Société

Adultes disparus, mais que fait la police?

Temps de lecture : 8 min

Terrorisme, crimes, viols, ces affaires passent avant les disparitions. Résultat: les familles se sentent abandonnées par les services de police.

Chaque année, en France, 40.000 à 50.000 personnes disparaissent. | Landis Brown via Unsplash License by

C’est leur dernier espoir et la preuve de leur indéfectible engagement. En février, l’association Assistance et recherche de personnes disparues (ARPD) a déposé trente-trois propositions au ministère de la Justice afin d’améliorer la recherche des disparus et d’aider leurs familles. Trente-trois façons de faire avancer la cause, parmi lesquelles «identifier les enterrés sous X à l’aide de fichiers dentaires» ou «créer un organe interministériel dédié aux disparitions»… Trente-trois actions pour en finir avec l’indifférence. Las, depuis, le dossier a été rapidement transféré au ministère de l’Intérieur. Sans commentaire. L’ultime avatar du silence auquel se heurtent depuis vingt ans les associations qui rassemblent les familles des disparus. «C’est de pire en pire», soupire la présidente de l’ARPD, Pascale Bathany. Elle ne cache pas son dépit. «Ce n’est pas un manque de moyens. C’est un manque de considération, ils se disent que cela n’arrive qu’aux autres.»

«Pour les majeurs, le chiffre de 10.000 disparus circule sur internet depuis 2012»

Pourtant, chaque année, en France, 40.000 à 50.000 personnes disparaissent, laissant autant de familles dans l’angoisse. Et près de 1.000 personnes meurent sans avoir été identifiées. «C’est l’équivalent d’une petite commune de France qui disparaît tous les dix ans!», s’exclame Bernard Valezy, commissaire de police et vice-président de l’ARPD. Pour Jean-Yves Bonnissant, président de Manu Association, l’absence de chiffres comptabilisant uniquement les disparitions illustre le désintérêt des pouvoirs publics. Le fichier des personnes recherchées (FPR) de la police nationale recense les fugues, les débiteurs envers le Trésor, les personnes recherchées, les évadés et autres profils «inquiétants». «On sait combien de voitures sont brûlées, combien de poissons remontent la Loire, par contre les disparus on ne sait pas!», blâme-t-il. Le commissaire Bernard Valezy va plus loin. Il considère que le phénomène est sous-estimé. «Pour les majeurs, le chiffre de 10.000 disparus circule sur internet depuis 2012... Il a dû évoluer depuis. La France a du chemin à faire. Les pays nordiques sont plus évolués. Le Canada est beaucoup plus avancé. On pourrait facilement améliorer les choses.»

«Ce n’est pas un délit de disparaître. Si vous souhaitez disparaître du jour au lendemain, vous en avez le droit.»

Philippe Guichard, chef de l’Office central pour la répression des violences aux personnes

Pourquoi une telle situation? Philippe Guichard, chef de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), a son idée. «Ce n’est pas un délit de disparaître. Si vous souhaitez disparaître du jour au lendemain, vous en avez le droit. Si la disparition n’est pas considérée comme inquiétante, il n’y aura pas d’enquête», explique-t-il, installé dans son bureau de la rue Fontanot, à Nanterre. «Sous prétexte que certains disparaissent de manière volontaire, tous les disparus en pâtissent», s’emporte Lydie Vallois, dont le fils majeur Cédric est absent depuis 1997.

Si une disparition de mineur est systématiquement considérée comme inquiétante par les services de police, les proches de disparus majeurs doivent batailler ferme pour que les enquêteurs entament des recherches. «C’est laissé à l’appréciation du policier. Certaines familles sont éconduites. Les services de police essayent de limiter au maximum ce type d’investigation», déplore Bernard Valezy. Un constat qu’il tient de son expérience du terrain. Jean-Yves Bonnissant dresse le même bilan: «Certaines disparitions sont inquiétantes mais le dossier est refermé au bout de deux mois. On ne sait pas pourquoi!».

Des enquêtes très dures à mener

Circonstance aggravante, «depuis quelques années, le terrorisme et les affaires criminelles ont pris le dessus sur les disparitions», analyse Bernard Valezy. «Un meurtre passe en priorité», concède Philippe Guichard. Alors que les services de la police judiciaire de province sont souvent saturés, les disparitions nécessitent d’être suivies dans la durée. «La charge de travail augmente et les services ne peuvent malheureusement pas en faire beaucoup plus», observe le commissaire Bernard Valezy. La tentation est grande de ne pas juger «inquiétantes» certaines disparitions lors de la première déclaration des familles. «Les services s’aperçoivent trop tard qu’elles le sont. Or, de nombreux éléments d’enquête ont disparu entre-temps. La vidéosurveillance n’est conservée par les autorités que quarante-huit heures. Si on n’agit pas très vite, on perd des éléments importants pour l’enquête.» Avant d’ajouter: «Dans les affaires de disparitions non médiatisées, l’ordinateur ou le téléphone du disparu ne sont parfois pas analysés. Souvent, par négligence ou par manque d’intérêt pour ce type d’affaire».

Certes, les empreintes des personnes décédées peuvent être relevées à la demande du procureur de la République mais il n’en a pas l’obligation. La famille d’un proche dont la disparition est inquiétante peut donner ses empreintes au fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) afin de vérifier si le disparu n’a pas été enterré sous X. «Mais certaines familles ne savent même pas qu’elles ont cette possibilité. Que ce soit pour les enterrés sous X ou les profils génétiques des disparus, rien n’est systématique. La base de données d’empreintes génétiques est donc incomplète», résume Bernard Valezy. Difficile de s’en servir. Au contraire, «si une personne est retrouvée morte de manière criminelle, une enquête sera ouverte. Mais si c’est une mort naturelle, il y aura très peu d’investigations», confirme Philippe Guichard.

«Tout est possible, donc tout est imaginable, même le pire. Ils ont l’impression d’être incompris de leurs proches, des autorités et de la justice.»

Gwenaëlle Buser, psychologue

Les associations de disparus regrettent le manque de dialogue avec les services de police. La confidentialité de l’enquête est parfois mal vécue. «Les familles ne sont pas toujours tenues au courant des avancées pour ne pas compromettre le travail des enquêteurs», admet Gwenaëlle Buser, psychologue au 116 000, une plateforme téléphonique d’aide aux parents d’enfants disparus. «Les parents sont vite dans l’incompréhension et se sentent isolés.» Face à l’absence d’éléments concrets, les familles imaginent les scénarios les plus horribles. «Tout est possible, donc tout est imaginable, même le pire, explique Gwenaëlle Buser. Ils ont l’impression d’être incompris de leurs proches, des autorités et de la justice.» Depuis la fin des années 1990, les associations avaient pourtant obtenu de belles avancées comme la mise en place de l’alerte enlèvement en 2006. Mais depuis, silence radio. Elles peinent à faire entendre leurs voix.

Les associations comptent sur l’affaire Maëlys pour relancer leur cause. «C’est fou qu’il faille un tel événement pour qu’on s’intéresse aux disparus, s’agace Pascale Bathany, la présidente de l’ARPD. Mais un fait médiatique s’essouffle vite. C’est ce qu’on a observé ces dernières années.» Elles peinent à faire entendre leurs voix. «C’est un combat face à l’indifférence de certains enquêteurs et de la justice», tonne Jean-Yves Bonnissant, président de Manu Association. Une lutte… face au vide.

L’Office central pour la répression des violences aux personnes est souvent le dernier recours pour ces enquêtes qui n’avancent plus. «On nous sollicite dans les cas compliqués lorsque les services locaux ont du mal à s’en sortir», indique Philippe Guichard. Installé à Nanterre, l’Office étudie actuellement une quinzaine de disparitions sur un total de quatre-vingt-dix-sept affaires et relance les investigations à partir d’éléments omis ou négligés dans les commissariats. «Dans le cas d’une disparition inquiétante, une enquête de voisinage a pu être réalisée mais parfois des voisins étaient absents. Les services de police se disent qu’ils vont revenir plus tard, ils oublient. Toutes les pièces n’ont pas forcément été analysées. C’est ce genre de choses que l’on peut relancer.» Ce spécialiste des affaires criminelles est catégorique: «Les disparitions sont les affaires les plus difficiles à élucider car il n’y a pas de corps». L’affaire Estelle Mouzin, dont s’occupe l’OCRVP, est le reflet de cette complexité. Le dossier comporte pas moins de 11.000 procès-verbaux.

Médiatisation et réseaux sociaux

La modernisation de la société a quand même permis des avancées dans les recherches. «Le vrai créneau d’amélioration, c’est la téléphonie», affirme le chef de l’OCRVP. Mais l’usage de modes de communication cryptés comme WhatsApp ou Messenger n’arrange pas le travail des enquêteurs.

Autre espoir, l’OCRVP travaille sur un fichier nommé Fenix dont l’objectif sera de faciliter l’identification des enterrés sous X. «Il permettra de faire des récurrences entre des cadavres sous X et des disparitions afin d’aider les services de province. On le faisait déjà manuellement avant», précise Philippe Guichard. Le fichier regroupe actuellement plus de 400 noms et sera prochainement opérationnel. Bernard Valezy émet quelques réserves. «Tous les services de police n’utilisent pas les mêmes fichiers. Il faut espérer que Fenix fasse école en France et devienne une référence pour l’ensemble du territoire.»

Des gendarmes enquêtant sur l'affaire Maëlys, en février 2018. | Philippe Desmazes / AFP

Dans un tel contexte, les familles n’ont plus que les associations pour les aider… ou les réseaux sociaux. Une alternative qui n’est pas sans danger. «C’est la porte ouverte aux propositions malhonnêtes d’imposteurs qui leur promettent de retrouver leur proche», insiste Bernard Valezy. Certaines ont recours aux services de détectives privés. «Leurs prestations avoisinent 500 euros la journée. 80% des Français ne peuvent pas se le permettre.»

Pour faire avancer l’enquête, la médiatisation s’impose comme une arme. «Je conseille à toutes les familles de faire parler d’elles», confie Philippe Guichard. Intéresser les médias s’avère cependant complexe. Quelques affiches d’appels à témoins sont accrochées dans les grands magasins mais leur diffusion est un combat. «C’est un des points sur lesquels on s’est battus pendant plus de dix ans et on n’a jamais réussi à le faire avancer. J’ai même réalisé des maquettes pour diffuser les photos d’enfants disparus. J’ai contacté toutes les chaînes, personne n’en veut», déplore le président de l’Association des parents d’enfants victimes (APEV), Alain Boulay, qui a perdu sa fille de 9 ans, assassinée en 1998. Sa reconstruction, il la doit à la justice. «Je pense que tout être humain a besoin de savoir. Quand on sait ce qu’il s’est passé, on arrive à se reconstruire avec le temps. Le pire, c’est de se poser des questions, cela mine complètement.» Les affaires de disparition n’arrivent jamais devant une juridiction. «Il ne peut y avoir de justice pour les affaires non élucidées», souligne Maryvonne Caillebotte, avocate générale à la Cour de Paris.

Empêcher la fermeture des dossiers, c’est aussi le grand combat des associations. «Les proches font en sorte que l’enquête ne soit pas close afin d’éviter la prescription», affirme l’avocate. «C’est comme si on tirait à bout portant sur la famille. C’est un abandon supplémentaire, s’insurge Jean-Yves Bonnissant. On recherche tous les détenus en fuite, pourquoi pas tous les disparus?»

Marie Briand-Locu

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