Égalités / Société

La nouvelle Marianne n'est pas féministe

Temps de lecture : 5 min

Encore une fois, la figure symbolique de la République sert de faire-valoir hors de propos.

La nouvelle Marianne, conçue par Yseult Digan et Elsa Catelin, présentée à Périgueux le 19 juillet 2018. | Nicolas Tucat / AFP
La nouvelle Marianne, conçue par Yseult Digan et Elsa Catelin, présentée à Périgueux le 19 juillet 2018. | Nicolas Tucat / AFP

Elle a le regard tourné vers la droite, l’air sérieux mais la bouche légèrement ouverte, les traits fins et les paupières sombres, qui semblent maquillées. Ses cheveux blonds sous son bonnet phrygien forment des boucles séparées en mèches autonomes, vivantes, rappelant immanquablement les gorgones, ces créatures qui pétrifiaient quiconque les regardait, et dont la plus célèbre est Méduse.

Réalisé par un duo d'artistes femmes, Yzeult Digan (alias «YZ») et Elsa Catelin, celle qui va orner les nouveaux timbres, «Marianne l'engagée», comme l’a qualifiée le président de la République lors du lancement à Périgueux le 19 juillet 2018, se veut féministe.

«Elle porte le féminisme, c’est le portrait d’une jeune femme forte et déterminée», annonce le dossier de presse de la Poste.

«Ce visage de Marianne est celui, en effet, vous l’avez rappelé, de la féminité. J’ai fait de l’égalité femmes/hommes la grande cause du quinquennat, et ce n’est pas un hasard si notre République s’est fondée sur cette image de la femme, et de la femme libre, et vous avez su marier la référence au bonnet phrygien et la cocarde, et à la première République, et la liberté de la chevelure, et cette chevelure foisonnante c’est la liberté de la féminité qui s’exprime sans se cacher, qui se dit, qui est libre et fière d’elle, c’est ça le visage de la République», a quant à lui déclaré Emmanuel Macron.

Une Marianne féministe? Pas si sûr

Historiquement, «Marianne n’a jamais été associée à un quelconque féminisme. Ce n’est pas parce que c’est une femme qu’elle est féministe», commente Mathilde Larrère, historienne spécialiste de la Révolution française. Et c’est encore moins parce qu’elle a les cheveux relâchés qu’elle est un symbole de liberté. «C’est la représentation archi classique de la Marianne radicale. À partir de la Seconde République, on trouve deux figures. L’une sage, celle des Républicains libéraux: cheveux attachés, et sein couvert. Et en face celle des démocrates sociaux, avec un bonnet phrygien, des cheveux détachés, et un visage déterminé. Elle n’a jamais été associée à un quelconque féminisme.»

En 2016, le Premier ministre de l’époque, Manuel Valls avait commis une erreur similaire, affirmant que «Marianne a le sein nu parce qu'elle nourrit le peuple, elle n'est pas voilée parce qu'elle est libre».

Ajoutons que la Révolution française n’a pas été spécialement sympathique avec les femmes, leur octroyant quelques droits (reconnaissance de l’égalité dans le mariage et des successions) mais les excluant des principales avancées, comme le droit de voter, de se représenter, ou même de se présenter à la tribune. En ce sens, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen était bien une déclaration des droits des hommes, plutôt que des humains. Et la devise de la République porte les traces de cette exclusion originelle, en célébrant la «fraternité» plutôt que la solidarité.

Symbole et incantation

Marianne n’a jamais été un symbole féministe, et ce n’est pas l’action du président qui va lui donner ce sens nouveau, insistent les associations féministes que nous avons contactées. «Ce n'est pas parce qu'on montre une femme, jeune et caractérisée comme engagée qu'elle est féministe, ou qu'on porte une action féministe. Une parole très révélatrice de la manière qu'a le président de la République de traiter des sujets de féminisme et d'égalité: dans le symbole et l'incantation. La surexploitation du sujet droits des femmes pour communiquer à son propos, plutôt que pour améliorer concrètement la situation. Bien sûr les symboles sont nécessaires, et ils peuvent être forts au plus haut niveau de l'État. Mais ils ne suffisent pas. Être féministe c'est un combat pour l'émancipation, un engagement politique fort. Où sont les preuves de cela?», tonne Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d’Osez le féminisme.

«C’est du “feminist washing” au moment où les associations féministes ne voient pas la grande cause nationale promise», complète Fatima Benomar, porte-parole des Effrontées, qui cite pêle-mêle l’échec sur l’instauration d’un âge minimum de consentement sexuel, la tant attendue PMA pour toutes, ou encore la «guerre contre l’AVFT», une association de lutte contre les violences faites aux femmes au travail à laquelle le gouvernement a coupé l’herbe sous le pied.

De quoi se plaignent les féministes, la France a comme emblème une femme!

Ce nouveau timbre labellisé un peu vite «féministe» rappelle un autre épisode, où Marianne avait là aussi servi de faire-valoir hors de propos. En novembre dernier, pour justifier son refus de soutenir l’initiative des 314 profs de ne plus appliquer la règle de grammaire du «masculin l’emporte», le ministre de l’Éducation nationale avait avancé comme argument que «la France a comme emblème une femme, Marianne». Sous-entendu: pas besoin de changer la langue (ni même de féminisme?), nous avons déjà Marianne.

«C’est un peu comme si on disait “Vous plaignez pas, la représentation de la France est un coq, on peut massacrer les poulets!”», plaisante Mathilde Larrère.

«Sous-entendu problématique»

La Marianne du nouveau timbre peut d’autant moins prétendre au statut de «Marianne féministe» que son image renforce plutôt les clichés sur les stéréotypes féminins, plutôt que de les déconstruire. «Un symbole audacieux aurait été de représenter une femme qui sorte des canons de beauté habituels, et de faire place à la diversité des femmes françaises (couleur de peau, poids, etc.)», commente Raphaëlle Rémy-Leleu.

Dans un post de blog très fouillé du Huffington Post, la sémiologue Élodie Mielczareck la compare à Lara Croft, en la qualifiant d’«incarnation sexualisée» et «très loin du visage des Françaises»: «Le féminin est ainsi toujours harmonieux, beau, désordonné, en un mot: attractif. La bouche de Marianne est toujours ouverte, pour parler ou pour sourire?», commente la chercheuse, qui note que la chevelure de Méduse réactive un autre stéréotype, celui de la femme castratrice, «femme effroyable et terrifiante aux cheveux-serpents».

Méduse, aquarelle sur papier, 1895. Sammlung Hand/Nyeste, Glencoe, USA | Carlos Schwabe via Wikimedia Commons

D’autant que la communication élyséenne semble créer une division au sein des femmes, en insistant sur cette chevelure laissée libre, par contraste avec celles qui se voilent, comme l’avait fait Manuel Valls. Mais une femme est-elle pour autant plus libre, et ses droits sont-ils plus respectés, lorsqu’elle se lâche les cheveux ou se dénude? «J’y trouve un sous-entendu problématique, sur l’espèce de fierté de la femme française libérée du fait de son sex-appeal. La possibilité de montrer son corps n’est absolument pas un gage en soi d’une quelconque liberté des femmes… C’est tiré par les cheveux, c’est le cas de le dire», critique Fatima Benomar.

Petite consolation, la nouvelle Marianne a été réalisée par deux femmes, une graveuse et une artiste qui porte la question des droits des femmes dans son œuvre (voir ces magnifiques portraits d'«impératrices» de toutes les cultures). «C’est la reconnaissance de l'apport des femmes à la culture et à l'art, se réjouit Raphaëlle Rémy-Leleu. Mais il ne suffit pas d'avoir une femme symbole de la liberté en République pour avoir une République féministe.»

Aude Lorriaux Journaliste

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