Égalités / Culture

Anaïs Nin ou la libération individuelle par le sexe

Temps de lecture : 10 min

«Ce qui l’intéressait c’était sa libération à elle, et par sa libération, d’être un modèle pour d’autres femmes.»

Anaïs Nin dans une librairie à Berkeley (Californie), en 1946. | Barbara (WVS) via Wikimedia Commons License by

Tout l’été, nous vous proposerons des portraits d’hommes et de femmes qui, par leurs travaux ou leur engagement, ont contribué à libérer la sexualité du tabou et du sentiment de culpabilité qui l'enfermaient dans les sociétés occidentales il y a encore soixante-dix ans.

ÉPISODE 2 • Anaïs Nin, écrivaine franco-cubaine née au tout début du XXe siècle, qui a publié son journal intime et ses romans érotiques en plein cœur du mouvement de libération des femmes. Elle a passé sa vie à vivre la sexualité qu’elle souhaitait, et pas celle que la société lui imposait.

C’est l’histoire d’une femme brisée qui devient une icône, malgré elle, de l'émancipation féminine. Anaïs Nin, écrivaine franco-cubaine, est aujourd’hui connue pour ses romans érotiques, et surtout pour son journal. Elle y raconte sa vie, celle d’une artiste, mais aussi celle d’une femme qui vit sa sexualité comme elle l’entend. Elle a beaucoup d’amants malgré son mariage. Sa vie est pleine de plaisirs charnels, à une époque où le droit à l’orgasme était nié aux femmes.

Son succès, elle le doit non aux lecteurs mais aux lectrices, ces «femmes qui se sont reconnues en Anaïs Nin», explique Sophie Taam, auteure de la biographie Anaïs Nin: genèse et jeunesse. «Elles se rendaient compte, en la lisant, que leur souffrance n’était pas purement personnelle mais collective, sociale, c’est-à-dire qu’elles souffraient non pas parce que, comme on voulait leur faire croire il y avait un problème avec elle et leur personnalité, mais à cause de problèmes structurels de la société», analyse-t-elle avant de conclure: «Ce journal, c’est la parole authentique d’une femme qui luttait pour sa libération personnelle, et ça, c’est une grande révélation des années 1960».

Le grand public a mis longtemps à découvrir la réelle Anaïs Nin (1903-1977), celle qui séduisait sans cesse, couchait avec ses psychanalystes, a eu deux maris en même temps sans que l’un ou l’autre ne soit au courant, a fait l’amour avec son père, a fait le choix de ne pas avoir d’enfant, d’avorter même. Tout cela dès les années 1930. L’écrivaine ne parviendra à se faire une place dans ce monde d’hommes qu’à partir des années 1960, à travers la publication de son journal jusqu’ici gardé à l’abri.

Seules les histoires de mâles intéressaient les éditeurs

Quand elle se dévoile au monde en 1968, il n’est pas encore question de sexe. Ses journaux, publiés en sept tomes sur plus d’une dizaine d’années, sortent dans une version expurgée, selon son souhait, pour ne pas causer de tort ni à son mari encore vivant, Hugh Guiler, ni à ses amants. Il faut lire entre les lignes pour le comprendre. Ce livre raconte la vie d’une femme qui s’est battue pour s’émanciper financièrement sans y parvenir, pour s’accomplir en tant qu’écrivaine. «Son journal laissait le monde entrer pour la première fois dans la tête d’une femme», lâche Paul Herron, fondateur de la revue A cafe in Space et d’un blog éponyme dédiés à Anaïs Nin.

Anaïs Nin aurait dû rester dans l’oubli comme tant d’autres femmes. Mais elle a un style. Tristine Rainer, amie et élève –Anaïs Nin lui apprendra tout de l’écriture d’un journal–et autrice du livre Apprenticed to Venus, my secret life with Anaïs Nin en 2017, dit d’elle qu’elle «parle à son journal comme à son propre cœur», ce qui en fait une «écrivaine exceptionnelle». Mais surtout, à travers sa propre histoire, elle narre celles, méconnues, de ces hommes –ses amants–, pour beaucoup artistes, de la première moitié du XXe siècle. Ces histoires de mâles étaient les seules que les éditeurs avaient le projet de publier. Finalement, les lectrices s’empareront de l’histoire de Nin.

Signature de l'autrice Anaïs Nin. | TomFolio via Wikimedia Commons License by

Nin ne prône aucun combat féministe. «Ce qui l’intéressait c’était sa libération à elle, et par sa libération, d’être un modèle pour d’autres femmes», résume Sophie Taam. Elle aura souffert toute sa vie de ne pas être reconnue pour cela. Anaïs Nin sait depuis toute petite qu’elle est une créatrice. Douée pour la danse, elle essaie également la musique et la peinture dans son enfance. Il lui faut simplement trouver sa voie. Une vie de famille lourde rend la tâche difficile. Son père, compositeur cubain, quitte le foyer lorsqu’elle a 11 ans. Dévastée, elle commence son journal. Au début, c’est une manière de parler à son géniteur. Elle ne cessera plus jamais de l’écrire.

Une nature profondément érotique et assoiffée d’amour

Son père, un homme charismatique, violent, égocentrique, est le cœur de toute son histoire. «Il aurait abusé d’elle quand elle était petite», explique Sophie Taam. «Aurait», car le récit d'Anaïs Nin dans son journal est l’unique source disponible. Cette version de l’histoire ne sera découverte que dans les années 1980. Avec la version non expurgée de son journal, qui compte plus de 35.000 pages au total. Anaïs Nin tentera semble-t-il de soigner ce traumatisme tout au long de sa vie. Pour cela, elle ira jusqu’à séduire son père une fois adulte pour matérialiser une vengeance. Lors de vacances du couple Guiler-Nin dans le sud de la France en 1933, ils se retrouvent. Et font l’amour plusieurs fois. Elle l’abandonne ensuite, froidement.

Pourtant, le sexe n’est pas venu tout de suite. Durant toute sa jeunesse, Nin «s’était mis des barrières de bienséance, estime Sophie Taam. Elle était pudibonde, comme pour se protéger des hommes. Plus tard, elle aura une nature profondément érotique et assoiffée d’amour.»

Jeune ado, elle quitte la France avec sa mère et ses deux frères cadets pour Barcelone, avant de vivre à New York. Elle ne retrouve son pays natal qu’une fois mariée à un jeune banquier américain, fils de bonne famille: Hugh Guiler.

Au début des années 1920, Guiler est muté à Paris. Le sexe la rebute. En un an de mariage, le couple ne fait pas l’amour. C’est pourtant dans la capitale française «qu’elle se délivre de sa forteresse», selon Sophie Taam. D’abord, elle redécouvre sa sensualité avec un professeur de flamenco, puis avec un ami de son mari. Tout explose avec Henry Miller. Lui est un auteur américain expatrié en France. «C’est une rencontre aussi bien intellectuelle que physique, ils se sont apportés beaucoup l’un à l’autre», explique Sophie Taam. Il lui fait lire ses écrits, elle l’aide et le finance, comme elle le fera avec beaucoup d’autres hommes. Elle y parvient grâce à l’argent de son mari car elle n’aura jamais pu être indépendante financièrement –ce que certaines féministes lui reprocheront quand elles le découvriront dans la version non expurgée de son journal.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Quand elle écrit son premier ouvrage dans les années 1930-1931, un essai sur l’auteur britannique D.H. Lawrence, aucun éditeur ne veut de son livre. Elle va jusqu’à acheter elle-même une presse pour l’éditer. Un échec.

Nin, un Don Juan au féminin

Miller lui apporte la bohème qui lui est étrangère dans son couple bien rangé. Il la stimule aussi dans son écriture. Elle lui montre son essai sur Lawrence, ainsi que son journal. Et débute également une toute nouvelle aventure. Un jour, un «vieux monsieur» –comme elle le décrit dans ses journaux– commande des écrits érotiques à Miller. Un dollar la page. Anaïs lui propose ses services sans que le commanditaire ne le sache. Elle écrira ensuite ses propres romans érotiques.

«Tu as été un bon amant, Marcel. J'ai aimé la façon dont tu as tenu mes fesses dans tes mains», peut-on lire dans Vénus Erotica, son ouvrage le plus connu publié en 1977, un recueil de nouvelles érotiques destinées à l’origine au «vieux monsieur». «Tu les serrais fort, comme si tu allais les manger. J'ai aimé la façon dont tu as pris mon sexe entre tes mains. D'une façon si décidée, si mâle. J'aime ce quelque chose de l'homme des cavernes.»

Au départ, elle ne voulait pas les publier. «Elle disait: “Les gens ne se souviendront de moi que pour ça”, raconte Tristine Rainer, et elle avait raison.» Elle finit par le faire en 1969, la soixantaine passée, pour que son mari Hugh Guiler profite désormais de son argent après qu’il l’a entretenue pendant des années. Elle a déjà une notoriété, hommes et femmes osent demander Vénus Erotica en librairie.

Portrait d'Anaïs Nin dans les années 1970. | Elsa Dorfman via Wikimedia Commons License by

Ces nouvelles et romans «contiennent la voix d’une femme qu’on n’avait jamais entendue avant». Tristine Rainer y voit l’explication de leur succès. Anaïs Nin est découverte alors que les mouvements de libération de la femme ont déjà débuté, mais elle marque les esprits grâce à son audace, exprimée entre les années 1920 et 1950, période où une femme devait se battre pour avoir accès à sa sexualité. «Elle a été la première à parler du droit de la femme au plaisir», se souvient Tristine Rainer.

«On attribue toujours le côté Don Juan à l’homme, et la femme est celle qui veut s’accrocher, se marier, déplore Sophie Taam. Anaïs Nin a montré que si on va chercher dans leur vraie nature, les femmes sont autant en demande d’érotisme, de liberté physique et émotionnelle que les hommes.»

Elle note également: «Si on lit l’œuvre d’Henry Miller qui est aussi très érotique, il est plus dans une espèce de fougue, d’énergie, de possession, alors qu’elle donnait à sentir plus qu’à voir». Et souligne: «S’il y avait une telle authenticité, une telle sincérité, c’est parce qu’elle puisait dans ses propres histoires».

Dans son journal et ses nouvelles, Anaïs Nin revient toujours sur les mêmes thèmes: le droit de la femme à avoir la sexualité qu’elle veut, à se frayer un accès jusqu’au plaisir, la bisexualité, voire l’inceste.

Une vie sans enfant, avec avortements

Anaïs Nin débute sa «sexualité compulsive», comme la caractérise Sophie Taam, au début des années 1930. Elle multiplie les amants, se découvre une sensualité avec une femme: June Mansfield, l’épouse d’Henry Miller de passage dans le pays. Et ensuite aux États-Unis, où elle retourne lorsque la guerre éclate en Europe.

«Mais ce n’est pas de la nymphomanie», tient à préciser Béatrice Commengé, sa traductrice. Sophie Taam confirme: pour Nin, «le sexe pour le sexe, ça ne l’intéressait pas, elle voulait des aventures, des vraies relations avec des sentiments, même si c’était avec beaucoup d’hommes, et beaucoup d’hommes en même temps». Nin se nourrit de passion. Cette femme dépend de l’amour des hommes, de la passion qu’ils lui procurent. Quand elle se lasse, elle part. Et enchaîne.

Elle met un terme à l’accumulation de ses histoires quand elle rencontre Rupert Pole, lors d’une garden party aux États-Unis en 1947. Lui a dix-sept ans de moins qu’elle. «La première fois qu’elle le voit, elle est électrifiée par lui, raconte Paul Herron. Il pouvait lui donner du plaisir comme personne d’autre. Quand elle l’a rencontré, son attirance pour les autres s’est éteinte, elle n’en avait plus besoin, parce qu’elle avait Rupert.»

Anaïs Nin en 1946, discute avec George Leite, fondateur de la librairie daliel's à Berkeley (Californie). | Daliel Leite via Wikimedia Commons License by

Cet équilibre enfin retrouvé reste fragile. Elle se marie avec Rupert Pole alors qu’elle est déjà l’épouse d’Ian Hugo [pseudonyme de Hugh Guiler, ndlr]. «Par amour, par loyauté, et aussi en partie pour des raisons financières, elle ne le quittera jamais», explique Tristine Rainer. Sans dire un mot, elle vacille de la côte Est, auprès d’Hugo, à la côte Ouest, auprès de Rupert. Lui est comme Hugo, il n’est pas artiste, c’est un garde-forestier. S’il ne comprend pas tout de la complexité de Nin, il la fascine, sans qu’elle sache l’expliquer. Ce n’est qu’à la fin de sa vie, déjà atteinte par le cancer, qu’elle avoue tout aux deux hommes de sa vie, pour finir ses jours auprès de Rupert.

Selon Paul Herron, Nin «était plus que moderne, elle était en avance sur son temps». Il précise: «Lorsqu’elle écrivait ses livres dans les années 1940, le monde n’était pas prêt pour elle». Un avis que partage son amie, Tristine Rainer: «Imaginez, elle est peut-être la première à parler de compatibilité sexuelle!» Pour elle, même si elle aimait Hugo, le couple ne fonctionnait pas au lit, contrairement à Rupert. Question de chimie, de nature, d’envie; elle ne saurait l’expliquer.

Moderne, elle l’a été aussi dans son choix de ne jamais avoir d’enfant. Mais ne pas avoir d’enfant à cette époque signifie souvent mettre un terme à ses grossesses, illégalement.

«Au départ, elle en parlait comme si c’était une fausse couche», assure Tristine Rainer. Elle n’avoue qu’il s’agit d’avortements qu’au début des années 1970, quand les féministes lui posent la question publiquement et qu’Anaïs Nin est déjà connue. Au minimum deux.

«Elle se connaissait vraiment bien: elle savait qu’elle ne pourrait pas avoir la vie qu’elle voulait en ayant un enfant à élever», relate Tristine Rainer. Anaïs Nin a choisi sa vie, et une fois sa notoriété obtenue, a posé sur la table, pas plus militante qu’avant, le droit pour une femme de choisir d’avoir un enfant ou pas, l’un des autres plus gros tabous du siècle. D’autres qu’elles le briseront pour de bon.

Clémentine Billé

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