Société

Ne craint-on vraiment rien en laissant ses affaires sans surveillance sur la plage?

Temps de lecture : 9 min

Il ne viendrait jamais à l’esprit de quiconque de laisser ses effets personnels pendant un temps indéterminé sans les avoir à l'œil… Sauf sur la plage. Et ça n’a rien d’étonnant.

«Aucun stress, j'ai planqué les clés de la voiture au fond de ma chaussure.» | 
Tianyi Ma via Unsplash License by

Le 5 juillet 2018, dans un communiqué de presse, le ministre de l’Intérieur annonçait que «les zones d’affluence touristiques [seraient] couvertes par des dispositifs de renforcement des unités locales, notamment dans les bassins littoraux».

Sont notamment déployés sur les plages pour la période estivale et dans soixante-deux communes «297 policiers maîtres-nageurs sauveteurs CRS» (ou CRS-MNS). Leur mission: le secours et le sauvetage des baigneurs et baigneuses, comme l’indique l’intitulé de leur fonction, mais aussi la constatation et la répression des infractions sur la grève. Comme le communiquait au Figaro un CRS-MNS en 2013, «les plages sont bondées, ce qui accroît aussi mathématiquement les comportements délictueux», parmi lesquels le «vol à la serviette».

Mais ce n’est probablement pas en raison de cette seule présence policière que l’on laisse, souvent sans trop se soucier, ses affaires sur le sable ou les galets le temps d’une baignade. «La plage est fondamentalement vécue comme un lieu de confiance, un monde à part régi par des règles différentes», explique le sociologue Jean-Didier Urbain, notamment auteur de l’ouvrage Sur la plage: mœurs et coutumes balnéaires (XIXe-XXe siècles). «J’ai toujours associé la plage au non-stress total», témoigne ainsi Guilain*, 29 ans.

Hors du monde

Première explication à cette nonchalance littorale: la plage est un lieu de villégiature, de vacances, de week-end ou, du moins, de loisirs –d'où le fait de laisser ses soucis de côté lorsque l'on arrive au bord de mer. En somme, on va préférer ne pas se prendre la tête et aller en piquer une.

«On passe une frontière quand on va sur la plage, appuie Jean-Didier Urbain. Il y a une extraterritorialité par rapport à la vie ordinaire. Le goût à partager un même endroit face à l’eau rassemble. La plage est un lieu de partage du territoire, où il existe un contrat tacite de non-agression, à la fois territorial mais aussi en ce qui concerne les objets de valeur mis à l’abri dans un sac.»

C’est exactement comme cela que le vit Guilain: «J’en ai une expérience profondément pacifique. J’ai l’impression qu’on ne peut pas être agressif, violent ni méchant avec les gens sur la plage, qu’il n’y a pas de raisons de mal s’y comporter. C’est un endroit de détente, un lieu positif où la malveillance peut très peu s’exprimer, puisque les gens sont là pour se reposer».

Cette extraterritorialité symbolique est en partie générée par la géographie côtière, qui peut conférer l’impression que ce qu’il se passe en milieu urbain y reste et n’a aucunement droit de cité sur le rivage.

«Pour moi, la délinquance, l’incivilité, c’est lié à la ville et, de facto, exclu de la plage, poursuit le jeune homme. Mon expérience de la plage sur la côte ouest est déconnectée du monde. À aucun moment elle n’appartient à la ville; il n’y a aucun centre urbain visible à moins de trois kilomètres, la dune est tellement haute que l'on est dans une autre version du monde…»

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Entre-soi

Une bulle, en somme. Une réalité géographique confirmée d’un point de vue sociologique. «On fait comme si la plage annulait les différences sociales. L’illusion peut naître du mélange des locaux et des gens en vacances. Mais on peut presque classer les plages en fonction des CSP, avec d’un côté les riches et de l’autre les populaires, ponctue le professeur Urbain. Cela reste très segmenté. Il existe bien sûr des enclaves et des porosités, mais la plage reflète le niveau économique des vacanciers.»

Pas sûr que toutes les vacancières et vacanciers aient conscience de cet «entre-soi plagier», selon les termes de Guilain, qui réalise qu’il profite d’«une plage très favorisée» et que cela peut jouer sur l’esprit de tranquillité.

«Je vais à la plage dans un coin où je sais plus ou moins inconsciemment que les gens ont le même capital culturel –il n’y a quasi que des cadres sup' et des professions libérales. Donc, en gros, je me dis que mes affaires ne craignent rien.»

Un peu comme si, à la plage, on se sentait presque comme chez soi, entre gens de confiance –et même sans parrainage. C’est également ce que raconte Emmanuel*, 38 ans. «Dans les criques et les calanques, quand on marche quatre heures pour aller à la plage, on fait tous tellement d’efforts que je ne vois pas quelqu’un me voler mes affaires.»

Sans oublier qu’à la plage, on finit souvent par se connaître, du moins de vue. «Sur la plage où je me rends tous les étés depuis que je suis né, on y va en famille, avec des cousins, un grand-oncle, une grand-tante… On est très vite une espèce d’essaim, raconte Guilain. Il y a aussi des amis d’enfance que je ne vois que là-bas. Je trouve toujours des têtes connues sur un banc de cinquante mètres.»

En gros, on considère qu’il y a toujours quelqu’un pour surveiller. «Aller toujours au même endroit pour des raisons pratiques –près de la location ou de l'endroit où l'on se gare, par exemple– ou parce que les gens préfèrent ce côté-là de la plage, c’est le comportement dominant. Il existe un public de connaissances de plage, d'amis visuels», précise Jean-Didier Urbain. Or voir les mêmes têtes a un côté rassurant, parce que «dans l'esprit des gens, le vol vient de l’intrus».

Antivol du voisin

C’est bien pour cela que les estivantes et estivants se jettent parfois à l’eau et font appel aux personnes voisines pour vérifier que l'on ne vienne chaparder leurs affaires le temps de faire plouf. «Je demande poliment aux gens d’à côté de garder un œil dessus, et ça marche», rapporte Hugo*, 28 ans.

Cette «solidarité», remarquée par Jean-Didier Urbain, est le signe que «la plage est davantage une communauté qu’une société: on peut s’en remettre à la surveillance de l’autre et recourir à ses proches voisins, en allant vers des gens qui correspondent à l’image que l’on a de l’“honnête homme” –parce que l'on croit toujours que l’habit fait le moine. C’est le réapprentissage du voisinage; on transforme la promiscuité en mitoyenneté pacifique et plutôt heureuse».

Mais cette façon de faire peut aussi être interprétée comme le signe que tout le monde n’a pas vraiment l’esprit tranquille à l’idée de laisser ses affaires sans réelle surveillance ni «antivol générationnel», comme surnomme avec humour Jean-Didier Urbain les seniors qui restent sur leur chaise pliante pendant que les plus jeunes vont gaiement faire trempette.

Ainsi d’Emmanuel, qui aimerait bien avoir des vestiaires et un bracelet numéroté, comme à la piscine. En l’absence de ce service sur les plages publiques, ce Marseillais, qui va nager dans la Méditerranée tous les jours, a ses techniques pour éviter de se gâcher la baignade.

S’il a un sac avec lui, c’est davantage pour lui servir de repère visuel et pouvoir y jeter un œil nerveux durant le bain. Ses affaires, il les planque. «J’affectionne particulièrement l’intérieur de la chaussure pour les ranger. D’où l’importance d’avoir de vraies chaussures, pas des tongs ni des méduses. Et puis je me mets toujours à côté de gens qui ont l’air sympa, et trop près pour que l’on puisse penser que je suis seul.»

Rien à perdre

Outre aller dans l’eau avec un petit nœud dans le ventre et regarder plus souvent sa serviette que l’horizon, la stratégie majoritaire est d’emporter à la plage peu d’objets de valeur.

«Je prends le moins d’affaires possible, corrobore Emmanuel. Jamais mon portable, c’est la base! C’est le truc que j’imagine me faire chourrer. Je ne prends pas non plus de carte bancaire, que du cash, pour boire un café au retour ou faire une petite course. Pas de portefeuille ni de porte-monnaie. Et mes clefs.»

Idem pour Miriam, 37 ans: «Je descends à la plage juste avec très peu d’argent, une serviette et de la crème solaire. Je prends aussi mon téléphone, mais la valeur de mes téléphones ne dépasse jamais la centaine d’euros».

Un mode opératoire plus fréquent qu’on ne le croit, quand on voit les gens abandonner leur serviette pour se jeter dans les vagues apparemment en toute insouciance. «Certains viennent à la plage quasi à poil, sans papiers, sans rien. Ils n’ont donc rien à perdre», atteste Jean-Didier Urbain.

Certes, l’apparition de l’électronique a un peu modifié la donne. On craint davantage pour ses clefs de voiture, maintenant qu’un simple appui sur le bouton fait clignoter les phares et retentir le klaxon. Mais pour les personnes les plus stressées et celles qui ne peuvent venir à la plage autrement qu’en véhicule motorisé, il existe des housses et pochettes étanches.

Résultat: ce n’est pas tous les jours que des vols sont commis sur la plage. «Je n’ai jamais eu de mauvaises expériences. Cela fait plus de trente ans et il ne m’est jamais rien arrivé. Ni à moi, ni à mes amis, à ma famille ou à mes connaissances», garantit Miriam. «Les seuls vols que j’aie pu constater en tant qu’observateur, ce sont les vols de jouets entre enfants», s’amuse Jean-Didier Urbain.

Difficile d’obtenir une évaluation plus précise de ces délits estivaux. Pas grand-chose ne filtre dans la presse. En atteste cet article du Midi Libre d’août 2013, dans lequel on peut lire une déclaration du responsable de la police municipale d’Agde: «Il n’y a eu que sept plaintes pour vol ces dernières semaines». Mais va-t-on aller se gâcher les vacances en portant plainte pour un billet de vingt euros et des lunettes de soleil disparues, que l’on pourrait après tout avoir égarées?

Simulacre balnéaire

Les statistiques officielles n’apportent guère plus d’informations. Dans le rapport sur l’insécurité et la délinquance de 2017, on apprend simplement qu’environ 710.000 vols sans violence contre des personnes ont été enregistrés par les forces de sécurité, qu’ils sont commis davantage dans le Sud et que 51,9% de ces vols contre des particuliers ont eu lieu dans des locaux ou des lieux publics.

Le rapport d’enquête «Cadre de vie et sécurité» 2017 est à peine plus précis: en moyenne, entre 2014 et 2016, 71% des victimes de vols ou de tentatives de vols sans violences ni menaces déclarent que les faits se sont déroulés hors de leur quartier ou de leur village de résidence et 18% des victimes déclarent qu’ils ont eu lieu ailleurs que dans la rue, le lieu de travail ou d’études, un transport en commun, un établissement commercial, l’immeuble de la victime ou le domicile de quelqu’un d’autre. Mais pas moyen de savoir exactement quel pourcentage les vols sur la plage occupent.

«Le fait qu’un vol soit commis sur une plage n’est pas légalement une circonstance aggravante, contrairement aux vols dans les transports en commun ou dans un établissement scolaire. Pour cette raison, le lieu n’a pas vocation à être référencé», nous révèle le Service d’information et de communication de la police nationale, qui n’est donc pas en mesure de fournir un état des lieux spécifique des vols liés aux plages.

Ce flou général entretient l’idée que les voleurs et voleuses ne prennent pas de vacances et qu’il ne faut pas trop s’exposer. «Je ne me suis jamais fait voler sur la plage de toute ma vie. Mais c’est peut-être aussi parce que j’ai été prudent», se figure Emmanuel. Qui est l’œuf? Qui est la poule? Impossible de le savoir…

Ce que l’on peut souligner, c’est que le stress préalable d’une partie de la population fréquentant la plage contribue à en faire un lieu à part, «un monde apparemment sans argent, renchérit le sociologue Jean-Didier Urbain. Cela fait partie du simulacre balnéaire. La seule apparition de l’argent dans ce lieu, c’est avec les marchands ambulants de beignets, de lunettes… Puisque sur la plage nous ne sommes plus dans un monde économique, qu’il est admis que l’on n’y amène pas grand-chose, il n’y a rien à y chaparder. Donc, a priori, pas de chapardeur».

Et c’est ainsi que les personnes les plus anxieuses, celles qui restent sur leur serviette, y jettent un œil entre deux vagues ou ne viennent qu’avec le strict minimum, permettent à d’autres d’y aller en mode «yolo», avec iPhone et portefeuille.

«C’est à partir du moment où je suis parti en vacances tout seul ou avec des potes et où j’ai dû me rendre sur leur plage à eux que je me suis posé la question, se remémore Guilain. Moi à qui on avait toujours interdit de ramener ma console de jeux vidéo ou mon téléphone à la plage, qui était à 500 mètres de la maison, là, j’avais toutes mes affaires sur moi: mes clefs, mes papiers, mon portable à 900 euros. C’est ta vie: si on te l’enlève, t’es dans la merde. Mais je me suis dit que, si mon pote laissait ses affaires, je pouvais le faire aussi. J’ai mis mes affaires dans mon sac, je l’ai fermé –comme si ça allait arrêter les voleurs. J’avais toujours un œil derrière mon dos, j’ai psychoté pendant tout le bain. Et, quand j’ai vu qu’il ne s’était rien passé, je n’en ai plus eu rien à faire!»

* Les prénoms ont été modifiés.

Daphnée Leportois Journaliste

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