Politique

L'affaire Benalla ou la revanche des immobilistes

Temps de lecture : 4 min

Le président français va-t-il être contraint de ralentir?

Emmanuel Macron arrive à un meeting à Angers, en février 2017, accompagné d'Alexandre Benalla| Jean-François Monier / AFP
Emmanuel Macron arrive à un meeting à Angers, en février 2017, accompagné d'Alexandre Benalla| Jean-François Monier / AFP

Disons-le tout de go: le côté jupitérien d’Emmanuel Macron est une réalité mais c’est une bonne réalité. Pour débloquer un pays de trente ans d’arthrose, il fallait un président extraordinaire, jeune, sans attache mais d’abord intellectuellement vif et énergétiquement vigoureux. C’est ce qu’il est. Que cela donne un exercice solitaire du pouvoir, il faut –aujourd’hui– considérer que c’est un défaut mineur. Le pays a besoin d’une reconstruction générale, c’est ce qui compte. Tous ceux qui s’attachent à l’homme plutôt qu’à son action, aux mots plutôt qu’aux choses, ne voient pas, ou font semblant de ne pas voir, la gravité des situations françaises, européennes et mondiales. Trump est en train de casser l’ordre mondial et la croissance, les forces centrifuges sont en train de gagner en Europe et en France, les vieux partis politiques ne proposent rien de rien et donc, ils s’attachent à attaquer l’homme qui, à 39 ans, les a balayés et renvoyés à leur nullité. Que propose Wauquiez d’intelligent qu’on me le dise. Que propose Mélenchon d’applicable qu’on me le dise.

Réformer, réformer, réformer

Haro! La France a ceci d’extraordinaire qu’elle trouve, dans ses Domrémy, ses Lille, ses Amiens, des personnages qui se lèvent droit et changent le cours du destin national. On ne sait pas encore tout à fait si notre homme est de cette trempe-là, je crois qu’il en a la tête et la fibre. Mais ce qui est certain, c’est qu’il a en face de lui les armées des immobilistes ligués. Et je ne regarde que cela: un président qui relance enfin la France et l’Europe et, face à lui, l’ensemble de la vieille politique, ou plutôt ce qu’il en reste c’est à dire les populistes d’extrême droite, de droite et d’extrême gauche et de gauche. Que veulent-ils? Revenir en arrière.

Continuons tout de go: l’exercice du pouvoir ne doit pas être solitaire, certainement pas plus aujourd’hui qu’hier dans nos pays complexes. Emmanuel Macron devra trouver les voies d’une rénovation de la démocratie représentative, et ce n’est pas son moindre boulot. Mais il y a l’immédiat, l’arthrose accumulée depuis trente ans, depuis ce Jacques Chirac, le roi fainéant devenu, comme c’est curieux, un président bien aimé (et vous allez voir les louanges quand il s’éteindra!). L’élection impose un devoir impérieux: les réformes, les réformes, les réformes. Notre système social date d’un système économique qui a explosé. Il ne marche plus, il faut le reconstruire en fonction des nouveaux modes de production et de consommation. Tâche inédite, immense, historique.

Nous avons la chance imméritée d’avoir placé à la tête du pays un type qui l’a compris à 100%, qui ne veut pas détruire le système, il n’est pas ce libéral classique que les paresseux disent, mais le rebâtir. Une révolution très difficile car la littérature indiquait le chemin (les rapports Camdessus, Pébereau ou Attali) mais des rapports à la réalité il y a toujours un gouffre. La difficulté première d’Emmanuel Macron est que ce «quoi faire?» n’est pas clair. Pour tous ceux qui l’ignorent, qui raisonnent tout cuit, on renvoie, par exemple, aux vastes interrogations du Cercle des économistes à Aix-en -Provence ou à celles d’Oliver Blanchard, ancien chef économiste du FMI.

En attendant, Emmanuel Macron avance armé d’abord de ses propres convictions et dans ce contexte d’ignorance du monde qui vient, il est malhonnête de le lui reprocher, c’est-à-dire de lui en vouloir de son autoritarisme. Il faut avancer, c’est ça son devoir essentiel.

Réformer en toute transparence

Que vient faire Alexandre Benalla là-dedans? Rien, sauf pour ceux qui pensent que Macron est comme eux, qu’il n’a pas d’idées et que toute la politique est désormais dans le style, dans les mots plutôt que les choses. Eh bien non: Macron a des idées, si le chemin est indéfini, il voit loin, il avance dans ses réformes, et c’est ce qui s’impose pour ce pays et pour l’Europe.

Mais, mais, mais... OK, Mais. Tout président qu’il est, il doit rester sous notre surveillance démocratique sourcilleuse. Il faut évidemment méfiance garder envers les tentations caudillesques. Mais en sommes-nous là vraiment avec un jeune conseiller à la sécurité qui, je le cite, a «pété les plombs»? Franchement? Non. Sérieusement non. L’état catastrophique de la France impose de laisser libres les rênes du cheval pendant encore un an ou deux afin qu’il cavale dans le champ des réformes. Il a besoin d’écouter, de consulter, de lancer les machines à idées, o que oui! mais il doit d’abord galoper, débloquer ce pays.

Cette affaire Benalla a-t-elle plus d’importance que cela? Que celle d’un petit conseiller à la sécurité? Est-elle est le signal faible d’une tentation autoritaire? Gaffe. OK. Gaffe. Mais gaffe d’abord à ce qu’elle ne permette surtout pas à tous les bloqueurs de reprendre la main sur le cheval.

Emmanuel Macron doit-il changer sa façon d’exercer le pouvoir? Il l’a reconnu lui-même, la semaine passée, en expliquant que la première année il a dû foncer (code du travail, SNCF...) mais que désormais qu’il va ouvrir sa porte aux partenaires sociaux. Si cette affaire Benalla intervient comme un stop mis à la tentation du recours à son seul cercle étroit des «vrais amis» et aux fidélités parallèles, en clair à la facilité du passage par les bordures, alors très bien! Parfait même que de rappeler au président réformateur qu’il doit réformer en direct, par devant et pas par derrière, en grand et pas en petit. Mais l’essentiel est qu’il trouve en face de lui, parmi les partenaires sociaux et parmi les politiques, des idées neuves pas des appels à l’immobilisme. Hélas, les partenaires (en dehors de la CFDT) et les politiques sont secs et archi-secs. La furia de la classe médiatico-politique nationale contre lui n’est que la preuve du vide. Si elle déporte le vrai débat du fond au style avec tant de force c’est qu’en matière d’idées, elle n’en a pas la queue d’une.

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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