Sports

Sur la route de la Grande Boucle: «Ces gars-là, ce sont des drogués, ils tuent le Tour»

Temps de lecture : 7 min

Le cyclisme est un sport où l’ombre côtoie la lumière. Quand les champions, au passé parfois noirci par des affaires de dopage, lèvent les bras, le public hésite entre sifflets et applaudissements.

Dans la montée vers la Rosière, en Savoie, lors de la 11e étape du Tour de France 2018 | Camille Belsoeur
Dans la montée vers la Rosière, en Savoie, lors de la 11e étape du Tour de France 2018 | Camille Belsoeur

Un trio de jeunes cyclistes amateurs hollandais pédale en cadence pour grimper la montée de la station de la Rosière (Savoie), décor de l’arrivée de la 11e étape du Tour de France 2018. Les trois hommes qui escaladent la route à une allure soutenue sont encouragés par le public, qui tue l’attente avant l’arrivée du peloton professionnel en applaudissant chaque quidam se hissant sur la pente à la force de ses mollets.

Une femme équipée d’un massif vélo électrique double à pleine vitesse les Bataves. Des quolibets s’élèvent de la foule: «Bouhhh, la tricheuse!». La réponse de la cycliste est immédiate: «Je triche, mais je l’assume».

Le public patiente en attendant le passage des coureurs | Camille Belsoeur

«Des mecs avec plein de trous de seringues dans les cuisses»

Face aux accusations de dopage ou aux contrôles positifs, les coureurs du Tour de France ne font pas preuve de la même franchise. Au fil des années, les scandales se succèdent, de l’affaire Festina en 1998 aux aveux de Lance Armstrong devant l’animatrice télé Oprah Winfrey en 2013. Aujourd’hui, c’est une équipe et un champion britannique qui sont la cible des soupçons.

Dans les dernières épingles de la montée de la Rosière, le nom de Chris Froome et de son équipe Sky reviennent dans tous les débats des spectateurs et spectatrices avachies contre les barrières posées le long de la route.

«Ventolino, c’est comme ça que je l’appelle maintenant. Il a l’air un peu moins fort depuis son contrôle positif. Je me demande s’il n’a pas arrêté de se doper pour ne pas se faire prendre. Il a l’air moins fort qu’avant, depuis le début du Tour», estime Hervé, un sexagénaire venu en voisin depuis la ville d’Aime-la-Plagne.

C’était son discours avant le passage des coureurs. Après avoir vu passer en tête Geraint Thomas, le maillot jaune et coéquipier de Froome, ainsi que ce dernier, il a changé d’avis. «En bas de la montée, je croyais un peu en Froome, en haut plus du tout. Ces gars-là, ce sont des drogués, ils tuent le Tour», s’énerve-t-il, dépité.

Les coureurs des équipes Sky et AG2R La Mondiale au coude-à-coude | Camille Belsoeur

Son voisin le long des barrières, Pierre, est un mordu de vélo. Habitant de Vittel, dans les Vosges, il a profité de ses vacances pour suivre les trois étapes alpestres. Il a parcouru soixante-dix kilomètres et escaladé deux cols pour venir voir l’arrivée à la Rosière.

«Mon fils ainé a fait du vélo à un très bon niveau. Il avait intégré une équipe professionnelle au Luxembourg et avait un statut d’aspirant pro. Mais il n’obtenait pas les résultats nécessaires. Alors un jour, un membre du staff lui a dit: “J'ai ce qu’il te faut pour te faire franchir un pallier”. C’était des produits dopants. Mon fils a refusé et a arrêté le vélo. Mais dans les douches du club, il voyait des mecs avec plein de trous de seringues dans les cuisses, dont un gars qui est sur le Tour de France aujourd’hui.»

Pierre pense que le dopage est moins répandu que dans le passé et s’enflamme toujours pour les exploits des coureurs. Mais il tire la moue quand les hommes de la Sky passent en tête.

«Il n’est pas dopé, lui»

Dans le public, certaines personnes sont moins nuancées. Jeudi 19 juillet, lors de l’étape reine des Alpes de l’édition 2018, Chris Froome, quadruple vainqueur du Tour de France et actuel deuxième du classement général, a été frappé par un spectateur dans la montée de l’Alpe d’Huez, qui concluait une journée de montagne dantesque avec trois terribles ascensions. Un geste violent qui résume la rancœur qu’ont quelques fans de vélo pour les coureurs suspectés de dopage, quand ils dominent la compétition.

Christopher Froome a fait l’objet d’une procédure ouverte par l’Union cycliste internationale (UCI) après un résultat anormal au contrôle antidopage, au moment de sa victoire du tour d’Espagne en septembre 2017. Le grimpeur britannique avait dans ses urines une concentration de salbutamol, un principe actif connu sous le nom de Ventoline, deux fois supérieure au seuil autorisé. Froome explique que le médicament lui a été prescrit par son médecin, pour soigner un asthme d’effort. Après une longue procédure judiciaire, le coureur a finalement été blanchi par l'UCI, mais il a basculé du côté obscur dans la tête de nombre de fans.

Dans ce contexte, la chance du Tour de France est d’être devenu un spectacle global où les performances des cyclistes passent souvent en arrière-plan. Ce qui maintient l’intérêt populaire pour cette épreuve centenaire, malgré les scandales, c’est l’énorme show autour du passage des coureurs.

Parmi les familles, les touristes, les sportifs et sportives massées sur le bord des cols, beaucoup sont là d’abord pour la caravane publicitaire, le paysage, les apéros qui sentent bon le parfum des vacances et ce ballet vrombissant des hélicoptères, des motos et des voitures des équipes qui entourent le peloton.

À mi-pente du col de la Madeleine, qui relie les vallées de la Tarentaise et de la Maurienne, une famille normande a installé son camping-car à côté d’une pente à 9% –idéal pour voir les forçats de la route suer à grosses gouttes.

«On a d’abord suivi trois étapes au départ du Tour à Noirmoutier et en Vendée, et puis on est ensuite venus dans les Alpes avec notre petit-fils. On suit tous les ans quelques étapes, on aime être tranquille dans les montagnes, ce sont des vacances simples. Bon, ce qui est dommage, c’est que pour le moment, Romain Bardet [le meilleur Français au classement général, ndlr] n’arrive pas à accrocher les Sky. En même temps, il n’est pas dopé, lui», dit Bernard, retraité.

Le Tour de France, une expérience à partager en famille | Camille Belsoeur

«D’abord là pour l’ambiance»

Quelques virages plus haut, des Flamands ont installé leur bar ambulant Welkom café au bord de la route du col. Le van qui sert de comptoir est décoré de casquettes et de maillots vintage de cyclistes. Une télé old school, mais de très bonne qualité, retransmet l’étape du jour. «La seule bière que l’on sert, c’est de la Duvel, une bière à neuf degrés. Avec ça, t’as vite la tête qui monte quand t’es au soleil à attendre les coureurs», rigole Piet, le tenancier.

Dans les Flandres en Belgique, le vélo est une religion. Les jours de course, des dizaines de milliers de supporters se pressent autour de barbecues et de bars le long des routes. Dans le col de la Madeleine, de nombreuses plaques d’immatriculation de camping-cars portent l’écusson de cette région. Les fans flamands supportent l’équipe belge Quick-Step, dont les coureurs ont déjà remporté trois victoires d'étapes sur ce Tour de France.

«Le dopage, on sait qu’il existe. Après, si tu aimes le vélo, tu es obligé de passer au-dessus de ça. Et puis nous, on est d’abord là pour l’ambiance. Je me fous un peu de savoir si c’est machin ou machin qui gagne, sauf si c’est un Belge», poursuit Piet.

Bob Cochonou et maillot à pois, la tenue préférée du public du Tour de France dans les Alpes | Camille Belsoeur

Au col de la Madeleine, à 2.000 mètres d’altitude, une arche gonflable signale le sommet de l’ascension. Autour, quelques névés sont les derniers vestiges des fortes chutes de neige de l’hiver passé. La foule est ici très compacte.

Après le passage des coureurs, une voiture suiveuse de l’équipe Sky se gare sur un instant sur le bas-côté. «Beurk, on n’en veut pas de ta caisse», gueule un homme en direction du chauffeur, avant de cracher en direction du véhicule quand celui-ci repart en trombe.

Méchants d’aujourd’hui, gentils de demain

Depuis longtemps, de nombreux acteurs du cyclisme international se situent dans une zone grise où règne le brouillard. Des champions présents sur l’édition 2018 de la Grande Boucle, comme l’Espagnol Alejandro Valverde ou les Italiens Franco Pellizotti et Damiano Caruso, ont dans le passé été suspendu pour pratiques dopantes. Ils sont pourtant aujourd’hui à nouveau présents dans le peloton, sans que leur nom ne suscite l’opprobre parmi les spectateurs et spectatrices massées le long du goudron.

Le cyclisme est un monde à part, où les méchants d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui. Dans un va-et-vient permanent, les fans supportent les coureurs qui peuvent renverser l’ordre établi.

Le grand grimpeur espagnol Alberto Contador, qui a pris sa retraite l’an passé, a été le bouc émissaire du dopage lorsqu’il dominait le Tour, avant de devenir plus tard le nouveau héros, à l’heure où ses attaques mettaient à mal la machine Sky –du nom de l’équipe britannique, dont les coureurs dominent le Tour de France de manière implacable depuis sept ans. En 2018, les équipiers de la Sky sont plus forts que jamais, et la haine de la foule à leur égard atteint des sommets.

C’est la règle du Tour de France: dans la zone grise qui enveloppe tous les coureurs ou les équipes entourées d’un halo de suspicion, ceux qui montent trop haut au classement deviennent les nouveaux méchants.

Applaudissements ou sifflets imminents | Camille Belsoeur

Sur le podium de l’étape de l’Alpe d’Huez, le Gallois Geraint Thomas a endossé le maillot jaune et reçu son bouquet sous les sifflets du public. «On ne sait pas s’il se dope, mais rien ne prouve le contraire et il gagne, donc sifflons-le», tel est le credo populaire.

Mais même les supporters les plus passionnés semblent tourner le dos à ce sport de souffrance, tant l’eau des bidons des cyclistes paraît trouble. Le 19 juillet, le public était moins nombreux qu’à l’habitude dans les vingt-et-un virages de l’Alpe d’Huez.

L’équipe Sky domine le Tour depuis 2012 et la victoire de Bradley Wiggins, à l’exception d’une parenthèse offerte par Vincenzo Nibali en 2014. Et quand les méchants trônent trop longtemps, on désespère de voir les gentils l’emporter à la fin. Mais si les bons battent les méchants, qui roule au jus d’orange bio?

Dans le col de la Madeleine, Michelle, la Normande, croit toujours en Romain Bardet, le héros de nombre de Français et Françaises croisées au bord des routes. «Il a signé un autographe sur la casquette de mon petit-fils avant le contre-la-montre de Cholet. C’est un mec super sympa, Bardet. On espère qu’il va s’accrocher à la prochaine attaque de Froome. Il ne faut pas qu’il le laisse partir. On croit en lui.»

Camille Belsoeur Journaliste

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