Sociéte

Procès d'Angel Valcarcel: «Il fallait que ça s’arrête»

Temps de lecture : 10 min

[4/4] Avant de rendre son verdict, la cour d'assises de l'Hérault revient sur les circonstances de la mort de Vanessa Mayor sous les balles de son beau-père, le 30 août 2014.

Vanessa Mayor | Via Facebook / «Hommage a Vanessa Mayor»
Vanessa Mayor | Via Facebook / «Hommage a Vanessa Mayor»

Cet article est le quatrième et dernier volet du récit du procès d'Angel Valcarcel, accusé de l'assassinat de sa belle-fille, Vanessa Mayor, en 2014.

Pour (re)lire les parties précédentes:
> Procès d'Angel Valcarcel: «J’ai buté ma belle-fille. À présent, mon fils est vengé»
> Procès d'Angel Valcarcel: «Le monde tourne, et il n’y adhère plus»
> Procès d'Angel Valcarcel: «C'est pas une gitane, elle n'a pas le savoir-vivre de chez nous»

Le 25 août 2014, Angel et Antoinette Valcarcel sont reçus dans le bureau de l’inspecteur. Il leur annonce que l’enquête a conclu au suicide de leur fils; elle est classée sans suite.

Angel Valcarcel rappelle à l’inspecteur ce qu’il lui avait dit un an plus tôt, dans l’appartement: «Pour nous, il y a quelqu’un qui a étranglé votre fils». L’inspecteur s’énerve. «Il a changé de version, dit Valcarcel devant la cour. Il m’a dit qu’il n'avait jamais dit ça.»

Vanessa sait quelque chose. Il n’y a plus qu’elle qui peut avoir une explication. Sur Facebook, elle poste un message: «Plus les jours passent et plus ma vie est un calvaire. J’ai décidé de partir d’ici car les gens sont de plus en plus méchants envers moi».

Le chiffre 9

Le 30 août 2014, cinq jours après l’entrevue dans le bureau de l’inspecteur, Angel Valcarcel se lève aux aurores. Il n’a pas dormi de la nuit. Il regarde la photo de son fils et lui parle: «Écoute, il faut que j’aille voir ta femme».

Antoinette dort encore, elle a un comprimé pour ça. «Je ne crois pas qu’elle m’ait entendu partir», admet Angel Valcarcel.

Il part à pied. Dans un sac isotherme bleu, il a glissé un Colt 45 automatique qu’il a depuis quelque temps en sa possession. Après l’enterrement de son fils, il était allé récupérer ses affaires. C’est là qu’il a trouvé l’arme, dans un carton de vêtements à lui, avec une boîte de cartouches et un chargeur. «Je n'en ai parlé à personne. Je la prenais sur moi, parce qu’elle était à mon fils et... il y avait quelque chose de lui dans cette arme.»

Il dit aux enquêteurs que son fils avait probablement acheté le pistolet parce qu’il craignait pour sa vie, que c’est la preuve que la mafia était après lui –ou quelqu’un d’autre.

«Alors je la prenais avec moi, au cas où on m’agresserait. Mais je voulais savoir m’en servir, donc je suis allé dans une armurerie à Montpellier pour que l'on m’explique. Je me suis entraîné dans un champ, à côté de Vias.»

«Votre douleur, on l’entend beaucoup! Il faudrait entendre la douleur de la famille de Vanessa.»

La présidente, Anne Haye

Dans le sac isotherme, Angel Valcarcel glisse un deuxième chargeur, un chiffon et une paire de gants. L’arme est chargée de neuf balles.

- Il n’en rentrait que neuf, l’armurier m’avait dit que c’était plus.
- Vous avez dit aux enquêteurs que le chiffre 9 vous poursuit,
précise la présidente. C’est le jour de naissance de votre fils…
- Et de ma fille.
- … et le jour de sa mort. C’est un hasard?
- C’est juste que ça ne rentrait pas.

La présidente ressort alors un procès-verbal d’une pochette rose. Elle lit à voix haute les déclarations passées de l’accusé: «Ce chiffre me colle à la peau. C’est un chiffre qui est en moi. J’étais dans la cellule 8 en garde à vue, j’aurais préféré être dans la cellule 9».

- Vous comprenez ma question?, demande la présidente.
- Non, je suis ailleurs, madame la présidente.
- Ça va être embêtant, si vous êtes ailleurs pour votre procès.
- C’est trop douloureux.
- Votre douleur, on l’entend beaucoup! Il faudrait entendre la douleur de la famille de Vanessa.

L'insulte, les tirs et la nuisette orange

Arrivé chez Vanessa Mayor, Angel Valcarcel sonne à l’interphone. Il se trompe de bouton, appuie sur la sonnette de la voisine. Il pense que Vanessa ne veut pas répondre. Il emprunte une rue adjacente; la fenêtre de la chambre des enfants est ouverte. Il appelle. Elle ne répond toujours pas. La voisine sort de l’immeuble avec son chien. Dans son dos, elle voit une porte se refermer dans le hall d’entrée. Angel Valcarcel est monté. Il frappe à la porte de Vanessa Mayor.

«Je lui ai dit: “Faut que ça s’arrête”. Pendant que je lui parlais, elle me tournait le dos et elle soufflait comme ça, “pfffff”, d’un air de dire: “Qu’est-ce qu’il m’embête, celui-là”. Je lui disais: “Maintenant, ça suffit. Faut que ça s’arrête”. Et là, elle se retourne, et elle me décoche cette insulte: “Je t’encule”.»

«Je jure devant Dieu que c’est la vérité, a dit Valcarcel aux enquêteurs. Vous connaissez la suite...» Mais il faut qu’il le dise. Alors les enquêteurs demandent: «Qu’est-ce qui s’est passé?»

«J’ai ouvert le feu et je n’ai pas pu m’arrêter. [...] C'est sûr que je n'ai pas tiré qu'une fois, mais je ne me souviens plus du tout combien de fois. J'ai arrêté de tirer quand il n'y avait plus de balles, et puis l'arme s'est bloquée.»

Pour le reste, c’est le trou noir. Il sait qu’il a jeté le sac isotherme avec l’arme dans une poubelle, le chargeur dans une autre –c’est l’une des premières informations qu’il donne. Mais sur ce qu’il ressentait, l’état dans lequel il était, ce qu’il a dit aux gens croisés sur son chemin en venant au commissariat, rien. Et quatre ans plus tard, il ne se souvient toujours pas.

L’après-midi, la présidente prévient les parties civiles que les photos vont être diffusées, et que cela va être un moment difficile. Le père de Vanessa quitte la salle d’un bond.

Quand l’écran s’allume, on voit Vanessa étendue par terre, en nuisette orange –et c’est ce qui saute aux yeux, avec ses jambes bronzées, cette couleur vive sur le plancher. On ne voit pas de suite le sang.

Soudain, le cliché montre son visage en gros plan, et la mort révèle tout ce qu’elle a de plus obscène: les cheveux poisseux de sang, les yeux révulsés, la peau trouée par les balles et les douilles tout autour. La petite sœur de Vanessa se lève dans un sanglot pour rejoindre son père sur les marches du palais de justice. Au poignet de Vanessa, un tatouage: «Angel mon mari tu es et tu resteras, peu importe où tu seras».

«Est-ce qu’il n’y a pas une règle d’or, dans la culture gitane, qui veut que l'on ne s’en prenne pas aux enfants et aux femmes?», s’emporte Me Darrigade, l’avocat des parties civiles.

«Je l’ai appris comme ça»

Quand l’officier de police Cuq entre dans l’appartement après avoir reçu l’appel du commissariat, il découvre le corps. Par réflexe, il se baisse pour prendre le pouls de Vanessa Mayor. Il sait que c’est trop tard, mais il le fait.

«À ce moment-là, on voit un petit enfant en pyjama sortir. Il se dirige vers nous en criant: “Maman”. Alors j’enjambe le corps, et je lui cache les yeux, très vite.»

Le policier traverse le couloir pour confier Ryan* à la voisine, qui est rentrée de sa promenade avec son chien. Il sait que Vanessa Mayor à un autre fils, Aaron*. «Je le cherche, mais j’ai une peur, c’est qu’il soit derrière la porte du cagibi contre laquelle est le corps, et que je ne peux bouger pour ne pas toucher la scène de crime.»

«Ça devenait intenable. Je pensais que si elle partait, il y aurait moins de blabla.»

Angel Valcarcel

Aaron* est chez sa grand-mère maternelle. Et ça, Angel Valcarcel s’en souvient. «Il retient que l’aîné, qui n’était pas présent au moment des faits, était confié à quelqu’un d’autre que ses grands-parents paternels, mais ne s’interroge nullement sur le petit de trois ans qui a peut-être assisté au meurtre», rapporte la psychologue qui l’a rencontré en 2014. Elle ajoute: «Il ne se présente pas comme le meurtrier de sa belle-fille, mais comme un père qui a perdu son fils. “Il fallait que ça s’arrête”, dit-il»

«Qu’est-ce qui doit s’arrêter, monsieur Valcarcel?», demande la présidente. «On me dit: “Il s’est suicidé”, puis d’un autre côté: “On l’a tué”. J’encaisse, j’encaisse... Il fallait que ça s’arrête. Ça devenait intenable. Je pensais que si elle partait, il y aurait moins de blabla.»

Au matin du 30 août 2014, Angelina se réveille. Elle prépare le petit déjeuner. Elle consulte ses messages, et elle voit sur le site en ligne du journal local qu’un beau-père a tué sa belle-fille. Il y a le nom de la rue. Elle commence à s'inquiéter et appelle son père. Il ne décroche pas. «Ce n’était pas dans ses habitudes», dit-elle à la barre.

Au même moment, Jacques Mayor rentre chez lui. «Il était exactement 12h20. Je travaille aussi le samedi. Je vois “appels mamie en absence”. Je rappelle et c’est une copine à elle qui répond:
- “Elle est fatiguée, elle se repose”
- “Ah bon, elle a quoi?”, que je fais.
- “T’es pas au courant?”
- “Au courant de quoi?”
- “Mais t’es pas au courant?”
- “Mais, au courant de quoi?” Ça a dû être ça cinq ou six fois.
- “Ben ta fille est morte.”»

Jacques Mayor déglutit. Ses doigts tapotent nerveusement la barre de la cour. «Je l’ai appris comme ça.» Il ne sait pas qui, ni quoi, ni comment. Il monte dans sa voiture.

Chez elle, Antoinette fait une crise de nerfs. Angelina est là. Toute la famille est là.

- Quelqu’un me dit que les Mayor descendent de Lyon avec des armes.
- Qui vous le dit?,
veut savoir la présidente.
- Je ne sais plus qui. C’était il y a longtemps. Il y avait du monde. On me dit: “va te cacher”.

Angelina et sa mère partent se cacher au camping de Valras. Elles y resteront une semaine.

Ceux qui restent

Aaron* et Ryan* sont confiés à la pouponnière pour trois semaines. Le plus petit, Ryan*, est le premier à arriver. La psychologue qui l’accueille se souvient d’un enfant conscient de ce qui lui arrive. «Ma maman est morte. C’est Papé qui l’a tuée.» Il mime la scène, décrit le son –«Pan-pan». Quand Aaron arrive et que son frère le lui raconte, il ne le croit pas.

Les médecins conseillent au personnel de la pouponnière d’emmener les enfants voir leur mère au funérarium. La dame qui les accompagne se souvient d’un événement. Alors qu’ils sont dans la pièce, avec leur mère étendue dans le cercueil, Ryan* va vers la porte et se met à la claquer. La dame le prie d’arrêter. Le petit se tourne alors vers elle: «Est-ce que Maman est réveillée?».

«Mes petits-enfants, qu’est-ce qu’ils vont dire de moi quand ils seront grands? “Mon grand-père, c’est un salaud, il a tué ma mère!” Et ils auront raison.»

Angel Valcarcel

«Que pensez-vous de la scène où Ryan* mime la scène de son papé qui tire sur sa mère?», demande la présidente.

Le plancher a été retrouvé percé de plusieurs balles. Angel Valcarcel a continué à tirer sur Vanessa Mayor alors qu’elle était au sol.

«J’en pense rien, madame. J’en pense rien.» Il s’essuie les yeux.

Plus tôt, la psychologue indiquait à la barre: «La mort de sa belle-fille est secondaire à celle de son fils. Il déplore la mort de la mère de ses petits-enfants».

«Vous croyez que je me sens bien? Mes petits-enfants, les pauvres, qu’est-ce qu’ils vont dire de moi quand ils seront grands? “Mon grand-père, c’est un salaud, il a tué ma mère!” Et ils auront raison», s’est emporté un après-midi Angel Valcarcel devant Me Darrigade, qui le pressait de questions.

«Dieu pardonne, moi non»

En visioconférence, le docteur psychiatre explique: «Angel Valcarcel arrive à se convaincre que Vanessa est responsable de la mort de son fils, parce qu’elle le faisait souffrir et qu’il devait bien avoir des raisons de vouloir tuer Vanessa. Il s’est attribué cette volonté de son fils». Il précise: «C’est le processus de rationalisation: “Mon fils s’est mis dans moi”».

L’expert apporte une hypothèse: «Le fils, confronté à la rupture, ne voit que deux solutions: tuer sa compagne ou se tuer. Peut-être que ce qui s’est passé, c’est que le fils a voulu mettre fin à sa souffrance. Comme son père [le soir du 8 août 2013, ndlr] lui dit qu’il n’était pas question de tuer sa compagne, il s’est tué, lui».

«Il est bien commode de croire les sirènes imbéciles. [...] Cette arme, je n’y crois pas du tout: vous l’avez achetée! Vous avez acheté des gants, un chiffon, un deuxième chargeur, et vous avez tout mis dans un sac. Alors on va parler de votre thèse: c’était l’arme trouvée chez votre fils. J’espère que vous ne mentez pas, monsieur Valcarcel, car vous le savez: on respecte les morts, on ne salit pas leur mémoire», avertit Me Darrigade lors de sa plaidoirie.

«Ça fait deux jours que je suis là. Deux jours que je le fixe, madame. Il ne m’a jamais regardé. Pas une fois!»

Jacques Mayor à propos d'Angel Valcarcel

À sa mort, Angel Valcarcel junior avait 26 ans et trois mois. Quand elle fut tuée par son beau-père, Vanessa Mayor avait 26 ans et trois mois. Peut-être que tout a un sens, ou peut-être que rien n’en a, finalement.

Face à la cour et aux jurés, Jacques Mayor dit: «Ça peut rendre fou, de perdre un enfant. Mais assassinée comme ça, de neuf balles...». Il essaie de ne pas pleurer. «Il a pris ma fille. Elle n’a rien fait. Elle n’a rien fait.»

Jacques Mayor se tourne vers la présidente, Anne Haye. Sa voix se fait presque suppliante. «Ça fait deux jours que je suis là. Deux jours que je le fixe, madame. Il ne m’a jamais regardé. Pas une fois!» Dans son cou, un tatouage brille faiblement sous les lumières crues du prétoire. Il est écrit: «Dieu pardonne, moi non».

Le vendredi 29 juin 2018, les jurés de la cour d’assises de l’Hérault ont reconnu, à une majorité de six voix au moins, Angel Valcarcel coupable du meurtre avec préméditation de Vanessa Mayor. L'altération du discernement n’a pas été retenue. Il a été condamné à vingt-cinq ans de réclusion criminelle.

* Les prénoms ont été modifiés.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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