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Les anti-Obama en cauchemardaient, Donald Trump l’a fait

Temps de lecture : 5 min

Les réactions aux propos de l'actuel président américain à Helsinki auraient été différentes s'ils étaient sortis de la bouche de son prédécesseur.

Donald Trump et Vladimir Poutine lors de leur conférence de presse commune à Helsinki, le 16 juillet 2018. | Yuri Kadobnov / AFP
Donald Trump et Vladimir Poutine lors de leur conférence de presse commune à Helsinki, le 16 juillet 2018. | Yuri Kadobnov / AFP

Depuis que Donald Trump a été élu président des États-Unis, détracteurs et commentateurs de tous bords jouent souvent au jeu du «Et si Obama avait fait ça?». Un jeu qui consiste à pointer les incohérences de la droite conservatrice: son indignation face au précédent président, sa complaisance face à l’actuel chef de l’État. Voici un exemple typique, formulé par Dean Obeidallah (CNN): «Si Obama avait limogé le directeur du FBI en pleine enquête sur sa campagne présidentielle, les dirigeants du Parti républicain l’auraient accusé d’entraver le bon fonctionnement de la justice».

La comparaison s’est avérée particulièrement frappante le 16 juillet, à Helsinki, lorsque Trump est monté sur le podium pour une conférence de presse. Pendant la majeure partie de sa présidence, les commentateurs et provocateurs conservateurs ont harcelé Barack Obama, lui prêtant des intentions déloyales et destructrices, remettant en cause son attachement à l'exceptionnalisme américain et l'accusant d'être l’agent secret de puissances étrangères. Obama n’a pourtant jamais commis d’acte arrivant ne serait-ce qu’à la cheville de la récente déclaration du président en exercice.

À Helsinki, Donald Trump a pris la défense de Vladimir Poutine, se rangeant inexplicablement à l’opinion de son homologue russe –et niant ainsi les conclusions des services secrets américains.

Consternation

Lorsqu’on lui a demandé si la détérioration des relations américano-russes étaient en partie imputables à la Russie, Trump a répondu par l’affirmative. Avant de critiquer l’enquête menée par le FBI sur sa campagne et de nier toute «collusion» avec le Kremlin. Interrogé sur l’ingérence russe dans les élections américaines, Trump a balayé les informations de ses propres services de renseignements, leur préférant la thèse de Vladimir Poutine.

«J’entends le président Poutine. Il vient de dire que ce n’était pas la Russie», a-t-il déclaré, ajoutant qu’il ne voyait «aucune raison» de croire à l’implication du Kremlin. Il a ensuite critiqué Hillary Clinton, avant de saluer les dénégations de Poutine. Le président a également qualifié l’enquête du FBI de «chasse aux sorcières», et a dénoncé Peter Strzok, un agent du Bureau qui a récemment témoigné –de façon crédible– devant le Congrès pour répondre d’un biais politique supposé.

«Notre relation avec la Russie n'a jamais été pire à cause de nombreuses années de sottises et de stupidité américaines et maintenant, la chasse aux sorcières truquée!»

À aucun moment, Donald Trump n'a critiqué Vladimir Poutine pour son comportement antidémocratique –meurtres de journalistes, d’opposants, d’hommes et femmes politique, pillage des richesses du pays en toute impunité. À aucun moment, Trump n’a offert ne serait-ce qu’un semblant de résistance à Poutine. Il s’est systématiquement rangé à l’avis du président russe. La consternation des observateurs de la vie politique s’explique aisément: le président Trump s'est comporté en quémandeur, déchargeant la Russie de toute responsabilité quant aux attaques avérées contre l'infrastructure électorale américaine. [Donald Trump s'est finalement rétracté le lendemain, mardi 17 juillet, assurant avoir dit «je ne vois aucune raison pour laquelle ce ne serait PAS la Russie» et déclarant: «J’ai toute confiance et je soutiens totalement les services de renseignement américains. J’accepte leurs conclusions sur l’intrusion russe dans l’élection américaine de 2016», ndlr].

La performance présidentielle a choqué jusqu’aux élus les plus effacés, comme Mark Warner (sénateur de Virginie), qui n’a pas caché son indignation et sa fureur: «En se tenant aux côté de Vladimir Poutine, qui a commandité l’une des plus grandes cyberattaques d’État de notre histoire, et en prenant le parti de Poutine face aux autorités de l’armée et des services de renseignements américains, le président des États-Unis a manqué à son devoir, qui est de défendre notre pays face à ses adversaires», a-t-il déclaré dans un communiqué.

Obama voulait détruire les États-Unis

Comparons ces réactions aux théories du complot auxquelles a fait face Obama: quand des présentateurs tels que Rush Limbaugh et Glenn Beck l’attaquaient émission après émission, les yeux écarquillés, écumant de rage. Ce déferlement était même alimenté par des Républicains modérés tels que Kevin Hassett, qui qualifiait alors Obama de «Manchurian candidate», élément déclencheur d’une «guerre contre le commerce américain» de nature à détruire l’économie du pays.

Dans les pages du Wall Street Journal, Norman Podhoretz affirmait qu’«en tant qu’extrémiste de gauche, Obama pensait que les États-Unis avaient presque toujours constitué une force rétrograde et destructrice dans les affaires mondiales». Dinesh D’Souza, récemment gracié par Donald Trump, n’était pas en reste: il qualifiait Obama d'«anti-colonialiste» conspuant «la domination occidentale» et cherchant à saborder les États-Unis de l’intérieur. Newt Gingrich soutenait alors cette théorie, tout comme David Koch, le milliardaire conservateur.

Les élites ont ouvert la voie, et les électeurs leur ont emboîté le pas. En 2009, 17% des Républicains répondaient par l’affirmative lorsqu’on leur demandait si Obama était musulman. L’année suivante, ils étaient 31% et en 2015, 43%. Un nombre incalculable de chaînes de mails accusaient Obama de détruire le pays délibérément. Dans le même temps était apparue une véritable industrie artisanale de livres et de documentaires imaginant des conspirations complexes et détaillant les machinations anti-américaines ourdies par le président.

Rien de tout cela n’était vrai, et Obama a achevé sa présidence sans que l’on déplore le moindre incident –si ce n’est l’élection de Donald Trump, qui a publiquement remis en question l’exceptionnalisme américain. Donald Trump dont les actes ont poussé certains observateurs légitimes à se demander s’il n’était pas sous la coupe d’une puissance étrangère.

À la source, la frustration raciste

Ces inquiétudes précédaient Helsinki: Trump a clairement tenté de démanteler l’Alliance atlantique; il ne fait pas mystère du mépris que lui inspirent les alliés traditionnels de l’Amérique, tout en flattant dictateurs et tyrans avec la plus grande sollicitude, depuis la Corée du Nord jusqu’aux Philippines; il sape la cybersécurité américaine tout en restant indifférent à l’ingérence d’État de puissances étrangères telles que la Russie.

Mais si Obama avait fait face à un feu nourri d’enquêtes (censées faire toute la lumière sur des scandales imaginaires), Trump est quant à lui largement épargné par les Républicains. Même les voix les plus critiques du parti, tels que le sénateur Ben Sasse (Nebraska) et les sénateurs Jeff Flake (Arizona) et Bob Corker (Tennessee) –qui prendront tous deux leur retraite prochainement– n’ont ni condamné, ni puni les abus et les transgressions du président. Flake a certes publié un communiqué sévère pour critiquer la performance présidentielle d’Helskinki, mais les choses en resteront là.

L’animosité anti-Obama avait une source des plus évidentes: la frustration raciste. Pour des millions d’Américains et d'Américaines, le fait de voir un homme noir à la Maison-Blanche était si insupportable –si déstabilisant, tant l’image jurait avec leur vision de l’Amérique– qu’ils ont laissé libre cours à leur rage primitive, prêts à croire la moindre rumeur visant l’homme du Bureau ovale. Donald Trump s’est frayé un chemin vers la Maison-Blanche en surfant sur cette colère, en se présentant comme le sauveur du statu quo racial américain, en promettant de renverser la vapeur.

Nombre de ces Américains et Américaines pensaient sans doute réellement qu’Obama était une sorte de Manchurian candidate, contrôlé à distance par quelque puissance étrangère. Leur président actuel est, lui, ouvertement désireux de plaire à un État hostile –et ils le soutiennent activement en ce sens.

Il faut dire que Donald Trump possède un avantage de taille face à son prédécesseur, le plus décisif des arguments: il est blanc.

Jamelle Bouie Journaliste

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