Culture

Chronique d'un vieux chat

Temps de lecture : 3 min

[BLOG, You will never hate alone] Mon chat va vers ses dix-huit ans et question comportement, il ressemble de plus en plus à Tatie Danielle!

Old cat | Petras Gagila via Flickr CC License by
Old cat | Petras Gagila via Flickr CC License by

Mon chat est si vieux –dix-huit ans, le mois prochain– qu'il ressemble à une de ces divinités des temps anciens à qui on prêtait des pouvoirs magiques au point de leur vouer un culte féroce. Il n'a plus d'âge, ses rides sont profondes et ses mouvements si lents, si précautionneux qu'il semble aller au ralenti comme dans ces films animaliers lorsque le réalisateur prend soin de décortiquer, presque image après image, l'attitude d'un fauve à l'heure de passer à l'attaque.

Il se lève à pas d'heure, déambule dans le salon en robe de chambre et bonnet sur la tête, quitte rarement son carton qui lui sert tout à la fois de lit, de liseuse, de canapé, de carrosse, de trône où parfois, quand la fatigue l'accable de trop, je viens lui présenter son repas sur lequel il jette un regard soupçonneux avant de me le retourner à la figure, d'un coup de patte bien ajusté.

C'est Tatie Danielle, version féline.

Plus grand chose ne l'intéresse. Ses jouets d'autrefois sont autant de reliques que je conserve à l'abri, au fond d'un coffre. Lorsque j'agite devant lui le semblant d'une souris, un bout de ficelle ou un bouquet de plumes, il me toise avec dédain comme si je lui proposais de se livrer à des activités dégradantes. À le voir ainsi, on jurerait qu'il n'a jamais été jeune. Son quart d'heure de folie, quand naguère il déboulait dans le salon pour mieux foncer vers la chambre avant de grimper aux rideaux de la cuisine, n'est plus qu'un lointain souvenir.

Comme il n'a plus la force de se nettoyer –du moins c'est ce qu'il prétend– une fois par semaine, je me vois lui donner son bain. Il me faut transporter sa majesté dans la baignoire, puis une fois qu'il s'est habitué à son nouvel environnement, le shampouiner avec la délicatesse d'une geisha. Quand vient l'heure de le rincer, il se souvient avoir rendez-vous avec une chatte de sa connaissance et essaye de prendre le large. Je le rattrape à grand-peine, et l'asperge comme s'il s'agissait d'un premier communiant à l'heure de son baptême. Avant de l'enrouler dans une serviette où il se blottit avec l'allégresse d'un travailleur de nuit quand,l'aube apparue, il peut enfin retrouver sa paillasse.

Me voilà devenu son infirmier, son chauffeur, son chausseur, son coiffeur, son secrétaire particulier, son confident: je ressemble à Erich von Stroheim dans Boulevard du crépuscule, vieux et fidèle majordome au chevet d'une ancienne gloire du cinéma muet, acariâtre et capricieuse. Il m'adresse rarement la parole et quand il daigne venir s'allonger sur mon ventre, c'est pour en repartir aussitôt, pressé qu'il est de retrouver le décor familier de son antre cartonné. Il miaule à de très rares occasions, et quand il lui vient l'envie de grimper sur le rebord de la fenêtre, il prétexte une fatigue soudaine et insiste pour que je l'aide à rejoindre l'autel tant désiré. Une fois bien en place, il me congédie et exige de me revoir dans une heure quand il s'agira de reprendre contact avec le parquet.

La nuit venue, il lui arrive d'être frappé d'une soudaine crise d'amnésie: il ne trouve plus sa litière, et comme ces choses là ne sauraient attendre, il se soulage au gré de ses envies, dans l'anarchie d'un punk qui aurait décidé de vivre selon ses propres règles. Il n'entend rien à mes sermons et si je l'interroge de plus près, il prétend ne se souvenir de rien: «Il doit s'agir d'un autre chat que moi, j'ai cru entendre des bruits suspects cette nuit, tu ferais mieux de fermer la porte d'entrée à double tour au lieu de m'accuser de forfaits dont je ne suis responsable en rien».

Il a réponse à tout.

Surtout, il me rend maboul avec ses habitudes alimentaires. Un beau jour, le voilà qui éprouve un soudain désintérêt pour ses traditionnelles croquettes et menace d'entamer une grève de la faim si je persiste à les lui servir. Je lui en achète d'autres, il se montre ravi et les dévore à s'en lécher les moustaches. La fois d'après, quand je les verse dans sa gamelle, il les renifle avec dégoût et se retournant vers moi, me demande ce qui m'a pris de changer ainsi la marque de ses croquettes favorites: «Tu veux m'empoisonner, c'est ça? Autant me servir un bol de cyanure, on gagnera du temps».

Je crois qu'à ce rythme, je mourrai avant lui.

C'est tout ce que je me souhaite.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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