Monde

Israël adopte une loi sur la nationalité pour diviser

Temps de lecture : 5 min

La Knesset a adopté le 18 juillet un projet de loi controversé, définissant Israël comme «l'État-nation du peuple juif» et établissant notamment l'hébreu comme seule langue officielle.

La Knesset s'apprête à voter le projet de loi sur l'«État-nation», le 18 juillet 2018 à Jérusalem. | Marc Israel Sellem / AFP
La Knesset s'apprête à voter le projet de loi sur l'«État-nation», le 18 juillet 2018 à Jérusalem. | Marc Israel Sellem / AFP

Benyamin Netanyahou a remis sur le tapis sa loi sur la définition de l’État d’Israël comme «État-nation juif». Ce faisant, il a trouvé un alibi pour indisposer le peuple palestinien et bloquer, par réaction, toute discussion de paix prévue par le programme de Donald Trump. Et en particulier les questions sur les implantations, puisque dorénavant, les «implantations juives relèvent de l'intérêt national. L'État prendra les mesures pour encourager, faire avancer et servir cet intérêt». Le Premier ministre s’attaque en réalité directement à la communauté arabe israélienne, avec la volonté d’effacer sa propre histoire.

Il n’y avait aucune justification à requalifier Israël, alors que la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël a déjà statué sur cette question, en précisant: «Le 29 novembre 1947, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution appelant à la création d'un État juif en Eretz Israël [...]. Cette reconnaissance par les Nations unies du droit du peuple juif à établir son État est irrévocable». La conclusion de cette déclaration est nette de toute ambiguïté: les représentants juifs «déclarent la création d'un État juif dans le pays d’Israël».

Les Arabes et le courant libéral visés

La nouvelle loi «État-nation», soutenue par le gouvernement, a été adoptée le 18 juillet 2018 par soixante-deux députés contre cinquante-cinq et deux abstentions de droite à la Knesset, qui comprend 120 membres.

Elle dispose qu'«Israël est la patrie historique du peuple juif et les Juifs ont un droit exclusif à l'autodétermination nationale». Selon Netanyahou, «c'est un moment décisif dans les annales du sionisme et de l'histoire de l'État d’Israël».

En supprimant l’arabe comme deuxième langue nationale, la droite israélienne veut mettre totalement à l’écart les quelque 1,8 million d’Arabes d'Israël, soit 20% de la population. La loi attribue cependant à cette langue un «statut spécial», permettant encore son utilisation dans les institutions israéliennes.

Le fondateur de l’État d'Israël, David Ben Gourion, avait attribué une place importante aux Arabes. Publiquement athée malgré les citations de l’Ancien Testament dans ses discours, Ben Gourion n’a jamais voulu que le messianisme religieux interfère avec son idéologie moderne, bien que le livre sacré offrît une légitimation mythologique à la présence juive en Palestine. Grand démocrate, il a toujours imposé le respect des minorités.

Les Arabes ne sont pas les seules victimes de cette nouvelle loi. Le courant juif libéral, qui représente une majorité écrasante parmi la communauté américaine et n’a pas droit de cité officiel en Israël, a été sacrifié pour satisfaire les diktats des ultra-orthodoxes religieux et de la frange la plus à l'extrême droite du Likoud, le parti de Netanyahou. Cette dernière dispose d’une minorité de blocage dans la coalition gouvernementale, qui met le Premier ministre à sa merci.

Vive opposition

Pourtant ancien faucon du Likoud, le président d’Israël Réouven Rivlin, aux fonctions de représentation non politiques mais symboliques, s’est départi de sa neutralité en exprimant ses inquiétudes au sujet du projet de loi. Il n’est pas dans les habitudes du chef de l’État d’intervenir dans la vie politique israélienne, mais il a dû estimer cette fois que la loi «pourrait nuire au peuple juif dans le monde entier et en Israël, et pourrait même être utilisée comme une arme par nos ennemis».

Cette législation a également suscité les réserves du procureur général de l’État, Avichai Mandelblit, et de la délégation de l'Union européenne en Israël, en raison de son caractère jugé discriminatoire.

L’ancien Premier ministre Ehud Barak, ex-chef d’état-major des armées et militaire le plus décoré de Tsahal, estime que «la politique de Netanyahou et de ses partenaires tend vers un État juif messianique impliquant la désintégration des fondements de l’État».

Depuis de longs mois déjà, Israël est accusé de pratiquer l’apartheid. Cette loi donne des arguments à l'appui de cette thèse, à la fois à l’étranger et en Israël. Le chef du groupe arabe à la Knesset, Ayman Odeh, a tweeté: «Vingt pour cent des citoyens seront discriminés, par définition. Qu'est-ce que c'est, sinon l'apartheid? C'est une loi raciste et sans précédent d'un gouvernement qui a perdu toute honte. C'est une blessure mortelle pour les citoyens arabes, et pour la démocratie, pas moins».

Ayman Odeh à Jérusalem, le 6 mars 2017 | Ahmad Gharabli / AFP

Le vote à la Knesset ne s’est pas passé dans le calme. La fureur de certains députés a obligé le président du Parlement à décider de leur expulsion de la session. Mais s’il est courant de voir les députés arabes renvoyés à la buvette, il est plus rare de voir l’ancienne ministre Tzipi Livni expulsée manu militari par les appariteurs.

À noter que le fils du dirigeant historique du Likoud, Benny Begin, a refusé de voter la loi, qui pour lui frisait la codification de l’apartheid: «Le nationalisme qui ne préserve pas les droits de l'homme se détériore en violence, méfiez-vous mes amis de ce détachement».

La gauche dans son ensemble s’est opposée au vote de cette loi, mais il s’agissait d’un combat symbolique, car elle est en minorité à la Knesset.

Une loi prétexte

L’inquiétude vient de ce qu’Israël n’a pas de Constitution, mais a voté quatorze lois fondamentales qui constituent la base du droit constitutionnel. Or la nouvelle loi sur l'«État-nation juif», votée en tant que loi fondamentale, impose aux institutions étatiques d’appliquer la politique en conséquence.

Les juifs orthodoxes ont veillé à défendre leur position pour «renforcer les affinités entre l'État et le peuple juif», mais en exigeant que la loi ne s’applique pas aux juifs étrangers, pour éviter de légitimer les courants libéraux de la religion juive et pour éviter d’affaiblir le monopole orthodoxe sur les questions des relations entre les synagogues et l'État.

La loi religieuse s’applique par exemple sur les mariages et les divorces, car il n’existe pas de mariage civil en Israël. Le mariage est une exclusivité rabbinique que les libéraux voudraient aussi partager et que les laïcs voudraient purement et simplement supprimer.

L’argument de consolider les composantes du caractère juif de l’État d’Israël ne tient pas. Il s’agit plutôt d'un prétexte pour satisfaire les exigences des extrémistes religieux ou des nationalistes de la coalition de Benyamin Netanyahou, après la formulation de menaces de mettre le gouvernement en minorité.

Pour nombre de députées et députés, Israël traverse une période sécuritaire trop difficile –à Gaza et à la frontière syrienne– pour s’attacher à des questions philosophiques. Selon une partie d'entre elles et eux, ces dérives législatives seraient justifiées par la volonté de masquer les problèmes judiciaires du Premier ministre et de son épouse, mise en examen en juin dernier.

La droite nationaliste et religieuse veut faire capoter les négociations avec le peuple palestinien en lançant une polémique sur la nature juive de l'État d'Israël. L'adoption de la loi a relancé les exigences de celles et ceux qui ne veulent plus que la halakha (la loi religieuse) soit trop présente en Israël et qui préfèrent, à la place d’«État juif», la notion «d’État des juifs» –ce qui enlèverait toute référence à la religion et permettrait la coexistence avec les populations musulmane et chrétienne, dans un pays qui est aussi le leur. Une coexistence qui risque d’être bafouée pour des questions de survie politique d’une coalition gouvernementale hétéroclite.

Jacques Benillouche Journaliste

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