Société

Procès d'Angel Valcarcel: «C'est pas une gitane, elle n'a pas le savoir-vivre de chez nous»

Temps de lecture : 8 min

[3/4] La cour d'assises de l'Hérault se penche sur la crispation des relations entre Vanessa Mayor et sa belle-famille après la mort d'Angel Valcarcel fils.

Vanessa Mayor | Via Facebook / «Hommage a Vanessa Mayor»
Vanessa Mayor | Via Facebook / «Hommage a Vanessa Mayor»

Cet article est le troisième volet du récit en quatre épisodes du procès d'Angel Valcarcel, accusé de l'assassinat de sa belle-fille, Vanessa Mayor, en 2014.

Pour (re)lire les parties précédentes:
> Procès d'Angel Valcarcel: «J’ai buté ma belle-fille. À présent, mon fils est vengé»
> Procès d'Angel Valcarcel: «Le monde tourne, et il n’y adhère plus»

La position du corps d’Angel. Le t-shirt. Les 1.000 euros. Est-ce que la mafia aurait pu tuer son fils? N’est-ce pas ce que Jacques Mayor lui a sous-entendu?

«La mafia, mais quelle mafia? Quelle mafia? Je n’ai rien à dire parce que ce n’est pas vrai, tout simplement», s’énerve le père de Vanessa Mayor quand la présidente lui pose la question.

Deuil pathologique

À la barre des témoins, Antoinette dit: «Je ne comprends pas tout ce qui s’est passé. Je comprends rien. Cette situation est très dure. Il faut la vivre pour la comprendre». Elle essaie tout de même d’expliquer: «Nous étions très heureux. Quand nous avons perdu notre fils, ça a été une grande vague, comme le Titanic. J’avais toujours cru que je partirais avant mon fils. Je l’adorais. On a mis longtemps avant de les avoir».

Son menton se relève, faisant basculer ses cheveux blonds décolorés dans le dos: «Je savais que cet amour-là, je ne le retrouverai plus. [...] Mon mari, ça a été plus compliqué pour lui. Ce n’était plus le même. Moi j’étais malade, je prenais beaucoup de cachets. J’avais du mal à me dire que mon fils était mort. Je ne dormais plus. Mais pour mon mari, c’était autre chose.».

Ce qu’elle décrit ressemble alors à une malédiction. «Tout le temps, je le cherchais, tout le temps, il était au cimetière. [...] Même quand le portail était fermé, même en plein mois d’août. Il y restait toute la journée jusqu’à onze heures du soir, minuit.»

Elle soupire. «Alors on a acheté un parasol.»

Angelina achète aussi des boules de pétanque pour quand les petits-enfants sont avec leurs grands-parents au cimetière.

«J’ai passé vingt ans sans –ou presque– entendre parler du travail du deuil. Maintenant, c’est devenu la tarte à la crème des articles de psychologie, et depuis dix ans, il faut même faire le travail de deuil des vacances qui se finissent», explique le docteur psychiatre aux jurés.

«Il est normal d’être malheureux. La tristesse est normale. Mais ce qui est normal, c’est que l'on doit aller mieux au cinquième mois qu’au troisième, mieux au dixième mois qu’au cinquième, et ainsi de suite. Ça ne va pas bien, mais ça va un peu moins mal. C’est ce que raconte la fable de La Fontaine La jeune veuve: “Entre veuve d’une année et la veuve d’une journée; La différence est grande”. Peu à peu, on se réoriente vers les investissements de la vie.»

Ce n’est pas le cas d’Angel Valcarcel. «Le deuil pathologique, c’est quand on va de plus en plus mal. La souffrance est trop intense, elle ne s’améliore pas, voire elle s’aggrave avec le temps.»

«Tout allait bien, jusqu’à ce que je perde mon frère. Tout a basculé.»

Angelina, fille d'Angel Valcarcel

Lorsqu’elle sort de la salle des témoins pour entrer dans le prétoire, Angelina pose son sac par terre. Cette fois, son père la regarde. Elle veut commencer par quelque chose qui aiderait son père, un souvenir qu’elle aurait. «Quand j’étais malade, petite, c’est mon père qui se levait la nuit. Ça, je m’en rappellerai toujours.»

Angelina a la voix qui porte un peu plus haut. «Tout allait bien, jusqu’à ce que je perde mon frère. Tout a basculé.»

La jeune femme raconte la dépression de son père: «J’avais l’impression que mon père souffrait de me voir, parce que j’étais la jumelle de son fils. Mon frère, c’était la moitié de moi. Nous sommes nés à une minute d’écart. Depuis que j’ai perdu mon frère, je ne m’attache plus à rien. Je remercie le bon Dieu tous les jours de me tenir debout».

Elle a quatre enfants. Le petit dernier s’appelle Angel.

Obsédé par l'enquête

Quand il n’est pas au cimetière, Angel Valcarcel se rend au commissariat. L’enquête a été rouverte, et le corps exhumé pour finalement réaliser une autopsie.

L’officier de police Cuq le croise souvent dans les couloirs: «Angel Valcarcel venait régulièrement pour discuter. On lui offrait un café. On essayait de lui remonter le moral. Je lui disais –je me revois lui dire: “Maintenant, tu as des petits-fils, tu dois assurer ce rôle-là, de grand-père”».

Angel Valcarcel est obsédé par l’enquête. «Ça m’énervait», dira plus tard Angelina lors de son audition. Son père est toujours persuadé que l'on a tué son fils. «Une fois que vous avez cette idée, cette possibilité dans la tête, on a du mal à l'oublier», avoue Valcarcel aux enquêteurs.

La position du corps d’Angel. Le t-shirt. Les 1.000 euros. «Suicide ou pas suicide, conclut l’expert psychiatre, tout le renvoie vers Vanessa. Vers la personne qui a fait souffrir son fils.» La psychologue dit: «Il aurait voulu qu’elle lui dise: “Oui, il a été exécuté”. Mais comme elle ne le lui dit pas…».

Vanessa était là. Elle était dans l’appartement. Des gens –on ne sait jamais bien qui, mais qu’importe– disent qu’ils ont vu sortir deux personnes de l’immeuble le matin où Angel Valcarcel a été retrouvé mort. Vanessa sait quelque chose. Et chacun de ses gestes devient suspect.

«Elle s’amuse, la veuve!»

Sur la toute première audition d’Angel Valcarcel, le matin du meurtre de Vanessa Mayor, il est consigné ces mots: «Elle, le mois après la mort de mon fils, on avait l’impression qu’elle faisait ce qu’elle voulait. Elle n’avait vraiment aucun respect».

Dans son audition du lendemain, la brigadière du service régional de police judiciaire (SRPJ) lui demande de parler de ses relations avec Vanessa, pour essayer de comprendre: «Déjà quand elle était avec mon fils, on ne s'entendait pas très bien avec elle. On voulait que mon fils la quitte. C'est pas une gitane, elle n'a pas le savoir-vivre de chez nous. Angel était gitan à 100%».

Angel Valcarcel n’est pas né gitan non plus, mais il a déployé tant d’efforts pour adopter le mode de vie de la communauté qu’il semble l’avoir lui-même oublié. «Chez nous, on doit respecter les morts, et on ne doit pas sortir de suite et s'afficher après la mort de son concubin, explique-t-il aux enquêteurs. Une fois, je l'ai vue avec les enfants à Vias, un truc de jeux pour gamins, je lui ai dit qu'elle ne devait pas s'habiller comme ça. Elle m'a dit qu'elle n'avait pas de comptes à me rendre.»

Il termine: «J'avais l'impression qu'elle n'avait rien perdu».

«Elle évitait de me rencontrer, parce que mon fils a été tué sous contrat et qu'elle savait quelque chose.»

Angel Valcarcel

En réalité, Vanessa Mayor est profondément blessée. Elle a des pensées suicidaires, laisse une lettre d’adieu avant de se raviser. Elle va fleurir la tombe de son mari, mais ses fleurs sont à chaque fois jetées et piétinées. Un jour où il la croise au cimetière, Angel Valcarcel la pousse violemment. Elle tombe à terre, et s’enfuit. L’amie qui l’accompagne entend le père vociférer: «Je vais la tuer!».

Quand elle se balade à Agde, sa belle-mère Antoinette la suit et la prend en photo: «Voilà la veuve! Elle s’amuse, la veuve!». Comme elle laisse ses enfants au centre aéré, la famille Valcarcel appelle les services sociaux. En arrivant chez elle, l’assistante sociale croit s’être trompée de porte. Tout est propre et bien rangé, elle ne comprend pas.

«Elle ne nous confiait pas les enfants. Elle les confiait à d’autres, poursuit Angel Valcarcel en audition. Elle évitait de me rencontrer, parce que mon fils a été tué sous contrat et qu'elle savait quelque chose. C’est pour ça qu’elle était mal à l’aise.»

Dans le rapport de la psychologue, il est noté: «Angel Valcarcel se crée une série d’explications pour éclaircir les choses. Il devient interprétatif et s’enfonce dans une incohérence».

Trop loin, trop proche

À Noël, Vanessa passe le réveillon avec Aaron* et Ryan* chez les Valcarcel, et prend des billets de train pour aller voir sa famille à Lyon le 25 décembre. Angel Valcarcel l’accompagne à la gare et porte ses valises. Il enrage. La coutume gitane veut que la femme du défunt passe un an avec la famille du conjoint, après son décès.

Vanessa choisit de déménager dans un nouvel appartement, avec ses enfants. Plus impardonnable: elle parle. Elle raconte à ses amies, aux enquêteurs, qu'Angel buvait et se droguait. «Elle dit que mon fils était gentil, mais que c'était un alcoolique. Mais c'est faux: il travaillait la semaine, il buvait le week-end seulement, et juste un peu. On trouvait que c'était dégueulasse de dire que c'était un drogué et un alcoolique, de salir son mari comme ça», raconte Angel Valcarcel dans sa déposition du 31 août 2014.

Vanessa est là et la moindre de ses activités rappelle à Angel et Antoinette Valcarcel que la vie se poursuit sans leur fils. Enfin, ce n’est pas clair: ils sont terrifiés à l’idée qu’elle parte et emmène les enfants avec elle à Lyon, mais en même temps, Agde devient trop petit pour qu’ils puissent se côtoyer.

«Nous, on voulait qu'elle parte, on ne supportait plus de la voir comme ça, à se balader devant nous.»

Angel Valcarcel

Aux enquêteurs, Angel Valcarcel livre cette anecdote: «Fin juillet ou début août, j'étais à Aqualand avec mes petits-enfants du côté de ma fille. [...] J'ai vu arriver Vanessa avec deux copines à elle. [...] Elle est passée devant moi alors qu'elle m'avait vu, sans rien me dire. Une de ses copines lui a fait signe quand même, et elle a dit aux petits “Y'a Papé”. Ils sont venus m'embrasser, ils étaient très froids. Le grand a même eu un moment d'hésitation avant de venir me voir. J'ai pris un choc, je me suis dit que ça y est, elle allait m'enlever les petits. Avec les rumeurs de Lyon, ça faisait beaucoup. Plus de fils, plus de petits-enfants».

Puis il explique: «Nous, on voulait qu'elle parte, on ne supportait plus de la voir comme ça, à se balader devant nous. Et si elle venait à refaire sa vie, on ne l'aurait pas supporté. Elle a dit à mon beau-frère qu'elle ferait ce qu'elle veut, mais que si on ne l'embêtait pas, elle resterait là. C'était clair et net, c'était: “Je reste là et je vous emmerde”».

Partir ou rester

Vanessa prend ses distances avec la famille Valcarcel. Elle pense à inscrire Aaron* et Ryan* dans une école à Lyon, mais l’idée de s’éloigner de la tombe de son mari l’attriste. Elle aimerait que la situation s’apaise, que les choses se tassent.

Angel Valcarcel la harcèle par textos, sur les réseaux sociaux; il la suit en voiture, va au centre aéré pour observer Aaron et Ryan à travers le grillage. Vanessa croise sa belle-famille au parc, chez le commerçant. «À chaque fois que l'on posait des questions à Vanessa, elle nous disait tout le temps: “Laissez-moi tranquille, je n'ai rien vu, rien entendu”», dit Angel Valcarcel.

La jeune femme se confie à sa voisine. Les petits ont leur tante, leurs cousins, leurs grands-parents ici. Ils sont dans une bonne école. Leur père est enterré ici. Devrait-elle rester à Agde, ou partir à Lyon?

À la barre, la voisine est nerveuse: «Je lui ai conseillé de partir pour être tranquille et refaire sa vie».

* Les prénoms ont été modifiés.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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