Culture

Et si les seconds rôles étaient les vrais héros des séries?

Temps de lecture : 7 min

Que serait «The Office» sans Dwight Schrute, «Parks and Recreation» sans Ron Swanson ou «Oz» sans les tirades introductives d'Augustus Hill? Réponse: pas grand-chose!

Dwight Schrute, assistant regional manager dans «The Office» | Capture d'écran via YouTube
Dwight Schrute, assistant regional manager dans «The Office» | Capture d'écran via YouTube

The Office, saison 3, épisode 18: Roy débarque dans les bureaux de Dunder Mifflin pour s'en prendre à Jim, à qui il reproche d’avoir embrassé sa fiancée Pam. Au moment d’en venir aux mains, Dwight Schrute s’interpose et asperge Roy d’une bombe lacrymogène.

Quelques minutes plus tard, Dwight s’adresse à la caméra et balance sa tirade: «Non, ne me qualifiez pas de héros. Savez-vous qui sont les vrais héros? Les types qui se lèvent tous les matins pour aller au boulot et qui reçoivent un appel du commissariat, et retirent leurs lunettes pour enfiler une cape et s’envoler contre le crime. Ce sont eux les vrais héros».

Personnalités extravagantes

À travers ces quelques mots, Dwight Schrute, sans le vouloir, résume parfaitement son statut: celui d’un personnage dit secondaire, un rôle simplement censé servir de respiration entre les différentes intrigues du récit.

Au fil des 201 épisodes de The Office, il s’est pourtant imposé comme l'un des personnages marquants de la série américaine, au point de finir –attention spoiler!– directeur régional de Dunder Mifflin au terme de la neuvième saison.

Sa particularité? Transformer chacune de ses répliques en punchlines cultes, concentrer toutes les caractéristiques d’un second rôle en des traits de caractère aussi étranges que touchants et hilarants.

«Dwight, c’est un peu le Neil Patrick Harris [Barney Stinson dans How I Met Your Mother, ndlr] de The Office: un personnage horrible, psychopathe, qui agit souvent à l’inverse de toute forme de bon sens ou des codes sociétaux, mais auquel on s’attache inévitablement, parce qu’il est plus extrême que les autres. On pourrait se dire que l’on est un peu fou d’aimer de tels personnages, mais c’est ce qui le rend très drôle –sûrement plus que la plupart des autres personnages de la série.»

Marie Turcan, rédactrice en chef adjointe de Numerama, dit vrai: Sawyer dans Lost, Ron Swanson dans Parks and Recreation, Ari Gold dans Entourage ou encore Kramer dans Seinfeld, tous ces personnages secondaires ont souvent un trait de caractère atypique, unique et extrêmement poussé, quelque chose qui rendrait détestable n’importe quel personnage principal.

À croire que les seconds rôles ont parfaitement le droit de mal se conduire, d'être loufoque ou associable, d’incarner en quelque sorte ce que le personnage principal rêverait d’être. Ron Swanson se fiche par exemple royalement des valeurs d'équipe prônées par la mairie de Pawnee, alors que Leslie Knope semble parfaitement incapable de désobéir aux règles.

«Barney Stinson, on l’a mis en avant comme le personnage drôle d'How I Met Your Mother, mais il n’est pas sympathique, a beaucoup de problèmes personnels à régler et ne pourrait pas être le héros de sa série, poursuit Marie Turcan. C’est d’ailleurs ce qui a posé problème avec Joey Tribbiani, dans Friends. Ce n’est pas un personnage secondaire à proprement parler, mais il est moins en vue que Rachel et Ross. Quoiqu’il en soit, après l’arrêt de Friends, il a eu le droit à sa propre série, Joey, et ça n’a pas marché.»

Idoles du web

Sans vouloir prendre la défense de Joey, série bancale et pas vraiment drôle, il faut bien avouer que les spin-off centrés sur un personnage secondaire d’une série mythique ne fonctionnent généralement pas. Et ça, les studios ont fini par le comprendre –même si quelques exemples, comme Private Practice ou Better Call Saul, permettraient de dire le contraire.

À croire que l’on aime un personnage avant d’aimer son acteur, à jamais rattaché à ce rôle marquant. Ce n’est peut-être pas pour rien si John C. McGinley (Dr. Cox dans Scrubs), Jorge Garcia (Hurley dans Lost) ou Michael K. Williams (Omar dans The Wire) ne parviennent pas à s’extraire de la peau du personnage qui les a révélés, quand bien même auraient-ils depuis décroché des premiers rôles.

Avec le temps, on ne compte plus les acteurs et actrices qui ont réussi à faire de leur personnage, peu présent au début de la série, un chaînon indispensable aux différentes intrigues.

C'est le cas de Bryan Cranston, choisi deux jours avant que le tournage de Malcolm In The Middle ne débute pour interpréter Hal, mais aussi Michael Emerson, engagé en tant que guest par les producteurs de Lost avant de s’imposer comme l’un des personnages (Ben Linus) les plus intrigants de la série.

On pourrait également citer Jeremy Piven, dont le personnage d’Ari Gold dans Entourage lui a valu trois Emmys Award du meilleur second rôle dans une série comique, alors que les quatre acteurs principaux n’ont jamais été nominés.

«Je ne sais pas si je vole la vedette à qui que ce soit. Tout ce que je sais, c’est qu’Ari n’avait qu’une scène dans le pilote, et que le personnage s’est imposé. Pour le reste, je ne fais que mon boulot. Ari est un super rôle, et ça ne m’étonne pas qu’il en soit arrivé à être un des centres d’intérêt de la série», expliquait-t-il.

Ce n’est pas le seul: tous les personnages secondaires évoqués jusqu’ici ont entraîné la création de centaines de gifs, sont devenus des mèmes et ont fait naître un véritable phénomène d’identification, sur les réseaux ou sur les forums.

Un peu comme si leurs défauts les rendaient incroyablement humains, là où les têtes d’affiches ont des profils parfois tellement lissés qu’elles en deviennent probablement trop héroïques pour que l’on puisse s’y projeter. Ce n’est sans doute pas un hasard si la figure de l’antihéros –Walter White, Don Draper ou Tony Soprano– a tant marqué le paysage sériel des deux dernières décennies.

«C’est comme si les seconds rôles développaient un trait caractéristique tellement poussé que cela provoque quelque chose de cathartique en nous, affirme Marie Turcan. Ils jouent un peu le rôle de boussole, quelque chose qui nous permet de nous repérer au sein d’une série évoluant constamment: le personnage secondaire est là pour nous rassurer. Je parlerais toutefois plus volontiers d’affection que d’identification.»

Touche pas à mon perso

Les producteurs et scénaristes ont bien évidemment pris conscience de ce phénomène depuis plusieurs années, et certains n’hésitent pas à retravailler leur scénario en fonction des demandes du grand public.

À l’image de Chuck Lorre, le créateur Mon Oncle Charlie et The Big Bang Theory, qui avouait il y a quelques années écrire ses séries «en écoutant le buzz, les réactions des fans, de la presse, tout ce qui se dit autour de nous, dans le monde réel comme sur la toile».

Rien d’étonnant de la part de celui qui, dans une interview accordée à Télérama en octobre 2017, comparait les sitcoms au théâtre, allant même jusqu’à affirmer que si The Big Bang Theory est tourné chaque semaine devant 250 personnes, c'est parce qu'il est nécessaire de «confronter l’œuvre à son public, sans filtre».

Depuis l’arrivée de Netflix ou d’autres plateformes de streaming, on est pourtant en droit de penser que cette prise en considération des réactions du public tend désormais à décliner. Marie Turcan confirme: «Quand Netflix balance toute une saison d’un coup, ça rend forcément les modifications sur des personnages impossibles, ou du moins plus lentes. Il y a encore une dizaine d’années, les remarques du grand public étaient nettement plus prises en compte. Mais il faut aussi reconnaître que ça force en quelque sorte les scénaristes à dévier de leur idée principale et à se perdre dans une intrigue, sans forcément se rendre compte que leur nouvelle formule ne marche pas».

La journaliste cite alors en référence le cas de Barney et Robin dans How I Met Your Mother: «Barney est clairement le personnage le plus populaire de la série. On a donc cherché à le faire évoluer, à le mettre en couple avec Robin pour lui donner encore plus de temps à l’écran. Le problème, c’est qu’en faisant ça, les scénaristes ont cassé l’image que l’on avait de Barney: ce n’était plus vraiment lui. Pour bien exploiter un second rôle, il faut le laisser à sa place. À la limite, un épisode sur eux, et c’est tout».

Ce qui n’a jamais empêché pour autant les scénaristes de développer des personnages secondaires d’une extrême profondeur.

C’est Michael Richards ayant reçu trois Emmy Awards pour ses neuf années passées à faire des gesticulations cartoonesques en tant que Kramer dans Seinfeld.

C'est Bob Odenkirk, dont le personnage de Saul Goodman dans Breaking Bad a, selon le co-producteur de la série Peter Gould dans un entretien à Konbini, initialement été créé pour «résoudre certains problèmes posés par l'histoire, car Walter White avait besoin d'une sorte de conseiller. Cela dit, il est rapidement devenu évident que Saul, grâce à Bob, avait une dimension dramatique bien plus importante. On ne pouvait plus se passer de lui».

C’est, enfin, Felicia Pearson, dont le personnage de Snoop ouvre la saison 4 de The Wire, balance une réplique culte et marque illico les esprits, au point que Stephen King –un homme qui s’y connaît un peu en intrigue narrative– la considère possiblement comme «le méchant féminin le plus effrayant de l’histoire de la télévision».

Comme quoi, même limité à quelques lignes de dialogue ou à quelques gimmicks marquants, les personnages secondaires ont tout pour obtenir la gloire et susciter l’admiration des spectateurs.

Les fans de Game Of Thrones en savent quelque chose, avec le personnage d’Arya Stark. Ceux de Friends également, notamment à travers les interventions récurrentes de Paul Rudd (dans le rôle de Mike) à compter de la neuvième saison, qui lui permettent de devenir bien plus qu’une simple guest star et d’être rapidement surnommé par les fans de la série le «7e Friends».

Maxime Delcourt Journaliste et auteur

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