Médias / Sports

L’image des Bleus n’est pas lisse et dorée comme leur trophée pour rien

Temps de lecture : 6 min

Marqué par une histoire relationnelle houleuse avec les médias traditionnels, Didier Deschamps a construit la stratégie de communication du groupe autour des réseaux sociaux.

Les joueurs français célèbrent leur victoire à la finale de la Coupe du monde 2018, smartphone à la main, le 15 juillet 2018 à Moscou. | Christophe Simon / AFP
Les joueurs français célèbrent leur victoire à la finale de la Coupe du monde 2018, smartphone à la main, le 15 juillet 2018 à Moscou. | Christophe Simon / AFP

Les joueurs célébrant un N’Golo Kanté toujours aussi timide dans le bus des Bleus, Emmanuel Macron qui fait un dab avec Paul Pogba, le caporal-chef Manuel –mutilé au Mali– applaudi par les joueurs dans un vestiaire en fusion, l’enceinte de Kimpembe devenue un membre à part de l’aventure russe… Ces images fortes au succès tonitruant et qui servent à illustrer l’épopée de l’équipe de France de football ont un point commun que que de nombreux articles ont déjà souligné: elles nous ont été offertes par les joueurs eux-mêmes via leurs propres médiums, Instagram en tête.

@equipedefrance

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Un outil que bon nombre d’entre eux maîtrisent à la perfection, et n’ont pas hésité à (sur)utiliser tout au long du Mondial. Ce choix de favoriser les réseaux sociaux aux médias traditionnels est souvent résumé à une supposée volonté des joueurs d’être en contact direct avec les fans, les gens, le peuple.

Mais l’explication semble plutôt relever du fantasme, se nourrissant de notre propre volonté, celle d’avoir accès aux joueurs, plutôt que de la leur. Par ailleurs, peut-on réellement parler de contact direct à partir du moment où le moindre de leurs posts génère des milliers de commentaires auxquels ils sont bien évidemment incapables de répondre? La différence avec une intervention télé ou une interview classique, faisant tout autant réagir, devient alors très mince.

L’aventure continue tous en pour un nouveau combat #[email protected]_official @areolaofficiel

Une publication partagée par Blaise Matuidi Officiel (@blaisematuidiofficiel) le

La spécificité de l’utilisation des réseaux sociaux par les joueurs, et par les stars en général, semble donc résider ailleurs. Il s’agirait d’abord et surtout d’une nouvelle forme de contrôle, d’une reprise en main de leur image publique.

Quand les autres façonnaient l’image

Dans une interview donnée à 20 Minutes, Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication à l’université Lille-3, l’affirme sans détour: «Tout cela est bien codé et pensé». Pour la chercheuse, les joueurs ne se dévoilent pas sur Instagram, ils «se mettent en scène», et «tout ce qui paraît individualisé est en fait extrêmement contrôlé».

First training in Russia was a success @equipedefrance #kykywhereareyou?

Une publication partagée par Paul Labile Pogba (@paulpogba) le

À bien y regarder, une lecture de l’histoire des Bleus depuis vingt ans à travers le prisme de la communication et des questions d’image nous amène à aller dans le sens de Laurence Allard. Immédiatement après la victoire de 1998, à une époque où les médias avaient seuls le pouvoir de façonner les contours d’un groupe ou d’une personnalité publique, les premiers mots du sélectionneur victorieux Aimé Jacquet furent on ne peut plus clairs: «On a été trahi par des journaux […] Jamais je ne leur pardonnerai». Référence à L’Équipe et au traitement particulièrement grinçant que le quotidien avait réservé aux Bleus et à leur entraîneur durant la préparation de la Coupe du monde.

Mais c’est bien sûr la grève de Knysna en 2010, dont le premier épisode fut la une délirante du même journal sur les supposés propos de Nicolas Anelka envers Raymond Domenech, qui sert désormais de marqueur. Avec le recul, cet événement traumatique aux conséquences désastreuses en termes d’image peut être considéré comme l’instant fondateur d’une nouvelle époque pour l’équipe de France, le premier pas d’un long chemin amenant au 15 juillet dernier et au sacre mondial de cette même équipe, ou plus exactement de ce même maillot (seuls deux joueurs de 2010 font partie des vingt-trois de 2018, les gardiens de but Hugo Lloris et Steve Mandanda).

L’illusion positive

La grève dite du bus correspond indéniablement à un divorce entre joueurs nationaux et médias, d’abord violent et saupoudré de clashs et insultes en tout genre. Puis les relations sont redevenues courtoises tout en restant distantes. C’est là qu’intervient l’avènement, en l’occurrence salvateur, des réseaux sociaux.

Ceux-ci jouent évidemment un rôle hors des compétitions internationales, notamment en ce qui concerne les posts sponsorisés et autres placements de produits auxquels s’adonnent allègrement l’ensemble des sportifs de haut niveau. Mais durant la Coupe du monde qui vient de s’achever, Instagram a surtout servi à donner l’illusion d’un accès constant au groupe. L’illusion seulement, puisque bien au contraire, jamais les joueurs n’auront été aussi protégés et coupés des journalistes.

En témoigne cette anecdote racontée par Eurosport: pour éviter les fuites, Didier Deschamps est allé jusqu’à faire intervenir les forces de l’ordre russes afin d'expulser les journalistes d’un hôtel trop proche à son goût. Sans parler du rôle majeur de Philippe Tournon, le fameux chargé de com’ de la FFF, control freak éternel qui vient d’ailleurs de prendre sa retraite.

Mais dans un même temps, le sélectionneur laissait les joueurs partager sans problème leurs fous rires et autres chants dans leurs stories Instagram. Là est le secret de la fameuse gagne de Deschamps: ne négliger aucun aspect, aussi éloigné du sportif puisse-t-il paraître.

Le contrôle libérateur

Résultat, non seulement une Coupe du monde, mais aussi un sentiment de proximité pour le peuple, et même pour les journalistes. Libération, sous la plume de Grégory Schneider, a même consacré un article à la qualité nouvelle des conférences de presse habituellement répétitives et pleines de lieux communs, dont on retiendra particulièrement la dernière qui, à l’opposé du post-match d’Aimé Jacquet vingt ans plus tôt, a commencé par un arrosage en bonne et due forme (et au champagne) du sélectionneur par les joueurs fraîchement décorés et s’est terminée par un dialogue entre les journalistes présents et Didier Deschamps dont les réponses, écrit le même Grégory Schneider, furent alors «d'un poids et d'une tenue exceptionnelle».

ELLE EST LAAAAAA !!!!!

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Alors évidemment, on ne changera pas certaines habitudes telle que l’éternelle opposition entre L’Équipe et des joueurs. Dans l’édition du lendemain de victoire, le journaliste Damien Degorre ne pourra s’empêcher de remarquer qu’une fois le dernier match terminé, Paul Pogba, cible principale des critiques avant et même pendant la Coupe du monde, se lancera dans ce que le journaliste appelle une «sarabande» qu'il décrit ainsi: «Un mouvement de la main pour demander le silence, puis l’index dirigé vers ses pieds».

Le plus subtil des contrôles n’empêchera jamais le camp d’en face de dire et d’écrire ce qu’il veut, d’agacer, de toucher. Didier Deschamps n’a jamais voulu bâillonner la presse, il ne le pourrait d’ailleurs pas, mais en freinant les réactions des concernés tout en laissant les voies d’un d’Instragam heureux ouvertes, il a évité la guerre habituelle entre presse et joueurs sans donner l’impression d’un groupe fermé sur lui-même. Une impression qui aurait alors d’abord touché les joueurs, qu’on a finalement sentis comme libérés.

«Coulisses» obsolètes

Le résultat est là: les voilà champions du monde. Voilà l’amour du public retrouvé, un amour pour l’équipe mais aussi pour les joueurs, individuellement, ceux-là même, ou presque, que la perception du public, huit ans plus tôt, avait enterrés.

@equipedefrance #CDM2018

Une publication partagée par Raphaël Varane (@raphaelvarane) le

Un amour pour des personnalités découvertes au fil de leurs propres stories Instagram (relayées par les médias en ligne, L’Équipe en tête), à ce point qu’ils ont même réussi à tuer le traditionnel documentaire d’après-Coupe du monde, censé montrer les coulisses de la victoire mais finalement très critiqué, trop fade par rapport à tout ce qu’on avait déjà vu et, surtout, quasiment dénué de nouvelles informations. Le tout alors que Didier Deschamps avait fermé l’hôtel à double tour. Chapeau l’artiste!

Thomas Deslogis Journaliste

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