Société

Pourquoi sommes-nous si gênés de montrer nos pieds?

Temps de lecture : 6 min

Avec l'été, les pieds se dévoilent. Complexes, pudeur et fantasmes associés en disent beaucoup plus de nous et de notre société que nous ne pourrions l'imaginer.

En ville, au bureau, dans les transports, il est difficile pour certaines personnes d'assumer leurs pieds nus. | Erik Witsoe via Unsplash License by

Farah fait du 39. Une pointure tout à fait classique chez une femme. Mais à l'adolescence, cette Parisienne a vu ses pieds grandir plus vite que ceux de ses camarades de classe, ce qui lui valut un surnom peu flatteur: «On m'appelait “Tartine”, tant mes pieds étaient longs et plats». Yohan s'est vu rebaptiser «Knacki» par ses amis, à cause d'orteils «petits et boudinés» rappelant la forme de cette célèbre saucisse. «J'ai aussi beaucoup entendu de bêtises sur les hommes aux petits pieds, qui seraient soi-disant moins bien montés que les autres», affirme celui qui avoue en avoir eu «un peu honte avec les filles». Si le jeune homme aujourd'hui libéré de ce complexe s'en amuse, d'autres souffrent profondément d'être en dehors des normes établies. Celles d'un pied fin et relativement petit chez la femme, et d'un pied fort et grand chez l'homme.

Un «modèle dominant» qui «renvoie aux représentations du féminin et du masculin» selon le sociologue David Le Breton, pour qui «les femmes dans notre société doivent être minces alors que les hommes doivent correspondre aux normes de virilité qui sont en l'occurence celles d'un pied un peu plus développé».

«Pieds réguliers. Ongles grands et soignés. Orteils fins. 37 de pointure pour les femmes, 42 pour les hommes», les critères de l'agence Urban Talents pour recruter ses mannequins pieds confirment d'ailleurs cette idée. Un idéal, partagé par la majorité des agences, auquel peu de gens peuvent se vanter de correspondre. De quoi alimenter quelques complexes tenaces chez les personnes dont les pieds n'ont rien d'aussi calibré.

L'injonction du vernis ou le rejet du pied naturel

Noura, pharmacienne, déteste montrer ses pieds, qu'elle juge «pas terribles». Pour la jeune femme, devoir les dénuder, notamment devant les vendeurs de magasins de chaussures l'hiver, est une véritable épreuve: «Ils sont blancs et ne sentent pas toujours bon à cause de l'enfermement». L'été, la jeune femme a une astuce: «Je ne sors jamais sans avoir mis du vernis à ongles sur mes pieds pour les rendre “potables” et si je n'en ai pas, je préfère mettre des baskets quitte à avoir chaud», raconte celle qui affirme que toutes ses copines en font autant. «Aujourd'hui, si tu n'en mets pas, ça fait bizarre, c'est comme si tu étais négligée. En tout cas moi je ne pourrais plus sortir sans.» Une injonction qui trahit le mépris affiché pour cette partie du corps, qu'il serait déplacé de montrer en l'état.

C'était ça ou des baskets. | Jessica To'oto'o via Unsplash License by

«Il existe une hiérarchie morale et religieuse qui valorise le visage et la tête et qui dévalorise les pieds, décrypte David Le Breton. Les pieds, proches de la terre, ont quelque chose de moins valorisant dans notre société marquée par la spiritualité.»

«C'est aussi l'organe le plus animal chez l'humain», poursuit l'auteur du livre Anthropologie du corps et modernité, qui souligne une ambivalence: «C'est à travers la bipédie que la condition humaine existe, mais on a aussi des expressions comme “bête comme ses pieds”, qui prouvent leur mauvaise image». Si l'on ajoute à cela les possibles mauvaises odeurs et les bobos peu ragoûtants qui peuvent venir s'y greffer, comme les oignons, les cors, les mycoses ou les verrues, les pieds ont tout pour devenir les vilains petits canards du corps humain.

«Grotesques et émouvants»

«Quand on veut se moquer de quelqu'un, on regarde ses pieds qui rappellent qu'on est finalement peu de choses», analyse l'expert des représentations du corps humain à ce sujet. «Ils sont grotesques avec leurs cinq orteils, ils renvoient à un mélange de fragilité et de dérision. Et en même temps, ils ont quelque chose d'émouvant...»

Noémie Noël, pédicure-podologue à Paris, ressent bien cette fébrilité chez des patients «qui s’excusent parfois de l’état de leurs pieds». «Certains souffrent d’hypersudation et trouvent leurs pieds sales à cause des peluches de chaussettes collant à la peau par exemple» ou tout simplement «moches», raconte la spécialiste, qui se veut rassurante: «Nous sommes là pour ça […] on ne s'excuse pas d'avoir un rhume quand on va chez le médecin». Loin de minimiser ce que les patients ressentent, la podologue est même convaincue que beaucoup «sont mal à l’aise chez le pédicure comme on peut l’être chez le gynécologue». Et ce parallèle avec nos parties intimes n'est pas dénué de sens.

Des personnes peuvent ressentir une forme de pudeur au sujet de leurs pieds, sans que cela ne dissimule un quelconque complexe: «À chaque début de printemps, j'ai du mal à “sortir” mes pieds après les avoir gardés plus de six mois enfermés», confie Lise, assistante marketing de 30 ans. «Je trouve que voir les pieds de quelqu'un casse une barrière psychologique. C'est réservé aux intimes. Ce qui explique peut-être que c'est surtout au travail que j'ai du mal à les montrer...» Sa stratégie? «Attendre que toutes les filles du bureau soient en sandales pour m'y mettre aussi, afin de passer inaperçue.»

Les pieds, symboles d'incomplétude

Luca, Parisien de 28 ans, va jusqu'à parler de «blocage»: «J'ai toujours eu du mal avec les pieds en général […] Si je suis à la plage ou à la piscine, je suis pieds nus sans problème, mais en dehors, on ne me verra jamais en claquettes ou en sandales en public, même quand je rentre dans le sud l'été!». Difficile cependant, pour cet homme qui ne trouve pas ses pieds moches, de donner une explication rationnelle à cette forme de pudeur.

«Pieds moches, tongs cool» | Sheila Sund via Flickr License by

La psychanalyste Maria Martinotti vole à notre secours. Selon elle, la gêne de montrer ses pieds en dehors de tout complexe a souvent des origines inconscientes: «Le pied est ce qui nous permet d'être sur terre, un symbole de là où l'on est et de là où l'on veut aller. Cela a aussi rapport à notre posture face à la vie et à nos manques». Pourquoi un tel rapport au manque? Car «le pied est avant tout un symbole phallique […] et que le phallus est le paradigme du manque», selon la spécialiste, qui résume: «Être gêné de montrer ses pieds peut traduire une réticence à montrer ses aspects phalliques qui rappellent que l'on n'est pas complet». En d'autres termes, une difficulté à accepter sa condition humaine et ses besoins...

Selon Léa, étudiante en lettres de 24 ans, le lien entre pieds et sexualité est plutôt évident. Pour elle, se balader avec des chaussures ouvertes «équivaut presque à le faire avec une mini-jupe» tant elle se sent «nue». Elle en tient certains hommes pour responsables: «Il m'arrive d'en surprendre en pleine observation attentive de mes pieds, avec un regard lubrique. Et ceux-ci peuvent être aussi bien des inconnus que des connaissances qui découvrent mes pieds pour la première fois! [...] Le fait de me rappeler qu'ils sont pour certains hommes sources de fantasmes ou de curiosité mal placée me met vraiment très mal à l'aise».

La peur de la soumission au désir

Henri fait partie de ces hommes. Convaincu que la «beauté d'une femme commence par ses pieds», ce fétichiste fond devant «de jolis pieds cambrés dans de beaux talons ouverts». Et c'est «à force d'observer sa maîtresse d’école quitter une chaussure en classe et ses copines marcher pieds nus l’été au bord de l’eau» qu'il est «tombé amoureux» de cet organe. «Le corps de la femme est beau à regarder dans sa totalité, mais peu de choses nous sont données en libre accès comme les pieds», avance-t-il pour justifier son attraction à leur sujet.

Pour autant, difficile pour lui d'aller au bout de ses fantasmes sans ruser: «Peu de femmes sont partantes pour aller plus loin. Mais je me sers de l'excuse du massage. Les femmes adorent se faire masser les pieds sans se douter que nous autres fétichistes y prenons un énorme plaisir». Mais face aux femmes qu'un tel stratagème pourrait effrayer, l'homme se veut rassurant: «Les fétichistes sont souvent pris pour des pervers dangereux alors que pas du tout. Ce sont des personnes douces et attentionnées, car le pied est tellement vénéré qu'il en devient fragile».

De tout temps, les pieds semblent avoir été l'objet de fascination sexuelle. Les prostituées de Rome se voyaient par exemple imposer de travailler pieds nus pour susciter le désir, tandis qu'une empreinte de pied marquait l'entrée des lupanars, les fameuses maisons closes de l'Antiquité romaine.

«Dans d'autres sociétés que la nôtre, il y a une hypervalorisation du pied comme instrument de séduction et d'érotisme et donc aussi une volonté de contrôler, de façonner le pied pour alimenter le désir de l'homme», affirme David Le Breton. Pendant 2.000 ans, les pieds des Chinoises étaient à cette fin bandés, les orteils douloureusement repliés sur la plante. Des instrumentalisations qui ont certainement laissé leur empreinte, bien au-delà des frontières.

Wassila Djellouli

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