Politique

Avant Benalla, les scandales de la cellule antiterroriste et du Sac

Temps de lecture : 6 min

Le cas Benalla n'est pas sans évoquer deux autres affaires de la Ve République, celles des écoutes de l'Élysée sous Mitterrand et du Service d'action civique du général de Gaulle.

Charles de Gaulle, François Mitterrand et Emmanuel Macron: trois présidents, trois scandales | DSK / AFP
Charles de Gaulle, François Mitterrand et Emmanuel Macron: trois présidents, trois scandales | DSK / AFP

Lorsqu’une affaire surgit, qui prend le devant de la scène médiatique, il n’est pas rare de voir fleurir des comparaisons historiques. Et c’est compréhensible: on cherche dans le passé des moyens d’éclairer le présent, de mesurer les progrès ou les reculs, bref, d’apprécier la situation.

L’affaire Benalla ne déroge pas à cette règle, et plusieurs articles ont fait référence à deux affaires qui entrent en résonance avec elle: celle de la cellule antiterroriste de l’Élysée, sous la présidence de François Mitterrand, et celle du Service d'action civique, dit «Sac», sorte de police parallèle qui protégeait le général de Gaulle et fut présidée par Charles Pasqua. L’occasion de se rafraîchir la mémoire et de voir si la comparaison tient le coup.

Mitterrand et «la tentation du secret»

L'affaire se déroule sous le premier septennat de François Mitterrand, entre 1982 et 1986. Après l'attentat de la rue des Rosiers du 9 août 1982, le président socialiste crée à l'Élysée une cellule de coordination de la lutte contre le terrorisme, confiée à Christian Prouteau, ex-commandant du GIGN.

Mais cette cellule se comporte en véritable police privée du président, allant jusqu’à poser des explosifs chez des coupables tout trouvés pour créer de toutes pièces une fausse affaire, celle des Irlandais de Vincennes, ou mettant sur écoute de nombreuses personnalités, comme l'écrivain Jean-Edern Hallier, l'actrice Carole Bouquet ou encore le journaliste Edwy Plenel. Au total, plus de 1.300 personnes ont été fichées par la cellule.

C’est le journal Libération qui révèle l’affaire en 1993, alors que François Mitterrand est toujours au pouvoir, débouchant dans les années qui suivent sur une série de mises en examen et de révélations, dont celle de l’implication directe du président de la République.

L’affaire a été définitivement close en 2008, lorsque la Cour de cassation a confirmé les condamnations de sept prévenus, parmi lesquels Prouteau lui-même, qui a écopé de huit mois d'emprisonnement avec sursis.

On trouve quelques ressemblances entre l’affaire Benalla et celle de la cellule antiterroriste de l’Élysée. Comme Emmanuel Macron au départ, François Mitterrand est très réticent à s’exprimer sur cette affaire. Il n’a daigné répondre qu’une seule fois, dans une interview accordée à la RTBF en 1993, en rejetant en bloc les accusations: «L’Élysée n’écoute rien! Il n’y a pas de système d’écoutes», répond-il, avant de lâcher, excédé par les relances du journaliste, «Vous voulez que l'on s’enfonce un peu plus?», puis de déclarer la conversation «terminée».

«Le pouvoir se défendait et bloquait totalement la transparence démocratique», explique l’historien Jean Garrigues, professeur à l'Université d'Orléans et à Sciences Po Paris, qui y voit une ressemblance avec le caractère monarchique de la présidence d’Emmanuel Macron et relève une même «tentation du secret», typique de la Ve République mais aussi du pouvoir en général.

Ceci dit, la comparaison avec la cellule antiterroriste de l’Élysée sous Mitterrand fait apparaître plus de différences avec l’affaire Benalla que de ressemblances, selon les historiens que nous avons interrogés.

D’abord dans la vitesse de la réaction et la mise en place d’une commission parlementaire, via la transformation de la commission des lois: «quelque chose de tout à fait nouveau», selon Jean Garrigues.

Mais aussi parce que la cellule antiterroriste de Mitterrand était beaucoup plus structurée, et sous le contrôle direct du président, tandis que l’affaire Benalla apparaît pour l’instant bien plus comme la dérive d’un seul homme –certes permise par l’absence de garde-fous présidentiels, mais pas non plus encouragée par l'Élysée.

«Le scandale est d'un tout autre ordre que celui de l'affaire des écoutes. Cette dernière était après tout le fait du prince: c'est Mitterrand qui a commandé ces écoutes pour espionner ses ennemis présumés. Pour le moment, il n'y a aucun élément qui permette de croire que Macron ait commandé l'action de son chef de sécurité. Il est tout à fait possible, voire probable à mon avis, qu'Alexandre Benalla ne soit qu'une tête brûlée qui avait envie, pour des raisons personnelles et sans doute pathologiques, d'en venir aux mains avec les manifestants. La seule affaire d'État serait donc l'effort après coup de couvrir le crime. La presse en fait une montagne, là où il n'y a qu'une souris. C'est un malheur pour le jeune homme qui a été battu par Alexandre Benalla, mais la bavure ne constitue pas une affaire d'État», juge l’historien et traducteur Arthur Goldhammer, affilié au Centre d’études européennes d’Harvard.

De Gaulle et le «mélange des genres»

Le Service d'action civique naît officiellement en 1960, mais il faut remonter aux années 1940, au moment où le général de Gaulle crée le Rassemblement du peuple français (RPF), pour en comprendre l’origine.

Le parti se dote d’un puissant service d’ordre, pour parer aux empoignades avec les communistes. Dans ce service d'ordre gravitent nombre d’anciens résistants en qui de Gaulle a toute confiance, comme Pierre Debizet, alias «Gros Sourcils», ou Jacques Foccart, dont le nom sera plus tard associé à d’autres scandales de la République.

Pierre Debizet, premier président du Sac, en 1984 | Gérard Fouet / AFP

Lorsque de Gaulle devient président du Conseil (le chef du gouvernement sous la IVe République) en 1958, quatre de ces gros bras le suivent –Roger Tessier, Paul Comiti, Henri Djouder et René Auvray, doublant la protection policière classique.

«Sortant de treize ans d’opposition politique où ils n’ont dû compter que sur eux-mêmes pour protéger leurs réunions publiques, les gaullistes ont pris des habitudes. Il subsiste chez eux une certaine méfiance à l’égard d’une police qui les avait réprimés et espionnés sous la IVe République et dont ils ne sont pas encore sûrs politiquement à l’automne 1958. La création du Sac [...] s’inscrit dans ce climat de suspicion», explique François Audigier, professeur à l’Université de Lorraine en histoire contemporaine et spécialiste du gaullisme, dans un texte à paraître en octobre prochain, intitulé Les Prétoriens du Général, gaullisme et violence politique, 1947-1959.

Lorsque de Gaulle est élu président, il ajoute à sa protection officielle quatre hommes issus de l’ancien service d’ordre du RPF, et «insiste pour que sa protection rapprochée lors de ses déplacements soit limitée à ces quatre hommes», selon François Audigier.

Leur rôle ne se limite pas à la protection: ils participent aussi aux préparatifs pratiques des déplacements du général et lui sont complètement dévoués, se disant «prêts à se coucher sur une grenade ou à s’interposer au cas où une balle pourrait l’atteindre».

Mais ils sont aussi capables de dérives et de bavures. Plus de 200 membres du Sac ont été cités dans des rapports de police concernant des trafics d'armes, de drogue, d'alcool ou de faux papiers, selon L’Express.

L’aspect de police parallèle et les bavures font partie, à une échelle bien moindre, des ressemblances entre l’affaire Benalla et celle du Sac, de même que l’indulgence qu’avait de Gaulle pour les violences de son service d’ordre.

«Les agissements d'Alexandre Benalla rappellent toute l'ambiguïté et les risques à croiser la protection officielle et militante du président, estime François Audigier. Le mélange des genres peut se comprendre dans une logique strictement politique: on part du principe que quelqu'un qui est proche politiquement du chef de l'État et qui, par sa proximité de chaque instant avec le président est à même d'accéder à certains secrets et potentielles zones d'ombre, se montrera plus fidèle et plus sûr qu'un simple policier tenu à la seule réserve professionnelle. Mais ce garde du corps militant peut aussi, précisément parce que son lien au chef de l'État ne se limite pas à un seul engagement professionnel et tient aussi à l'affectif et au politique, dépasser certaines limites et basculer dans l'hybris. Un risque d'autant plus grave qu'il aura bénéficié longtemps de passe-droits en raison de son double statut ambigu et de la volonté de certains de plaire au chef de l'État en fermant les yeux sur les dérives de ses proches.»

S’ajoute à cela le fait que selon l’historien, «beaucoup de responsables policiers à l’époque ont fait semblant d’ignorer l’importance de cette protection militante». Un peu comme dans le cas de Benalla: les forces de police présentes à la Contrescarpe ne semblent pas du tout réagir, ni même Philippe Mizerski, membre de l’état-major de la direction de l’ordre public de la préfecture de police de Paris, qui était pourtant chargé d’encadrer le conseiller élyséen et ne pouvait ignorer son statut.

Ceci dit, les contextes politiques sont «radicalement différents», explique l’historien. «Le rapport à la violence politique a totalement changé depuis les années gaulliennes.» Autre différence de taille, complète Jean Garrigues, le Sac était une organisation étroitement liée à un parti, et beaucoup plus structurée ce qui est différent d'un chargé de mission sécurité (et peut-être de quelques hommes en civil) assurant la sécurité d’Emmanuel Macron qui ne sont pas issues des rangs de la police.

Si la comparaison avec la cellule antiterroriste de l’Élysée ou celle du Sac est éclairante, elle est surtout avantageuse pour le pouvoir actuel: selon Jean Garrigues, «pour l’instant, en termes de gravité, on n’est pas dans un dysfonctionnement systémique comparable».

Aude Lorriaux Journaliste

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