car comme le dit et le répète Ludovic-Mohamed Zahed, «c’est aussi notre responsabilité d’éduquer les musulmans».

Laure Blachier

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