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Pourquoi les hommes pleurent-ils pour la Coupe du monde?

Temps de lecture : 5 min

Même et surtout en cas de victoire.

Des supporters de l'équipe de France durant la finale de la Coupe du monde, le 15 juillet 2018 dans la fan-zone de Berlin (Allemagne) | Tobias Schwarz / AFP
Des supporters de l'équipe de France durant la finale de la Coupe du monde, le 15 juillet 2018 dans la fan-zone de Berlin (Allemagne) | Tobias Schwarz / AFP

Il est 18h50, ce dimanche. Sur les écrans de télévision, l’arbitre lève les bras pour annoncer le coup de sifflet final. Les joueurs français exultent.

Quelques instants plus tard, des gros plans sur Olivier Giroud et Antoine Griezmann montrent nos sportifs préférés en larmes. L’émoi de plusieurs mois –années?– de sacrifice pour atteindre un objectif suprême: être champion du monde.

Olivier Giroud en pleurs à la cérémonie de remise du trophée de la Coupe du monde, le 15 juillet 2018 au stade Loujniki de Moscou (Russie) | Franck Fife / AFP

Les joueurs de l’équipe de France n’étaient pas les seuls à être débordés par l’émotion. À quelques milliers de kilomètres de Moscou, dans les fan-zones, les bars, devant les écrans, des hommes fondent en larmes, s’étreignent, se remercient.

L’un des deux auteurs de ces lignes a commencé à voir flou à partir de la 60e minute. Dans un bar de Châtelet, une jeune touriste étrangère, visiblement très heureuse de faire la fête avec des Françaises et Français, reste surprise par le torrent qui glisse sur ce visage masculin.

Performance collective par excellence, le football provoque de l’émotion chez celles et ceux qui regardent, et beaucoup d’entre nous pourront le dire: oui, dimanche, nous avons vu des hommes pleurer, bien plus que d’habitude.

Des larmes pour se souvenir

Romain a 28 ans. S’il doit se présenter, il ne mettra pas en avant une forme de sensibilité. Plutôt du genre à encaisser les coups –bons comme mauvais– sans broncher, assez fier, il n’a pas pu retenir ses sanglots dimanche soir. «Je ne pleure jamais. Il n’y a vraiment qu'avec le sport que je suis touché par les événements. Et je n'exagère rien, c’est une réalité. Je suis beaucoup plus détaché dans la vie de tous les jours. Demain, si ma sœur m’annonce qu’elle est enceinte, je serai très heureux, mais je ne vais pas pleurer de joie.»

La larme sportive est devenue une habitude: les pleurs du champion ont succédé à ceux du finaliste, après le match contre la Belgique. «J’avais aussi pleuré lors de la victoire contre l’Allemagne, en 2016. Et après la finale perdue contre l’Italie, en 2006», complète-t-il.

David Trezeguet, en larmes, et Thierry Henry au balcon de l'hôtel Crillon Hotel à Paris le 10 juillet 2006, au lendemain de la défaite de l'équipe de France contre l'Italie en finale de la Coupe du monde | Mehdi Fedouach / AFP

Dimanche, alors que les dernières minutes s’égrenaient, le jeune homme a vu ses yeux rougir. L’émotion ne l'a pas quitté pendant plus de dix minutes. «Petit à petit, tu prends du recul sur l’événement. Tu te dis que c’est magnifique, ce qu’ils ont fait», explique Romain, qui voit dans ses larmes des souvenirs de son enfance, d’un soir de 12 juillet 1998 qui remonte à la surface.

L’événement sportif majeur, pour un passionné de football, devient la soupape de décompression par excellence. Comme il est difficile d’expliquer ce qui nous fait rire, impossible de décrypter pourquoi les larmes sortent ce soir-là. Un simple sentiment profond de bonheur.

Et si on avait décidé de ne jamais se lâcher, auparavant, pour mieux pleurer à ce moment précis? «Ce n’est pas calculé, ces émotions, tempère Romain. Je ne vais pas décider d’être touché par cet événement plutôt qu’un autre, à me dire: “Là, il ne faut pas que je pleure”. Tu ne peux pas jouer un rôle sur tes émotions, avec le sport.»

Sport de l'unisson

Patrick Lemoine, psychiatre et auteur du Sexe des larmes: Pourquoi les femmes pleurent-elles plus et mieux que les hommes?, tente d’analyser ces millions de pleurs lâchés à travers l’Hexagone.

En dehors de la performance sportive, du rêve atteint ou de l'inaccessible décroché, les larmes s'expliqueraient par la dimension collective de l'événement. «C’est surtout un signal ethnologique. Le foot est le sport de l’unisson par excellence, le plus collectif pour les spectateurs. Tous les signaux qui permettent de dire: “Je suis comme toi, je suis avec toi” sont bons à prendre, et les larmes en font partie.»

Les larmes d’une performance individuelle, quand on a eu le diplôme tant attendu, quand un événement heureux nous submerge, n’est une victoire que pour nous-mêmes –quelque chose d’intime.

Les sanglots qui nous accompagnaient dimanche renvoyaient à une envie irrépressible de partager ce que l’on ressent, de se prendre dans les bras entre amis, conjoints, frères. Plus que la performance sportive inégalable, plus que les buts inscrits par les joueurs sur le terrain, c’est de voir tant de gens heureux, ensemble, qui émeut.

Évidemment, pour certains, les larmes avaient un goût amer. | Aris Oikonomou / AFP

Loin de nos différences d’opinions, de nos problèmes, de nos comportements individualistes, ces émotions partagées donnent envie de sourire à la terre entière. Et de sourire tellement fort que l'on en pleure de joie. Ce sentiment d’unité, ce média que sont les larmes, permettrait aussi de ne pas remettre en cause la virilité de l’homme qui pleure.

Question de genre

Les sanglots ne seraient pas les mêmes entre les hommes et les femmes, selon notre expert. «Ce ne sont pas les mêmes déclencheurs. Et les larmes ont été pendant longtemps –selon moi de Napoléon au 11-Septembre– un signe de féminité, voire d’enfantillages. Du coup, elles ont été complètement censurées.»

Il tente de différencier deux façons de pleurer: «Chez les femmes, les larmes sont déclenchées pour les maladies, les morts, les enfants. Pour les hommes, ce sont en principe les cérémonies officielles: le 14-Juillet, des victoires dans le sport, un enterrement officiel, où les hommes ont le droit de pleurer en chœur et en public». «Nous jouons avec nos émotions, nous faisons comme si le sort de la patrie était en jeu», rappelle l’historien du sport Paul Dietschy dans Libération.

Les femmes non plus n'ont pas été insensibles à la victoire de l'équipe de France. | Mehdi Fedouach / AFP

De là à créer une forme d’incompréhension du genre féminin à voir des hommes s'émouvoir à ce point pour une partie de pousse-baballe? Pas pour Patrick Lemoine. «Pour l’homme, ces larmes sont un outil de communication.»

Et l’image de l’homme viril qui ne doit pas sombrer a fait son temps: «Aujourd’hui, un homme qui pleure, c’est sexy. Prenons James Bond: il était impensable de voir Sean Connery pleurer. Aujourd’hui, Daniel Craig est de plus en plus névrosé. Le voir pleurer ne m’étonnerait pas».

Cette explication conforterait l’idée que l’homme pleure parce que l'on attendrait de lui ces larmes. L’analyse viriliste du XIXe siècle aurait alors laissé place à une vision esthétique des larmes au XXIe siècle.

Et si pleurer ne devait plus être une question de genre, qui obligerait l’homme à créer un cadre pour que ces sanglots soient socialement admis? Les larmes deviendront alors –et c’est également la thèse soutenue par le psychiatre– un moyen de communication et rien d’autre.

Émotion impérissable

Il ne faut voir aucune décharge émotionnelle non plus dans les yeux embués des supporters dimanche, selon Patrick Lemoine. «Il n’y a pas eu la surprise, la victoire n’était pas inattendue.»

Alors qui ne sanglote pas n’est pas Français? Romain conclut: «Ces larmes, c’était un moment avec moi-même. J’étais assis seul sur le canapé, tout le monde est sorti. Je prenais du recul sur l’événement».

Ensemble ou en solitaire, ces larmes resteront belles: il ne s’agit pas d’un pathos de l’instant. Demain, on pleurera encore ce qu’il s’est passé il y a vingt ans, quand Zidane a envoyé sa tête dans la lucarne brésilienne. Après-demain, on refusera toujours de voir la barre sortir le penalty de Trezeguet, lors de la finale de 2006.

Et pendant des années, nos yeux se rempliront de larmes et notre regard deviendra vague à revoir Paul, Kylian, Hugo et les autres soulever ce trophée. Un bonheur éternel.

Frédéric Scarbonchi Journaliste

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

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