France

Plaidoyer pour l'année sabbatique des étudiants

Flore Thomasset, mis à jour le 03.02.2010 à 9 h 29

Faire une pause dans la course aux diplômes est formateur. Cela permet de voir le monde au-delà du tableau noir.

«On n'est pas sérieux quand on a 17 ans», écrivait Rimbaud. Pourtant, en France, c'est l'âge auquel on demande aux adolescents de choisir une orientation qui déterminera leur vie professionnelle. Dans d'autres pays, on a pris Rimbaud au pied de la lettre et le parti de laisser aux étudiants le temps de se décider et de construire des trajectoires moins précoces et plus personnelles. C'est la (ou les) «gap year»(s), la césure, entre le lycée et l'université. La France, qui voit chaque année quelque 500.000 élèves débarquer en seconde, tarde à s'inspirer de ces modèles.

Ah, la seconde, souvenez-vous... Premières soirées, premières amours, premières grasse mat' et (sans doute) premières gueules de bois... sous l'œil inquiet des parents. Car l'année de seconde est aussi celle où l'on se choisit une vie. Euh pardon, une filière. Si je dis vie, c'est parce qu'en France, se choisir une filière, c'est choisir une carrière, ou presque. «C'est notre modèle culturel. On favorise l'académique, le scolaire, les parcours très linéaires. On avance sur des rails bien tracés. L'objectif qu'on fixe plus ou moins implicitement à nos étudiants, c'est qu'ils trouvent leur place dans la société avant 25 ans», analyse Cécile van de Velde, sociologue à l'EHESS qui a comparé les modèles d'entrée dans la vie active dans 4 pays d'Europe*.

«Les jeunes ont en tête que leur position sociale d'adulte dépendra principalement de leur formation et que les choix qu'ils font à 16 ou 18 ans seront irréversibles... Ce qui, je l'avoue, n'est pas complètement faux », reconnaît Hélène Gervais, vice-présidente de l'Association des conseillers d'orientation-psychologues. Le droit à l'erreur, à changer de voie, à recommencer, n'est pas inscrit dans les mœurs françaises. «Notre modèle n'a pas de souplesse. Il faut réussir, sans faute, sans retard, sans “trou” dans son CV», continue Hélène Gervais. Un constat partagé et regretté par l'OCDE et son directeur adjoint à l'éducation: «En France, il faut que les jeunes soient tout de suite autonomes, productifs, analyse Bernard Hugonnier. Il faut tout de suite enchaîner avec les études supérieures, dès le bac obtenu, comme si on était rongé par l'angoisse du temps perdu.»

Ainsi, avance Cécile van de Velde, l'âge médian auquel les jeunes Français commencent leurs études supérieures est de 20 ans. Dans les pays scandinaves, on dépasse les 24 ans. Et tant pis si notre modèle génère une anxiété très forte pour la jeunesse, qui, perdue entre le chômage et la précarité, craint, en plus, d'alourdir l'ardoise avec un choix qu'elle va regretter. «Et si je ne sais pas? Si je me trompe? Si j'ai peur?», rumine la jeunesse, paralysée. De là à faire le lien entre cette pression sur le statut social, l'importance du diplôme et le taux de suicide plus élevé chez les jeunes français que chez leurs homologues européens, il n'y a qu'un pas... Un point abordé par Cécile van de Velde, lors d'une audition, au Sénat, sur la politique de la jeunesse.

Former des citoyens, pas seulement des étudiants

Heureusement, ailleurs, on est plus inspiré. La course aux diplômes qui pousse grand-père à rappeler, à 75 ans, que lui, il a fait HEC, n'est pas une fatalité. Il existe des pays qui encouragent l'autonomie ou le développement personnel avec une méthode simple: l'année sabbatique. Pas une année à rien faire, bien entendu. Au contraire, certains soufflent même que la «gap year» ou «année de césure» serait plus constructive que dormir au fond d'un amphi. Cécile van de Velde:

Dans les pays libéraux, Grande-Bretagne ou Etats-Unis, comme dans les pays scandinaves, ces années de latence sont fortement encouragées. Au Danemark, ça rapporte même des points lors de l'entrée à l'université. Dans ces pays, on a dans l'idée de former des citoyens, des adultes, pas seulement des étudiants. Il s'agit plus de se découvrir que de se placer en société.

La «gap year» offre la possibilité aux jeunes bacheliers pendant une à trois années de choisir un projet, une activité, un voyage, une mission humanitaire, qui les motivent. Contrairement aux programmes universitaires comme Erasmus, la «gap year» n'a rien à voir avec l'institution scolaire, qui reste synonyme pour certains de «lieu de l'échec», observe Vincent Troger, historien de l'éducation et maître de conférence à l'IUFM de Nantes.

Une conception de la formation qui, vue d'ici, semble bien poétique, à la limite de l'utopie. Et pourtant, elle trouve de nombreux adeptes car, au-delà de ces expériences qui enrichissent une personne (et donc un CV), l'objectif de la «gap year» est de donner du temps. Un principe partagé en matière d'orientation. «On a tous quelque part en nous l'idée de ce que l'on veut devenir, on a des envies ou des intuitions. Reste à nous accorder le temps pour les découvrir, quitte à faire des erreurs de parcours», explique Hélène Gervais. Prendre un an de réflexion, de recul, pour déterminer ses envies professionnelles, voilà qui ne semble pas excessif. «Que les étudiants fassent le tour du monde ou travaillent en entreprise, peu importe, renchérit Bernard Hugonnier. Quand ils reviennent aux études —parce qu'ils y reviennent—, ils sont beaucoup plus motivés. Ils savent où ils vont. S'inscrire à la fac devient un choix délibéré, non une obligation à remplir. Ça semble une méthode d'orientation plus sensée que le système français.»

Une jeunesse stigmatisée

Pourtant, malgré la multiplication des réformes de l'Education nationale, du lycée, de la fac, jamais il n'a été question de mettre en place ou de favoriser chez nous cette année de césure. «En France, on croit trop en l'école, analyse Marie Duru-Bellat, sociologue, spécialiste des questions d'éducation, prof à Sciences-Po Paris. On pense que tout s'apprend à l'école. L'orientation se fait avec des profs qui eux-même n'ont jamais mis le nez hors de l'école. Ce n'est pas de leur faute, mais le système est trop verrouillé. Enfin, concédons quand même que si l'année de césure était la solution miracle, ça se saurait.» Vincent Troger avance une autre explication. «Non seulement, pour organiser de tels projets, il faut avoir des qualités d'autonomie qui manquent souvent, justement, à cet âge, mais en plus, le voyage reste souvent l'apanage d'une classe sociale aisée.»

Cécile van de Velde, fervente défenseur du système danois, en convient. Le modèle scandinave ne serait d'ailleurs pas transposable tel quel. Ce n'est pas dans nos mœurs, la société française n'est (tout simplement) pas prête:

Contrairement au Danemark, il y a en France une sorte de méfiance à l'égard de la jeunesse, le marché du travail n'est pas très accueillant. Mais plusieurs facteurs peuvent faire évoluer le système français. Nos politiques publiques, par exemple, ont fabriqué un groupe à part, les 16-25 ans, caractérisé par des contrats aidés, des allégements fiscaux pour les entreprises, etc. Ces politiques ont stigmatisé la jeunesse comme une main d'œuvre pas chère. Le regard des entreprises, des employeurs, doit changer aussi. Ça commence doucement...

En effet, depuis 15 ans, les employeurs sont de plus en plus friands de parcours moins linéaires. C'est en tout cas le point de vue de Chantal Bérard, managing partner dans le cabinet de recrutement Neumann International:

Aujourd'hui, tout ce qui sort de l'ordinaire est le bienvenu. Peut-être pas autant qu'aux Etats-Unis car ce n'est pas encore rentré complètement dans les mœurs, mais on va dans le bon sens. Ces expériences montrent que le candidat sait se prendre en main, c'est un gage de responsabilité, de curiosité, de maturité. Et puis quand on entre dans la vie active, on en prend pour 40 ans, alors ce serait bête de ne pas en profiter avant.

D'autant que l'air du temps n'est pas à la stabilité. Pourquoi tant de raideur dans la formation, alors que le marché du travail n'a que le mot flexibilité à la bouche? Ceux qui passeront en septembre prochain en seconde entreront dans une dizaine d'années sur le marché du travail. Alors, on ne va quand même pas les y forcer mais... «Tu vas la prendre cette année sabbatique, oui ou merde? »

Flore Thomasset

* «Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe», Paris, Presses Universitaires de France, collection Le Lien Social, 2008.

Image de une: Pause / lovehate CC Flickr

La gap year en débat et témoignages

Flore Thomasset
Flore Thomasset (8 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte