Médias / Politique

L’affaire Benalla a gâché la victoire des Bleus (et c’est plus grave qu’il n’y paraît)

Temps de lecture : 5 min

Ce sentiment national unique en son genre, rare et positif était censé s’étendre sur un peu plus que trois jours.

Alexandre Benalla à l'avant du bus de l'équipe de France sur les Champs-Élysées, le 16 juillet 2018. | Bertrand Guay / AFP
Alexandre Benalla à l'avant du bus de l'équipe de France sur les Champs-Élysées, le 16 juillet 2018. | Bertrand Guay / AFP

«Je pense que le scandale d’État et l’affaire d’État sont montées de toutes pièces, et on a utilisé ça à dessein pour casser un effet Coupe du monde, pour casser une dynamique positive. On ne parle que d’Alexandre Benalla.» Si la logique des propos de l'avocat de l'ex-chargé de mission à l'Élysée tend quelque peu vers la paranoïa, force est de constater que ladite «affaire Benalla» a bel et bien enterré la communion nationale autour de la victoire des Bleus.

Une déferlante de révélations en quelques jours à peine entre violences, usurpations et privilèges insensés, des auditions parlementaires qui se multiplient, un ministre de l’Intérieur qui balbutie et dont certaines réponses vont jusqu’à faire pouffer de rire (jaune) les députés et députées qui lui font face…

Autant dire que l’affaire Benalla est déjà au panthéon des remous de la Ve République et occupe depuis une semaine les devants de la scène médiatique. De quoi nous faire presque oublier que l’équipe de France de football vient de remporter la Coupe du monde. Un énième dommage collatéral de l’affaire qui n’a rien d’anodin, et que l’on peut même profondément regretter.

Un triste passage de relais

Le timing lui-même est déjà déprimant. Lancée par l’enquête d’Ariane Chemin publiée dans Le Monde le 18 juillet, et quoiqu’elle concerne des faits datant du 1er mai dernier, l’affaire est née exactement trois jours après la victoire des Bleus alors que l’euphorie générale était encore à son comble, répandant un sentiment national unique en son genre, aussi rare que positif et éphémère, certes, mais censé s’étendre sur un peu plus que trois jours.

Mais depuis que le nom d’Alexandre Benalla est sur toutes les bouches et dans toutes les dépêches, ceux de Didier Deschamps ou de Kylian Mbappé ont comme soudainement disparu. Sur ce point, il est intéressant d’observer l’outil de mesure créé par la société Taylor Nielsen Sofres, l’Unité de bruit médiatique (UBM), servant à quantifier la médiatisation d’un événement spécifique. L’UBM moyen par jour des informations liées à la Coupe du monde sur l’ensemble de la compétition est de 1.087, ce qui signifie que le public français a été exposé un peu moins de onze fois par jour à ce type d’informations. Une moyenne aussi haute n’offrant évidemment que très peu de place au reste de l’information.

Et on apprend qu’en ce qui concerne le week-end dernier, l’UBM de l’affaire Benalla atteignait les 900, soit neuf expositions quotidiennes. Un chiffre proche de celui de la Coupe du monde, montrant bien le basculement qui a eu lieu en seulement quelques jours. À la différence près que l’un était franchement positif. L’autre est un scandale d’État. Brusque changement d’humeur.

L’anti-Chirac

Un changement qu’a dû tout particulièrement ressentir le président de la République lui-même. Si la conquête du Graal par les Bleus n’a pas eu d’effet particulier sur sa cote de popularité (il a même perdu deux points dans les sondages entre le début et la fin de l’épopée russe), on l’a vu pleinement investi à partir de la demi-finale, à la limite de la transe lors de la victoire finale, heureux comme jamais de voir la France sur le toit du monde footballistique.

Et voilà qu’à peine remis de ses émotions visiblement fortes, l’affaire Benalla explose, enfermant le chef de l’État dans un long silence, à l’opposé de ses démonstrations de joie une poignée de jours plus tôt. La comparaison avec l’après-Coupe du monde de Jacques Chirac est cruelle. Juste après la victoire de 1998, La Dépêche du Midi écrivait: «Il y a de cela un an environ, le président de la République semblait dans une situation des plus délicates après la dissolution manquée qu'il avait lui-même provoquée et qui avait ouvert tout droit les portes de Matignon à Lionel Jospin. Aujourd'hui, un tel scénario catastrophe semble s'être retourné en faveur du chef de l'État, car, entre temps, la Coupe du monde est passée par là, [...] la popularité de Jacques Chirac est en hausse de sept points à 67%, par rapport au mois de juin».

Le contraste est saisissant. Il y a un an, Macron devenait le plus jeune président de l’histoire de la République française et nageait en plein état de grâce. Aujourd’hui il vit sa première crise majeure, crise dans laquelle son gouvernement s’embourbe maladroitement de jour en jour.

Retour (rapide) au racisme

Au fond, pourrait-on se dire, tant pis pour lui. L’affaire tient bel et bien de la responsabilité du président comme il l’affirme d’ailleurs lui-même, et il n’a d’autre choix que d’y faire face, qu'importe le timing. Mais ce qui reste malgré tout dommageable dans cet arrêt soudain de la joie collective des Français vis-à-vis de la Coupe du monde, c’est qu’à l’image de 1998 cette nouvelle victoire est encore une fois celle de la France telle qu’elle est réellement, c’est-à-dire multiethnique.

Et rares sont les occasions d’une célébration quasi unanime de cette vérité-là. Le peuple se transformant même en défenseur de cette richesse face à la multiplication de commentaires au mieux déplacés, au pire racistes, provenant d’autres pays européens ou non autour de la couleur de peaux de nos joueurs.

Mais voilà, la France n’a pas eu le temps de profiter et d’affirmer pleinement cette fierté-là, et encore moins de réfléchir à l’après. Cet après si important, considéré comme raté en 1998: trois ans plus tard, le Front national atteignait le second tour d’une élection présidentielle pour la première fois.

L’affaire Benalla a non seulement fait disparaître la question, mais elle a surtout été l’occasion pour la fachosphère d’immédiatement reprendre du poil de la bête, enchaînant très rapidement les intox racistes et islamophobes. Sur les réseaux sociaux, on trouve actuellement les plus immondes commentaires imaginables sur Alexandre Benalla et son origine marocaine.

Jusqu’au bout

Faire oublier une victoire rare et source de bonheur. Enfoncer un président qui essayait de s’accrocher à la vague. Et faire revivre une fachosphère pour une fois inaudible. Voilà donc, en quelques jours, les effets collatéraux de l’affaire Benalla.

Et comme pour boucler la boucle, Le Canard enchaîné nous apprend qu’Alexandre Benalla était présent lors de l’arrivée des Bleus en France, imposant «une cadence d’enfer» aux gendarmes responsables de la sécurité des joueurs, se retrouvant donc à l’origine de la petite polémique concernant la trop rapide apparition des champions du monde sur les Champs-Élysées. Gâcheur de fête jusqu’au bout.

«Un numéro du Canard, blague le journaliste Vincent Glad sur Twitter, sans doute encore plus légendaire que l'Équipe du 16 juillet.» Comme on dit en anglais: It’s funny because it’s true [C'est comique parce que c'est vrai]. Et triste.

Thomas Deslogis Journaliste

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