Sociéte

Pour organiser l'islam de France, il faut écarter trois idées fausses

Temps de lecture : 11 min

Grande «concertation nationale» chez les musulmans et musulmanes, propositions et contre-propositions de financement de la communauté: cet été, l’islam de France est en ébullition avant les décisions annoncées par Emmanuel Macron.

Un croyant à la mosquée Ennour du Havre, le 18 mai 2018 | Charly Triballeau / AFP
Un croyant à la mosquée Ennour du Havre, le 18 mai 2018 | Charly Triballeau / AFP

On se gonfle toujours de mots quand on parle d’«islam de France»! Le 1er juillet a commencé la «grande concertation» nationale, à l’initiative des préfets, qui devrait déboucher en septembre sur des «assises territoriales». Et tout sera déballé, nous promet-on: la représentation officielle de l'islam, sa gouvernance, la construction des lieux de culte, le financement des mosquées, la formation des cadres et des imams. Qui nierait l’urgence à régler enfin cette question obsédante de la capacité de l’islam, deuxième religion de France, à s’organiser dans la République laïque, à s’unifier, à se financer, à se désigner des représentants compétents et incontestés, à se mobiliser contre ses tendances radicales, à condamner et évincer ses extrémismes.

Mais Emmanuel Macron se sait ici face à une montagne. Tous ses prédécesseurs ont échoué sur ces dossiers piégés dont il a hérité il y a un an, sur fond d’une radicalisation toujours plus difficile à juguler, d’une menace toujours présente de nouveaux attentats, d’une montée inexorable du salafisme et de l’antisémitisme. Le président de la République avait annoncé des mesures «pour le premier semestre 2018». Mais l’agenda «islam» du gouvernement a été retardé. Emmanuel Macron n’a pas participé à la rupture du jeûne du Ramadan en juin comme il l’avait fait l’année précédente. Certains y ont vu un signe d’impuissance. À sa place, Édouard Philippe et Gérard Collomb ont balbutié, devant des responsables musulmans, les banalités d’usage et quelques mots d’espoir sur la «grande concertation» désormais sur les rails.

Pourtant, comme si les choses se mettaient enfin à bouger, cet été 2018 fleurit de propositions en tout sens, d’origine éparse, officieuses ou officielles, de coups de sonde, de rumeurs, d’intox. Comme si chacun se positionnait sur l’échiquier à venir d’un islam de France en pleine recomposition. Comme si chacun voulait sauver sa mise et ses intérêts et anticiper les bons coups à jouer. Il est temps d’essayer d’y voir clair dans les scénarios avancés, de mesurer ce qui est en train de se tramer avant que l’exécutif ne se mette à trancher, sans doute pas avant la fin de l’année.

Pour organiser l’islam de France, il faut impérativement mesurer trois évidences que personne ne veut voir en face. Il faut écarter trois idées fausses:

1) croire que la solution viendra d’en haut;

2) continuer de rêver à une «Église» musulmane à la «française»;

3) penser que la communauté reste pauvre, alors qu’elle commence enfin à avoir les moyens de s’autofinancer.

Cesser de croire que la solution devra s’imposer d’en haut

Depuis près d’un demi-siècle, soit depuis la «sédentarisation» en France d’une communauté musulmane qui a quintuplé (cinq à six millions) depuis 1960 –harkis, rapatriés, migrants économiques, regroupement familial–, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ont échoué à faire émerger d’en haut une représentation unique, structurée, respectée de l’islam de France, à l’image de ce qui existe dans les consistoires juif, protestant ou dans les institutions de l’Église catholique de France. Tous les ministres de l’Intérieur (chargés des cultes) –qu’ils jouent la carte de la fermeté (un Charles Pasqua dans les années 1980) ou de la concertation (Pierre Joxe, Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Sarkozy, dans les années 1990 et 2000)– s’y sont cassés les dents.

Toutes les formules, ou presque, ont été imaginées et essayées. Et tout ou presque a échoué. Échec de ce qu’on a appelé, d’abord, la gestion sécuritaire ou policière de l’islam de France. Bien avant les attentats de 2015, la police française a isolé et arrêté des réseaux extrémistes, traqué et expulsé des imams politisés, remis de l'ordre dans des mosquées, tari des sources suspectes de financement et de fourniture d'armements. Mais aucun de ces efforts n’a sérieusement réussi à endiguer la montée d’un salafisme et d’une radicalisation qui, depuis trois ans, a démontré toute sa violence et sa brutalité.

On a aussi essayé –surtout la droite au pouvoir– la gestion dite «consulaire» de l’islam, avec un partenaire privilégié comme la Mosquée de Paris, vitrine historique de la communauté, construite en 1926 à la mémoire des soldats musulmans tués lors de la Première Guerre mondiale. Ce scénario n’a pas davantage abouti. Trop dépendante de ses liens statutaires et financiers avec l’Algérie, coupée de toute base associative, des jeunes, des femmes, des intellectuels, la Mosquée de Paris n'a jamais été capable, malgré son prestige, d’assurer le leadership musulman en France. Les polémiques régulières sur la fixation des dates du ramadan, sur le marché juteux de la viande halal, sur la formation et le recrutement des imams ont largement contribué à son discrédit.

Des musulmans à la Mosquée de Paris pendant le mois de ramadan 2018 | Philippe Lopez/ AFP

On a donc essayé d’imposer d’en haut une troisième formule: la gestion dite collégiale de l’islam, qui avait la préférence de la gauche, mais qui n’a pas donné de résultats plus probants. L’instance représentative à présidence tournante (le CORIF, Conseil de réflexion sur l'avenir de l'islam en France) qu’avait mise en place le ministre de l’Intérieur Pierre Joxe (PS) au début des années 1990 a vite succombé à ses divisions. Dans la même ligne, une décennie plus tard, Nicolas Sarkozy, alors place Beauvau, a failli réussir. Avec habileté et énergie, il a tissé des compromis et obtenu un accord entre les principales obédiences rivales de l’islam: la Mosquée de Paris fidèle à l’Algérie, la Fédération des musulmans de France liée à la Ligue islamique et au Maroc, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), proche des Frères musulmans.

En avril 2003, pour la première fois, un organisme central –le Conseil français du culte musulman (CFCM)– était élu avec un mandat clair: organiser l’islam de France, en devenir le porte-parole, gérer les affaires du culte qui suscitent tant de convoitises et aiguisent tant de querelles recuites. Hélas, depuis plus de quinze ans, sur fond d’une rivalité jamais démentie entre musulmans d’origine algérienne et d’origine marocaine et faute de personnalités marquantes, le CFCM s’est montré incapable de travailler de manière collégiale et de s’imposer dans le débat public. Il s’est partagé les majorités et les postes, mais, manquant de moyens, de charisme et d’agenda, il est devenu inaudible, y compris lors des tempêtes de ces trois dernières années.

Nicolas Sarkozy remet la Légion d'honneur à Faith Mohammed Moussaoui, président du CFCM en 2012 | Pierre Verdy / AFP

Après cette succession d’échecs, comment croire que la «concertation nationale» lancée cet été par le gouvernement d’Emmanuel Macron a quelque chance d’aboutir? Comment croire encore à des solutions imposées d’en haut, capables de convaincre une base musulmane divisée et rétive? La bonne volonté ne manque pas, mais dans les milieux officiels comme dans les fractions modérées et intellectuelles de la communauté musulmane de France, le plus grand scepticisme domine. Comment pourrait-on réussir demain là où on a échoué hier?

Cesser de rêver à un modèle d’«Église» musulmane

La deuxième évidence à prendre en compte dans ce débat, c’est que la grande majorité des musulmans et musulmanes se désintéresse de cette histoire d’organisation institutionnelle de leur religion sur le sol de France. Ils et elles comprennent volontiers que les pouvoirs publics ont besoin de reprentants officiels, d’interlocuteurs représentatifs du culte et des croyants. Mais ces musulmanes et musulmans français sont de double nationalité (algérienne, marocaine, etc), de double culture et restent complètement dépendants de l’islam de leur pays d’origine. Ils n’en imaginent guère d’autre. Ils et ne veulent pas être soumis à des diktats d’imams locaux ou à des organisations militantes rivales en France pour des raisons qu’ils ne maîtrisent pas.

Aussi ne voient-ils pas d’inconvénient majeur à ce que leurs besoins de culte soient financièrement pris en charge par leurs pays d’origine, par exemple le Maroc ou l’Arabie saoudite. Pour eux, parler de «financements étrangers» quand il s’agit du pays de leurs parents n’a aucun sens. Et comment pourraient-ils comprendre qu’on interdise le financement étranger de mosquées, alors que la France fait régulièrement appel à des financements et investissements étrangers, provenant par exemple de l’Arabie saoudite ou du Qatar, dans l’économie, l’industrie, le sport ou la culture. Refuser des financements étrangers pour le culte musulman peut se comprendre s’agissant de pays en conflit avec la France. Cela ne se comprend pas pour des pays comme le Maroc avec lesquels les liens de coopération sont étroits et anciens.

Il est illusoire de croire qu’une structure unique de représentation pourra voir le jour, jouer ce rôle, largement fantasmé, de représentation et de direction centrale de l’islam

Il existe un sentiment tout aussi ambivalent s’agissant du choix et de la formation de les imams. Dans leur pays, la formation des imams et leur contrôle sont organisés par l’État. Ce qui est impensable dans un pays laïque comme la France et ils ne l’ignorent pas. Autrement dit, les musulmanes et musulmans pratiquants en France ne sont pas du tout choqués quand on fait appel à des imams étrangers pour l’encadrement de la prière et du culte par exemple dans le mois de ramadan. Ils s’étonnent encore moins de la formation très traditionnelle de ces imams. Dans leurs pays d’origine, les sciences humaines sont globalement ignorées. L’exégèse historico-critique des textes sacrés n’existe pas. L’étude objective des autres religions est quasi totalement méconnue. Elle n’est même pas enseignée.

Autrement dit, on peut continer à rêver, à l’infini, à une sorte d’«Église musulmane» sur le modèle catholique, qui se financerait et formerait ses cadres, ou à une Fédération musulmane de France sur le modèle de la Fédération protestante, qui respecterait toutes les sensibilités qui la composent. Mais tant que perdureront, chez les musulmans et musulmanes de France, les affinités et rivalités liées aux pays d’origine, que se fera sentir le poids écrasant d’un islam officiel marocain et d’un islam algérien, tant que cherchera à s’affirmer un islam turc de plus en plus nationaliste, il est illusoire de croire qu’une structure unique de représentation pourra voir le jour, jouer ce rôle, largement fantasmé, de représentation et de direction centrale de l’islam, s’accorder sur ses modes de financement, ses règles de pouvoir et de représentation, ses modes de formation et de désignation de ses dirigeants.

Cesser de penser que la communauté musulmane n’a plus les moyens de s’autofinancer

Longtemps on a considéré comme fatal l’assujetissement à l’étranger d’une communauté musulmane immigrée, trop pauvre pour s’autofinancer. Et on a cru que les divisions, au sein de cette communauté, venaient presque exclusivement de la grande opacité de ses circuits de financement. C’est cette troisième idée qui, dans la «grande concertation» lancée sur l’avenir de l’islam, doit être aujourd’hui battue en brèche. La communauté musulmane de France n’est pas riche, mais elle n’est pas dépourvue de sources et de circuits de financement qui souffrent seulement de n’être pas maîtrisés, voire donnent lieu à toutes sortes de trafic et de corruption.

Depuis une dizaine de jours, en plein cœur de l’été 2018, des propositions de financement de la communauté, diamétralement opposées, ont été publiquement avancées. L’idée, qui est loin d’être neuve, consiste à prélever au plan national une taxe à partir de trois sources de financement principal: sur le chiffres d’affaires du marché de la viande halal qui est croissant; sur le profit de la vente annuelle des circuits de pèlerinages rituels à La Mecque; sur les diverses collectes caritatives. Le profit de cette taxe pourrait permettre, à terme, de financer les structures nationales de l'islam de France, une partie la formation des imams, de verser un complément de salaire pour les gestionnaires et de contribuer à la construction de lieux de culte. On éviterait ainsi que ces flux d’argent ne continuent de bénéficier qu’à quelques situations de monopole ou ne donnent lieu à des échanges toujours plus importants en liquide.

Les querelles de pouvoir internes vont reprendre derrière des propositions d’autofinancement qui sont la seule voie réaliste pour mettre fin à la fragmentation d’une communauté musulmane

La première proposition de ce type de financement vient d’un conseiller écouté à l’Élysée, Hakim El-Karoui, un Franco-Tunisien de 46 ans, ancien banquier et conseiller dans le gouvernement Raffarin, auteur il y a deux ans d’un rapport remarqué pour l’Institut Montaigne sur l’islam de France. Dans une note confidentielle publiée le 6 juillet par Le Monde, ce consultant et essayiste propose la création d'une association cultuelle nationale, l'AMIF (Association musulmane pour l'islam de France), qui serait chargée de mettre en place la collecte de cette taxe et d'en assurer la répartition. Ce projet pourrait atteindre, une fois à maturité, une collecte annuelle de 100 millions d'euros. Dont 60% émaneraient du commerce de la viande halal (trente centimes de taxe par kilo). Une trentaine de millions seraient issus des dons pour des œuvres caritatives (notamment par une forte incitation fiscale) et une dizaine de millions viendraient des opérateurs de voyages pour le pèlerinage rituel à La Mecque.

Ces chiffres ont aussitôt soulevé la polémique. Ils ont été jugés «irréalistes et trop optimistes» par les acteurs de la plupart des filières économiques de l'islam. La vérité, c’est que trop de rentes de situation risquent d’être battues en brèche. Trop de situations acquises sont menacées. L’opposition à cette proposition d’Hakim el-Karou –qui risque d’avoir très vite le label de l’Élysée– est donc mené par… le Conseil français du culte musulman (CFCM) qui, malgré son inefficacité patente, reste l’instance officielle de l’islam de France. Il faut dire que le CFCM est accusé, dans cette note du conseiller de l’Élysée, d'être inféodée à des puissances étrangères et, en France, aux bastions d’intérêts privés ayant pignon sur rue et accès aux flux financiers de l'islam.

D’où la contre-offensive éclair menée par ce même CFCM, incapable depuis des années de sortir des plans de financement cohérents, mais qui, dès le 9 juillet, à la surprise générale, a annoncé la création d’une Association pour le financement et le soutien du culte musulman (AFSCM). Celle-ci veillerait, avec d’autres clés de répartition, sur une manne financière qui resterait entre les seules mains des instances et fédérations musulmanes.

Cela ressemble fort à une tentative de sauvetage de dernière minute, venant d’une institution largement discréditée et appelée, selon les nouveaux dispositifs en vue à l’Élysée, à disparaitre. Mais l’enjeu des prochaines semaines est clair. Les querelles de pouvoir internes vont reprendre derrière des propositions d’autofinancement qui sont la seule voie réaliste pour mettre fin à la fragmentation d’une communauté musulmane divisée par ses origines nationales, ses sensibilités, l’ego de ses représentants, ses clivages de générations et ses filières de financement.

Henri Tincq Journaliste

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